mercredi 28 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. BIZET : Carmen. A. Charvet, J. Behr, F. Valiquette, A. Duhamel… Choeur et Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, Hervé Niquet (direction). 3 cd + 1 dvd Château de Versailles Spectacles.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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« L’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser… ». Les paroles de la célèbre habanera n’ont jamais aussi bien porté leur sens qu’en cette année 2025, qui aura vu le public succomber aux charmes indomptables de la plus célèbre bohémienne. Alors que la fin d’année est traditionnellement propice aux bilans et que le public lyricomane n’a pas manqué de s’interroger sur la santé du monde lyrique, pointant à raison du doigt des mises en scène de plus en plus désenchantées et qui refusent le rêve, une parution discographique et vidéographique revient remettre du baume au cœur des mélomanes – en ce début d’année 2026 -, et leur offrir ce à quoi ils aspirent secrètement : la beauté pure, l’authenticité et le génie mélodique. Le triple CD + DVD de Carmen de Georges Bizet (dans la version avec récitatifs de Guiraud) à paraître bientôt (le 27 mars) au label Château de Versailles Spectacles est un événement, une machine à voyager dans le temps, un choc esthétique et sonore qui restituerait presque l’odeur du soufre qui saisit le public de l’Opéra-Comique en 1875.

 

Pour qui a eu la chance d’assister aux représentations de janvier 2025 à l’Opéra Royal, ou pour ceux qui découvriront l’œuvre par le DVD inclus dans le coffret, le choc est le même. Là où tant de productions contemporaines oublient la part du rêve, la mise en scène de Romain Gilbert, basée sur la création historique, agit comme un antidote. Loin des concepts provocants et des transpositions souvent incohérentes qui dénaturent l’intrigue , Gilbert, fort des travaux du Palazzetto Bru Zane, nous offre un spectacle d’une vérité confondante. Le DVD est en effet un document inestimable. On y découvre l’univers pittoresque et coloré imaginé à l’origine : les costumes éclatants de Christian Lacroix, qui signe ici un travail d’orfèvre en réinterprétant avec génie les croquis du XIXe siècle, les décors peints d’Antoine Fontaine qui restituent la Séville des contes, et les lumières d’Hervé Gary qui sculptent chaque tableau avec un naturalisme époustouflant. La direction d’acteurs, millimétrée, redonne vie à une gestuelle oubliée, faisant de chaque figuration, de chaque choriste, un personnage de Goya. En ces temps de sobriété scénique imposée, ce faste n’a rien de poussiéreux ; il est au contraire d’une modernité saisissante, nous rappelant que l’opéra est aussi, et d’abord, un art du spectacle total et de l’enchantement des yeux. Voir cette Carmen « originelle« , c’est comprendre pourquoi l’œuvre a pu, à sa manière, révolutionner le genre.

Mais que serait la plus belle des reconstitutions sans des interprètes à la hauteur du mythe ? La distribution réunie pour ce coffret est tout simplement fabuleuse, un feu d’artifice vocal qui justifie à lui seul l’acquisition de ce coffret. Dès les premières mesures de l’Habanera, la Carmen d’Adèle Charvet s’impose comme une référence immédiate. Sa présence magnétique captive littéralement l’objectif de la caméra, car sa lecture du personnage est un modèle d’intelligence : elle joue moins de la provocatrice vulgaire que de la séductrice ensorcelante, avec un médium d’une richesse confondante et des graves capiteux qui font frémir. Elle incarne une Carmen terriblement humaine, touchante jusque dans sa rébellion, et son « Habanera » devient un moment de grâce pure où le charme opère avec une évidence désarmante.

Face à elle, le Don José de Julien Behr est une incarnation tragique de premier ordre. Son ténor, à la fois héroïque et lyrique, possède cette clarté et cette diction française exemplaires qui servent merveilleusement le personnage. Il excelle dans la progression dramatique, passant de la raideur du brigadier naïf à la passion dévorante puis à la folie meurtrière avec une justesse psychologique confondante. Sa « Fleur que tu m’avais jetée » est un moment d’anthologie, susurrée avec une ligne de chant d’une pureté infinie, tenue sans aucune emphase mais avec une intensité émotionnelle à couper le souffle. La Micaëla de Florie Valiquette, lumineuse et émouvante, apporte une bouffée d’air pur. Son timbre cristallin et sa ligne de chant impeccable donnent au personnage une force et une dignité qui transcendent le rôle souvent jugé fade. L’Escamillo d’Alexandre Duhamel est, quant à lui, d’une élégance rare et d’une autorité naturelle. Son « Votre toast » n’est pas une simple démonstration de force, mais un appel viril et charmeur, soutenu par une ligne de baryton souple et puissante. La distribution des seconds rôles (notamment les délicieuses compagnes de Carmen) est d’une homogénéité et d’un éclat qui témoignent de l’excellence de la distribution française.

Pourtant, le véritable héros de ce coffret est peut-être collectif. Sous la baguette survoltée et infiniment savante d’Hervé Niquet, le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra Royal ne se contentent pas d’accompagner : ils brillent de mille feux, littéralement. Niquet, chef baroque jusqu’au bout des ongles, aborde cette partition avec un regard neuf. Il insuffle à la version avec récitatifs de Guiraud un élan, une transparence et un feu d’artifice rythmique qui font des couleurs de Bizet un véritable diamant.

À l’écoute des CD, la prise de son somptueuse restitue chaque détail : le piquant des cordes, la rondeur des vents, la percussion qui claque avec un naturel confondant. L’Orchestre de l’Opéra Royal est ici une pâte sonore d’une flexibilité idéale, tour à tour langoureuse dans les danses, dramatique dans les confrontations, et d’une légèreté aérienne dans les passages comiques. Le Chœur, préparé avec un soin méticuleux, est d’une présence scénique et d’une qualité vocale rares. On l’entend vivre, commenter l’action, vibrer avec une spontanéité qui rend chaque scène de foule incroyablement vivante. Le quintette « Nous avons en tête une affaire« , souvent traité comme un simple numéro, devient sous leur impulsion un moment de comédie virtuose irrésistible.

Ce coffret est donc la preuve éclatante que la tradition, loin d’être un carcan, peut être un formidable vecteur d’émotion et de modernité. Face aux interprétations souvent décevantes et aux productions confuses qui jalonnent les saisons lyriques, cette Carmen versaillaise est un triomphe. Elle rend hommage à l’œuvre de Bizet 150 ans après la mort du compositeur, en lui offrant ce qu’elle mérite : une lecture passionnée, savante et vibrante. Ce triple CD + DVD est le témoignage d’une soirée d’exception (ou d’une série de représentations) qui a redonné ses lettres de noblesse à l’un des opéras les plus célèbres du monde. Un objet d’art total, enthousiasmant de la première à la dernière note, qui fera date dans l’histoire discographique de l’œuvre. Chers lecteurs et discophiles, foncez, l’oiseau rebelle n’a jamais été aussi beau à regarder et à écouter !

 

 

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CRITIQUE CD événement. BIZET : Carmen. A. Charvet, J. Behr, F. Valiquette, A. Duhamel… Choeur et Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, Hervé Niquet (direction). 3 cd + 1 dvd Château de Versailles Spectacles. CLIC DE CLASSIQUENEWS.

 

 

 

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