Compte- rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 14 février 2017. Halévy : La Juive. Jacques Lacombe / Peter Konwitschny.

STRASBOURG : La Juive de HalévyCompte- rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 14 février 2017. Halévy : La Juive. Jacques Lacombe / Peter Konwitschny. Cette Juive alsacienne aura connu bien des rebondissements. Pour la première, il a fallu trouver in extremis un remplaçant pour le rôle d’Eléazar. Par chance, la même production avait été donnée voilà un an à Mannheim et l’un des titulaires du rôle était disponible. Venu en urgence de Venise et connaissant la mise en scène, il a ainsi pu sauver la représentation. A l’occasion de cette dernière dans la ville – et avant les dates à Mulhouse –, si le ténor est bien celui originellement prévu, c’est au tour du rôle-titre de déclarer forfait. C’est la panique dans les bureaux, on contacte l’artiste qui incarna le rôle à Mannheim : la soprano autrichienne Astrid Kessler. Elle est à Vienne pour chanter Die Zirkusprinzessin de Kalmán… mais libre pour la soirée. Deux avions plus tard, elle est à Strasbourg, quelques heures à peine avant le lever du rideau ! Elle fait connaissance avec ses partenaires du jour, quelques raccords et en piste !

Rachel-surprise

Capture d’écran 2017-02-22 à 08.38.27Passé un premier acte un peu timide – on le serait à moins –, la chanteuse éclate dès le deuxième, véritable révélation. Authentique soprano lyrique à ses débuts, habituée des rôles de Pamina et Liù à l’Opéra de Mannheim dont elle est membre de la troupe, elle semble se diriger peu à peu vers des emplois plus larges, ayant abordé récemment l’Elektra mozartienne et préparant le rôle de la Wally de Catalani. Car si elle n’est pas exactement un Falcon, elle assume avec une réelle aisance la tessiture du rôle et sa voix apparaît idéalement dimensionnée pour la salle strasbourgeoise, l’emplissant sans effort. Son air « Il va venir », chanté depuis la salle, lui permet de déployer un magnifique aigu, rayonnant et puissant, ainsi qu’un grave parfaitement assis et sonore. Plus encore, la musicienne apparaît d’une sincérité poignante et la diseuse impressionne, tant sa prononciation française se révèle parfaitement nette. Tant vocalement que scéniquement, toute la représentation se déroule ainsi comme une évidence, comme si sa présence avait toujours été prévue durant cette reprise, grâce à un jeu scénique toujours pleinement vivace dans son esprit et à une énergie flamboyante, visiblement soutenue par tous ses camarades d’un soir, comme une communion. Bien plus qu’un sauvetage : un miracle comme l’opéra en prodigue parfois, la découverte d’une grande artiste, pour une prestation qui mérite un immense respect et qu’on salue bien bas. Chapeau, Madame.

