Compte rendu, danse. Paris. Opéra Bastille, le 26 octobre 2014. Rudolf Noureev : Casse-Noisette. Dorothée Gilbert, Mathieu Ganio, caroline Robert, Daniel Stokes… Ballet de l’Opéra de Paris. Tchaïkovsky, compositeur. Orchestre de l’Opéra National de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

tchaikovski-583-597Le ballet des fêtes de fin d’année par excellence, le Casse-Noisette de Petipa/Ivanov et Tchaikovsky, revient sur la scène de l’Opéra National de Paris dans la version ravissante et complexe de Rudolf Noureev, somptueusement habillée par le costumier et décorateur fétiche de l’ancien Directeur du Ballet de l’Opéra, Nicholas Geordiadis. La musique non moins somptueuse et profonde de Tchaikovsky est dirigée et interprétée par le chef Kevin Rhodes et l’Orchestre de l’Opéra, la Maîtrise des Hauts-de-Seine et le choeur d’enfants de l’Opéra. Un spectacle total qui compte avec la participation des nombreux élèves de l’Ecole de danse de l’établissement. Une soirée extraordinaire nous attend.

Dans la chorégraphie de Rudolf Noureev,

Un Casse-Noisette luxueux, pour les grands et les petits

Rudolf Noureev (1938 – 1993), phénomène de la danse au XXe siècle, entreprend à la fin de sa vie de faire rentrer au répertoire parisien les grands ballets classiques qu’il a travaillé en Russie. Nous pouvons aujourd’hui nous délecter de la grandeur de ces ballets grâce à son héritage. Le Casse-Noisette, dernier ballet de Tchaikovsky et l’un des derniers d’un Petipa vieillissant (il créera encore Raymonda notamment; dans Casse-Noisette la plupart des danses ont été chorégraphiées par Lev Ivanov), représente un sommet de gaîté et de magie dans l’histoire de la danse.

Inspiré du conte d’E.T.A Hoffman « Casse-Noisette et le Roi des rats » l’histoire est un mélange de mélancolie fantastique et enfantine typique des débuts du romantisme allemand avec un aspect psychologique d’une hardiesse parfois troublante. La musique monumentale et bondissante de Tchaikovsky, à la fois élégante, sauvage, exotique, mystérieuse, romantique, mais aussi néo-classique et pastorale, régénère brillamment les nuances de l’ouvrage original, très connu en Russie. Or, Petipa s’inspire à son tour de l’adaptation du conte par Alexandre Dumas Père, qui insiste sur l’aspect fantastique et scintillant de l’enfance idéalisée. La collaboration s’avère peu évidente, et au final la musique de Tchaikovsky l’emporte sur la danse.

Noureev, avec les moyens chorégraphiques qui lui sont propres, propose un Casse-Noisette d’une modernité étonnante, trouvant un équilibre entre les deux aspects contrastants du ballet. Il enlève les excès édulcorés de l’histoire (mais pas toujours de la danse), qu’il transforme en composants narratifs aidant à illustrer l’histoire qu’il veut raconter. Le conte par trop connu d’un soir de Noël, où Clara/Marie reçoit en cadeau un casse-noisette, qu’elle rencontre ensuite en rêve avec d’autres jouets qui s’animent et qui se battent contre des rats vilains, pour triompher finalement, et où les rêves deviennent réalité ; le canevas se transforme et change de ton dans l’optique de Noureev. Il se souci de libérer la trame des sucreries tout en gardant un aspect fantastique théâtral visuellement pétillant. Ici, la frontière est floue entre rêve et réalité, et les deux relèvent parfois du cauchemar, explorant les peurs de la jeune fille qui devient femme. Nous trouvons donc une petite Clara, superbement interprétée par l’Etoile Dorothée Gilbert, qui arrive pour la première fois à s’exprimer sur scène au-delà des limites unidimensionnels du livret de Petipa. Noureev préserve les danses iconiques de la Fée Dragée, personnage en l’occurrence supprimé. Un bonheur d’expression, de rigueur, d’émancipation aussi pour toute danseuse !

De même Drosselmeyer, l’oncle qui offre le casse-noisette à Clara, est aussi le Casse-Noisette lui même qui devient Prince dans le rêve (le fantasme?) de la jeune femme. Mathieu Ganio, Etoile, assure le rôle qui lui va très bien, comme tous les rôles de Prince. Il a une élégance et une allure tout à fait romantique à laquelle le public ne peux jamais rester insensible. Avec Gilbert, il forme un couple à la beauté plastique et à la virtuosité indéniable. Parfois très touchants, même si en quelques moments fugaces ils ne paraissent pas très stables.

Le premier acte est le plus narratif, et nous avons le tendre plaisir de voir sur scène toute une quantité d’élèves de l’école de danse de l’opéra ! Ils sont les enfants qui jouent et dansent autour du sapin de Noël, mais ils sont aussi des soldats de plomb et des rats méchants qui se battent !!! Pour ceux qui critiquent Noureev d’avoir fait du ballet pour enfants, un spectacle trop adulte, voici la preuve de l’humour exaltant et bon enfant du russe, sa chorégraphie pour ces enfants si joliment déguisés est un joyau d’action mignonne et drôle ! Mais les talents du chorégraphe et de la compagnie s’expriment partout dans les deux actes, le premier se terminant par un passage d’ensemble au Royaume des flocons de neige ensorcelant, inoubliable. Et au deuxième ?  Nous avons droit aux danses de caractère si célèbres, dansées avec beaucoup de panache, notamment le trio de Cyril Mitilian, Simon Valastro et Adrien Couvez dans la danse chinoise impressionnante ; surtout l’archi-célèbre valse des fleurs, dans cette version une élégante valse dorée avec l’opulence aristocratique de l’époque de Marie-Antoinette.

Finalement félicitons également la prestation des musiciens. L’Orchestre de l’Opéra de Paris sous la baguette de Rhodes a ce soir, une certaine légèreté qui s’accorde très bien aux scènes comiques. En l’occurrence, lors de scènes plus ambiguës ou délicates, cette légèreté aide le public à ne pas trop se perdre dans les ombres psychanalytiques et psychologiques de la lecture de Noureev. Ainsi, le spectacle est l’occasion de vivre les bonheurs et surtout la grandeur totale de l’illustre maison. Tout est parfaitement soigné, les équipes faisant preuve d’une complicité non seulement évidente mais, devant l’envergure de l’événement, nécessaire. La danse classique la plus virtuose avec les meilleurs danseurs d’aujourd’hui (et de demain!), un cadeau inoubliable de Noël pour les petits et pour les grands. Un délicieux gâteau de fêtes de fin d’année à consommer sans modération ! A l’Opéra Bastille les 29 novembre et les 1er, 3, 5, 7, 8, 10, 12, 16, 17, 19, 20, 22, 24, 25, 27, 29 décembre 2014.

Comments are closed.