Compte rendu, opéra. Marseille, L’Odéon, le 1er décembre 2016 : Les Brigandes du château d’If / Olivier PAULS

opera brigande-vierge-brigandesCompte rendu, opéra. Marseille, L’Odéon, le 1er décembre 2016 : Les Brigandes du château d’If / Olivier PAULS. Oui, les deux font la paire, mais non, ce couple de singing sisters, ces deux brigandes ne sont pas des larronnes, mais deux belles luronnes, et la référence au Château d’If, si elle tient à l’histoire et au mythe de Marseille, ce n’est pas à cause de miteux brigandages et autres corps de délit  mais pour la belle cause et corps de délices d’un trésor digne de Monte-Cristo, c’est-à-dire littéralement romanesque et artistique, symbolique : un patrimoine culturel en déshérence, celui de la chanson, de l’opérette marseillaise, dont le lieu de culte fut autrefois le légendaire Alcazar, que leur deux voix, disjointes ou conjointes, en duo ou faux duel du solo, nous restituent, sans nous voler, nous enlevant, nous envolant, nous enveloppant tendrement, ironiquement, nostalgiquement, dans leur charme désuet, leur populaire grâce, sans grasse complaisance d’un folklore « marseillisant » racoleur, de mauvais goût.

Racines, identité : danger
Et il est très réconfortant que de jeunes ou relativement jeunes Marseillais, de fraîche date ou de vieille souche, tous de parfaits musiciens, et de grandes voix lyriques, découvrent ou fassent découvrir ou redécouvrir à un public ancien, peut-être oublieux, ou à un public nouveau curieux, ce répertoire qu’ils servent avec amour et humour. Ici même, j’ai parlé du spectacle Marseille mes amours, récital Sarvil / Scotto monté sur un voilier par le ténor Jean-Christophe Born avec, déjà au départ, Murielle Tomao.

L’accueil enthousiaste des spectateurs nombreux, le nombre et la qualité des tournées depuis plus d’un an dans le cadre des Voix de l’Alcazar que promeut avec obstination l’inlassable et inclassable Claude Freissinier et son équipe d’Arts et Musiques,justifient hautement cette sympathique mise en valeur de ce patrimoine populaire si bien accueilli. Devant ce succès, qu’on ne vienne pas nous parler la langue douteuse du populisme ambiant qui, hélas, court les rues, nous expliquant ce succès par un besoin, un désir identitaire, un retour aux racines : détestable expression qui renvoie à ce qui ne se voit pas, qui est sous terre : enterré littéralement. Un arbre, puisque métaphore il y a, se juge par ses feuilles, ses fleurs, ses fruits. S’il l’on en voit les racines, c’est qu’il est mort. C’est ce résultat de longues germinations, croissance et floraison, qui font les cultures, en particulier, la marseillaise, résultat de riches et divers amalgames séculaires. Les compositeurs comme Scotto, les musiciens, d’ici et maintenant mais dont les noms fleurent l’ailleurs et autrefois, qui accompagnent si joliment nos divas si peu Diva, la soprano bordelaise Brigitte Peyré, la mezzo Murielle Tomao, d’ascendance sûrement napolitaine comme tant de Marseillais, même en jouant l’accent local, leur souriant promoteur manosquin Freissinier, riraient bien de ces identités illusoires et dangereuses, de ces dangereux retours au terroir, éteignoir s’il n’a pas d’ouverture. Tous se sont mis au service de cet humble pan culturel marseillais, dont la musique déborda bien les frontières régionales et nationales. Et s’ils engagent le public heureux à chanter le vieux tube :

On la connaît au bout de la terre,
Notre Cane, Cane, Cane, Canebière…

même si ce fut vrai naguère, c’est avec la distance ironique de toute chansonnette de clocher, cocardière comme les rengaines sur Paname, Madrid des Madriles, etc, des airs qui font du bien sans faire de mal à personne quand on n’en fait pas un hymne agressif dont on se drape comme dans un drapeau frontière nous fermant à l’autre.

Héritage singulier et pluriel
Ce mélange de forces plurielles et d’origines diverses fondues dans ce désir  de faire revivre ce riche patrimoine singulier mais commun à tous, fut donc l’un des charmes de ce spectacle mené tambour battant, sans un temps mort, avec une confondante fluidité dans les gestes, les mouvements pratiquement chorégraphiés des deux chanteuses, les danses humoristiques, l’intégration parfois des musiciens au jeu, l’alternance du chant et du parlé sans solution de continuité, une dramaturgie musicale mise en scène avec une efficace ductilité par Olivier Pauls. Tout semble naturel sans que l’on sente le travail acharné derrière tout cela, avec une précision musicale au-dessus de tout éloge comme l’on peut attendre de cette phalange de parfaits musiciens classiques, tel Ludovic Selmi, qui dirige du piano et signe arrangements, et son équipe. En Angèle et Miette, inénarrables héroïnes de cette toute modeste épopée amoureuse, aux dialogues peut-être un peu trop simples, respectivement Brigitte Peyré, soprano dense mais transparent, dont le Pierrot lunaire me semble le meilleur que j’aie jamais entendu, créatrice de tant d’œuvres contemporaines, par ailleurs voluptueuse Poppée du Couronnement de Monteverdi, et la pulpeuse Murielle Tomao, voix fruitée et sensuelle, qui fut une Zerline friponne et autres personnages plus dramatiques, comme Carmen, la Belle Hélène, etc, s’amusent et nous ravissent, pliant leurs grandes et belles voix à la chanson, la chansonnette, mais nous rappelant, d’un aigu, d’un forte, dans une tradition qui se perd  gardée par la comédie musicale américaine, de mêler la chant intimiste et lyrique avec bonheur. Un bonheur pour nous.

Les Brigandes du Château d’If 
Brigitte PEYRÉ, soprano
Murielle TOMAO, mezzo soprano
Accompagnées par :
Rémy CHAILLAN, Batterie
Eric CHALAN, Contrebasse
Gérard OCCELLO, Trompette
Jean-Christophe SELMI, violon
Ludovic SELMI, piano et arrangements
Dramaturgie musicale et mise en scène, Olivier PAULS

Spectacle en tournée en 2017 / Les Voix de l’Alcazar :
> 11 février 2017 – Les Pennes Mirabeau – Les Brigandes du Château d’If
> 26 mars 2017 – St Maximin – Les Brigandes du Château d’If :
> 19 mai 2017 – Digne les Bains – Les Brigandes du Château d’If : 21h

> 12 juillet 2017 – Le Puy Sainte Réparade – Les Brigandes du Château d’If : 21h

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