Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 9 mai 2016. R. Strauss : Der Rosenkavalier. Herbert Wernicke / Philippe Jordan

Retour du Chevalier à la Rose de Richard Strauss à l’Opéra Bastille ! Le chef-d’oeuvre incontestable du XXe siècle revient sur les planches de la grande maison parisienne dans l’extraordinaire mise en scène désormais légendaire du regretté Herbert Wernicke, avec une distribution solide et dont l’absence notoire d’Anja Harteros programmée initialement, n’enlève rien à sa substance ni à sa qualité ! Philippe Jordan dirige l’Orchestre de l’Opéra avec un curieux mélange de sagesse et de trépidation.

Reprise de la production mythique du regretté Herbert Wernicke…

Der Rosenkavalier : l’ambiguïté qui fait mouche

L’opéra détesté par les fanatiques so avant-garde du Richard Strauss révolutionnaire et expressionniste, l’est aussi par les âmes romantiques qui cherchent l’exaltation facile du chromatisme musical interminable du XIXe siècle. Les pseudo-historiens s’agitent devant l’idée qu’on joue la valse dans une pièce ayant lieu au XVIIIe, les amateurs de voix d’homme s’énervent devant l’absence du beau chant masculin, les puritains encore s’offusquent devant le fait qu’Octavian, comte de Rofrano, soit interprété en travesti par une femme (quand c’est le Cherubino de Mozart ça passe!)… Oeuvre trop passéiste et pasticheuse pour les laquais de la modernité, d’une ambiguïté inadmissible pour ceux qui s’attachent à un cartésianisme désuet, serait-elle une œuvre trop exceptionnelle pour un monde (trop) ordinaire ?

 

 

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Si nous devrions dénoncer la frivolité des visions si étroites sur l’opus, ou encore expliquer la profondeur métaphysique et complexité artistique de Richard Strauss avec son librettiste Hugo von Hoffmanntshal, nous n’aurions pas assez de pages ! Der Rosenkavalier, comédie en musique, raconte l’histoire d’une Princesse, Marie-Thérèse de l’Empire Autrichien, de son jeune amant Octavian, comte de Rofrano, du cousin rustique de la première, le Baron Ochs, cherchant à se marier avec la fille d’un riche bourgeois, Sophie Faninal, en quête de particule… Marie-Thérèse propose Octavian à son cousin pour la présentation de la rose d’argent, coutume qui scelle une demande en mariage. Elle le fait dans la précipitation puisqu’elle se fait interrompre par le Baron après une nuit torride avec son jeune amant qui se déguise en camériste pour l’honneur. Les quiproquos s’enchaînent et le plan tourne au vinaigre parce qu’Octavian tombe amoureux de Sophie Faninal, et réciproquement. Mais le vinaigre est loin de faire partie du vocabulaire artistique du couple Strauss / von Hoffmannsthal, et, après d’autres quiproquos et maintes valses, l’opéra et le personnage de la Maréchale Marie-Thérèse surtout se révèlent d’une grande profondeur, à la fois méditation sur le passage du temps et la bienveillance (Marie-Thérèse cautionne et cause le lieto fine en bénissant l’union des jeunes, à l’encontre de sa fougue pour Octavian et des plans du Baron Ochs) et commentaire social presque clairvoyant, annonçant la fin de l’Empire.
Der Rosenkavalier est aussi un hommage à la musique, comme Richard Strauss seul peux les faire (et il l’a fait souvent!). C’est aussi un opéra Mozartien dans son inspiration, explicite et implicitement. Il s’agît d’un opéra où le chant exquis côtoie l’humour provocateur voire grossier, à côté d’un orchestre immense, associant rococo, impressionnisme, expressionnisme, chromatisme “wagnereux”, valse viennoise de salon, etc. Dans ce sens l’orchestre de l’Opéra sous la baguette du chef maison Philippe Jordan, paraît s’accorder magistralement à l’esprit de l’opus, où l’ambiguïté et les contrastes règnent. Si nous trouvons que le rythme est quelque peu timide parfois, avec quelques lenteurs inattendues pour une comédie avec tant de vivacité, nous sommes de manière générale très satisfaits de la performance. La phalange maîtrise complètement le langage straussien, et les effets impressionnistes, le coloris, les vents parfois mozartiens, sont interprétés de façon impeccable et avec une certaine prestance qui sied bien.

 

 

 


DISTRIBUTION. Si la Marie-Thérèse de Michaela Kaune prend un peu de temps à se chauffer au soir de cette première, elle campe son personnage avec dignité. De fait, le trio des voix féminines qui domine l’œuvre est en vérité tout à fait remarquable ! Si la princesse est plus nostalgique qu’espiègle, plus maternelle qu’amoureuse, l’Octavian de Daniela Sindram compense en fougue juvénile et brio ardent. La Sophie d’Erin Morley a sa part de comique et de piquant, qu’elle incarne très bien, tout en gardant un je ne sais quoi d’immaculé dans son chant. Si le duo de la présentation de la rose au IIe acte entre Octavian en Sophie est un moment extrêmement envoûtant à couper le souffle et inspirer des frissons, le trio « Hab mir’s gelobt » à la fin du IIIe acte est LE moment le plus sublime, suprême absolu, frissons et larmes se fondant dans les voix des femmes, devenues pure émotion et pure lyrisme, à l’effet troublant et irrésistible, une sensation de beauté édifiante (et pas tragique!).
Si Peter Rose n’est pas mauvais en Baron Ochs, au contraire interprétant son pianissimo au premier acte de façon plus que réussie, tout comme son presque air du catalogue au deuxième, avouons cependant qu’il participe à la lenteur qui s’est installée par endroits ; il s’agît là peut-être d’une interprétation quelque peu timide d’un personnage qui est à l’antipode de la réserve et de la timidité. Un bon effort. Les personnage secondaires sont nombreux mais ils sont de surcroît investis dans leur jeu ; comme c’est réjouissant ! Soulignons la performance du chanteur italien, le ténor Francesco Demuro dont le « Di rigori armato il seno » est le moment belcantiste de la soirée (très beau chant de ténor), comme l’excellent Faninal du baryton Martin Gantner, la piquante Marianne d’Irmgard Vilsmaier et surtout la fabuleuse Annina d’Eve-Maud Hubeaux faisant ses débuts bien plus qu’heureux à l’Opéra National de Paris, et qui se montre à la fois bonne actrice et maîtresse mélodiste à la fin du IIe acte. Les choeurs de l’opéra dirigés par José Luis Basso sont comme d’habitude en bonne forme et leur prestation satisfait.
L’un des chef-d’oeuvre lyriques de toute l’histoire de la musique est ainsi à voir et revoir et revoir sans modération,particulièrement recommandé malgré les inégalités et les faits divers qui fondent nos (petites) réserves ! La mise en scène transcende le temps et l’espace tout en restant élégante et ambiguë comme l’opus qu’elle sert… L’orchestre est excellent qui s’accorde aux efforts des chanteurs hyper engagés pour la plupart… A voir absolument encore à l’Opéra Bastille, les 12, 15, 18, 22, 25, 28 et 31 mai 2016 !

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 9 mai 2016. R. Strauss : Der Rosenkavalier. Michaela Kaune, Peter Rose, Daniela Sindram, Erin Morley… Orchestre et choeur de l’Opéra de Paris. Herbert Wernicke, mise en scène, décors, costumes. Philippe Jordan, direction musicale.

 

 

 

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