A ses côtés, la distribution réunie sur le plateau s’acquitte avec des bonheurs divers des exigences difficiles de la partition. Reconnaissons qu’il faut un moment pour s’habituer au timbre sans charme et à l’émission très particulière de Roberto Saccà, à l’accroche laryngée et au vibrato marqué. Mais peut-être le ténor allemand est-il encore sous le coup de son indisposition récente. Finalement, c’est par sa bravoure que le chanteur emporte l’adhésion, tant son Eléazar se révèle crédible de bout en bout, gagnant en puissance tout au long de la représentation, n’esquivant aucun des aigus qui parsèment sa partie, révélant même une vaillance certaine durant le dernier acte. Après un « Rachel, quand tu seigneur » à la ligne heurtée mais d’une justesse émotionnelle totale encore renforcée par sa proximité avec les spectateurs – il est à leurs pieds pour chanter cet air –, il affronte crânement la cabalette qui suit – certes amputée de sa reprise et donc de son contre-ut – et achève l’œuvre sur un « La voilà » rageur, retentissant si naturel qui parachève la vengeance du joaillier.
A ses côtés, la soprano roumaine Ana-Camelia Stefanescu et le ténor américain Robert McPherson tiennent honorablement les parties d’Eudoxie et Léopold, pourtant largement amputées, de son boléro ainsi que d’une partie de son grand air du III pour l’une, de sa sérénade pour l’autre.
Elle, réduite à une écervelée portée sur la bouteille, perd beaucoup de sa grandeur et voit son rôle réduit à la portion congrue, si bien que son air cité plus haut passe complètement inaperçu, la chanteuse, qui maîtrise par ailleurs trilles et vocalises, manquant néanmoins de brillant et d’audace pour marquer vraiment les esprits. Lui, constamment caché sous les tables, devient un couard sans noblesse et peine à intéresser, le chanteur franchissant facilement l’orchestre grâce à son émission très haute et claire, trop même, presque blanche et manquant cruellement d’harmoniques graves, peinant en outre à varier son chant.
Beau duo de voix graves, en revanche. Chez Jérôme Varnier, on admire la limpidité de l’émission, permettant une diction parfaite, ainsi que la facilité du grave, résonant librement dans la salle. Seul l’aigu apparaît parfois un peu court et comme déconnecté du reste de la tessiture. L’interprète s’engage à fond, avec une conviction jamais prise en défaut, campant ainsi un personnage absolument crédible. Il est superbement secondé par Nicolas Cavallier incarnant Ruggiero et Albert, un artiste qu’on est toujours heureux de retrouver et qu’on salue encore et toujours pour la beauté de son timbre, la justesse de son phrasé ainsi que la qualité de son articulation.
Cette jolie distribution doit malheureusement évoluer et se débattre dans la mise en scène plus que discutable de Peter Konwitschny, reprise ici par Dorian Derher. Créée à Gand et Anvers entre avril et mai 2015, cette production est l’une des rares déjà existantes pour cette œuvre, voilà sans doute la raison qui pousse les maisons d’opéra à s’en servir – là où une nouvelle production aurait été préférable et aurait peut-être permis de jouer la partition dans son intégralité –.
Las, les reprises de cette scénographie doivent composer avec les coupures qui y figurent depuis sa création, et elles sont nombreuses, nous privant d’une heure de musique ! Plus encore, le metteur en scène semble n’avoir pas fait confiance à la force intrinsèque de l’œuvre, pourtant toujours d’un impact foudroyant sur le public, même de nos jours. En effet, le sujet de l’intolérance religieuse – ici les juifs contre les chrétiens, aussi féroces entre eux les uns que les autres, le compositeur ne prenant véritablement parti pour personne – fait absolument partie de notre actualité, et ce depuis longtemps.
Ici, ce sont des gants qui séparent les deux camps : jaunes pour les juifs, bleus pour les chrétiens (Léopold, mentant sur sa véritable croyance, manie les deux).
Au fond de la scène, une somptueuse rosace offre un cadre visuel magnifique, mais vite gâché par les accessoires traditionnels du Regietheater : des néons, une baignoire, des explosifs (empaquetés à la chaîne par tous les protagonistes dans une impressionnante scène finale du III)…
Au début du IV, la confrontation entre Rachel et Eudoxie se passe on ne peut mieux, la musique étant laissée libre de faire son œuvre… jusqu’à ce que les deux femmes se mettent à danser, à se taper dans les mains comme des petites filles… et à se battre avec des oreillers. Tout ça pour montrer leur complicité naissante dans le malheur qui les accable toutes deux. Et c’est habillés comme un couple de jeunes mariés que Rachel puis Eléazar monteront jusqu’au bûcher final qui les attend.
Le plus irritant demeure néanmoins le traitement de la masse chorale. Dans la première scène, tous s’exclament comme au vaudeville. Puis les choristes envahissent le parterre, prennent place au milieu du public en forçant les spectateurs à se lever et chantent en agitant des drapeaux qui claquent en marquant bruyamment le rythme de la musique.
De ces outrages envers la partition qui paraissent totalement gratuits et qu’on pardonne mal. Ou encore, au quatrième acte, ces rires sonores couvrant la voix d’Eléazar qui chante pourtant sa cabalette depuis la salle et dos au public !
Ceci étant, on salue la performance vocale de l’ensemble des artistes du chœur, qui parviennent, malgré des directives aussi contraignantes, à délivrer une prestation de très haut vol.
Fort heureusement, le respect du chef pour cette musique est total. En effet, Jacques Lacombe semble avoir parfaitement saisi les enjeux de cette musique et sait la diriger avec les contrastes qu’elle mérite, tant dans l’éclat que dans le recueillement. Il galvanise un Orchestre Symphonique de Mulhouse en progrès constant et aux pupitres parfaitement équilibrés, et y parvient sans jamais couvrir les chanteurs, parvenant à les conduire même lorsqu’il leur tourne le dos. Un coup de maître, pour une représentation en demi-teinte mais qui confirme la place de la Juive dans le répertoire français à défendre et l’intérêt que lui portent les scènes actuelles. Gageons que ce n’est qu’un début, et que bientôt nous pourrons goûter à cette partition poignante dans son intégralité. Pari tenu !

________________________

Strasbourg. Opéra National du Rhin, 14 février 2017. Jacques Fromental Halévy : La Juive. Livret d’Eugène Scribe. Avec Eléazar : Roberto Saccà ; Rachel : Astrid Kessler ; Eudoxie : Ana-Camelia Stefanescu ; Léopold : Robert McPherson ; Le Cardinal Brogni : Jérôme Varnier ; Ruggiero / Albert : Nicolas Cavallier. Chœurs de l’ONR ; Chef de chœur : Sandrine Abello. Orchestre Symphonique de Mulhouse. Jacques Lacombe, direction. Peter Konwitschny, Mise en scène. Réalisation de la mise en scène : Dorian Dreher ; Décors et costumes : Johannes Leiacker ; Lumières : Manfred Voss ; Réalisation des lumières : Lino De Backer ; Dramaturgie : Bettina Bartz

Comments are closed.