Compte-rendu critique, opéra. Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, le 13 juin 2017. Wagner : Lohengrin. Schukoff, Hunold / Daniel Kawka

REPENSER WAGNER... Marek Janowski à l'épreuve du RingCompte-rendu critique, opéra. Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, le 13 juin 2017. Richard Wagner : Lohengrin. Nikolai Schukoff, Cécile Perrin, Catherine Hunold, Laurent Alvaro, Nicolas Cavallier. Daniel Kawka, direction musicale. Louis Désiré, mise en scène. Une fois de plus, l’Opéra de Saint-Etienne a démontré sa force et son courage, qualités rares qui le distinguent particulièrement dans le paysage lyrique français. Une gageure sur le papier, ce Lohengrin, projet ambitieux s’il en est pour toute maison d’opéra sinon véritable défi, s’est révélé un immense succès.
Plus encore, cette grande aventure, tant musicale qu’humaine, a prouvé la qualité d’une certaine école de chant français dont le cœur bat toujours dans l’Hexagone. Certes moins nombreuses que par le passé, les très grandes voix existent toujours dans le pays, et c’est sur la scène stéphanoise qu’elles se sont donné rendez-vous.

Ein lieber Schwann / Un cygne bien-aimé

On saluera tout d’abord la mise en scène magnifique de Louis Désiré, toute en poésie et en onirisme, laissant simplement l’histoire se dérouler sous nos yeux, limpide et évidente, mais toujours soucieuse d’une direction d’acteurs affutée et vivante. Deux tours, l’une représentant la guerre et ses armes, l’autre le savoir et ses livres empilés, une table comme taillée directement dans un tronc, et un faisceau de lumière figurant le cygne tant évoqué, tout parle directement à l’imaginaire de chacun. On oubliera pas de sitôt une introduction saisissante durant laquelle on assiste, impuissants, à la mise à mort du frère d’Elsa par la terrible Ortrud dont les mains font jaillir une maléfique lumière. Omniprésent, le jeune duc prétendument défunt hante fréquemment le plateau de sa présence mystérieuse. Un spectacle sincère, aussi passionné que passionnant et qui semble parler directement au cœur de chacun.
Enthousiasmante également, la distribution réunie par Jean-Louis Pichon, dont le goût et l’écoute rares sont à saluer bien bas.
Le Héraut de Philippe-Nicolas Martin impressionne par son impact, tandis que Nicolas Cavallier met son velours de basse chantante au service d’un Heinrich proprement royal, noble sans raideur, tout de sagesse et de grandeur.
Epatant Telramund de Laurent Alvaro, veule et intriguant sans jamais tomber dans la brutalité, sculptant des phrases splendides dans le basalte sombre de son timbre.
Le Lohengrin de Nikolai Schukoff, remplaçant Jean-Noël Briend initialement annoncé, réussit l’impossible, à savoir de conjuguer la candeur rayonnante du timbre et l’héroïsme des attaques et la franchise argentée de l’aigu. Pieds nus, vêtu d’un manteau noir cousu de plumes blanches, son Chevalier n’en est pas tout à fait un, plutôt un héros étrange, mais bien venu d’ailleurs comme le suggère la partition. D’une remarquable endurance grâce à une rare souplesse d’émission, le ténor autrichien se révèle comme un interprète du rôle avec lequel il faut désormais compter.
Mais ce sont les deux rôles féminins qui se taillent la part du lion.
A Elsa, Cécile Perrin apporte sa puissance vocale ainsi que la délicatesse de ses nuances, ainsi qu’une féminité rare au cœur d’un instrument vocal aussi colossal. On demeure pantois devant la maîtrise tant technique que musicale de la soprano française et on regrette que trop peu de scènes tiennent compte d’une pareille personnalité artistique.
Face à elle, l’Ortrud de Catherine Hunold tutoie les mêmes sommets. D’une blondeur charmante que dément un sourire carnassier et un regard foudroyant, la chanteuse fait de cette femme démoniaque une sœur de Lady Macbeth, notamment dans les regards de mépris qu’elle lance à son pitoyable époux. La tessiture écrasante du rôle ne semble poser aucun problème à la soprano française, mieux, elle paraît lui tomber dans la voix, les graves et les aigus sonnant avec une égalité rarissime aujourd’hui. Et paradoxalement, en l’entendant si aisée dans l’écriture wagnérienne, on rêve cette grande artiste dans des rôles… verdiens : les deux Leonore, Abigaille et surtout la Lady, qu’elle nous doit absolument.
Superlatif, le chœur maison, admirablement préparé par Laurent Touche, et en grande forme, l’orchestre, rutilant de tous ses pupitres et audiblement engagé à fond dans ce projet un peu fou.
Kawka_daniel 483 profil chef portrait valideA la tête de tant d’atouts, Daniel Kawka impose sans peser sa direction sereine, contrastée mais d’une grande cohérence, déchainant les éléments sans jamais mettre en danger les chanteurs, en un mot : un grand chef. Pari gagné pour l’Opéra de Saint-Etienne, décidément une des grandes maisons françaises.

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Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, 13 juin 2017. Richard Wagner : Lohengrin. Livret de Richard Wagner. Avec Lohengrin : Nikolai Schukoff ; Elsa von Brabant : Cécile Perrin ; Ortrud : Catherine Hunold ; Friedrich von Telramund : Laurent Alvaro ; Heinrich der Vogler : Nicolas Cavallier ; Der Heerrufer : Philippe-Nicolas Martin ; Gottfried : Massimo Riggi. Chœur Lyrique Saint-Etienne Loire ; Chef de chœur : Laurent Touche. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Direction musicale : Daniel Kawka. Mise en scène : Louis Désiré ; Décors et costumes : Diego Méndez Casariego ; Lumières : Patrick Méeüs

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