CD critique. ANGELA GHEORGHIU : ETERNAMENTE ( 1 cd Warner classics)

GHEORGHIU cd critique cd review soprano critique par classiquenews Angela-Gheorghiu-Eternamente_actu-imageCD critique. ANGELA GHEORGHIU : ETERNAMENTE ( 1 cd Warner classics). Les habits vĂ©ristes vont-ils bien Ă  Angela Gheorghiu ? Celle qui a chantĂ© Adriana Lecouvreur avec le tact et l’instinct que l’on sait ne seront pas déçus dans ce nouvel album qui doit sa rĂ©ussite Ă  l’engagement expressif de la chanteuse et aussi (surtout) complicitĂ© et apport de plus en plus rare dans ce type de projet, la coopĂ©ration toute en finesse du chef, aussi dĂ©taillĂ© que mesurĂ© dans ses effets (et dieu sait que dans le registre vĂ©riste il faut avoir de la mesure, au risque de sombrer dans la guimauve superfĂ©tatoire) : l’excellent Emmanuel Villaume dirigeant le PKF Prague Philharmonia. De surcroĂźt la prise de son est fine et prĂ©cise; magnifiquement rĂ©verbĂ©rĂ©e (plage 3 : 3Ăš sĂ©quence de Cavalleria Rusticana, avec un partenaire de luxe, le tĂ©nor maltais Joseph Calleja). On sait que la diva n’est pas belcantiste : aucun agilitĂ©, aucune virtuositĂ© technique dans les vocalises,
 MAIS un velours vocal, une fragilitĂ© incandescente qui s’affirme dĂšs les deux premiers airs du mĂȘme Cavalleria : sur le fil, dans une articulation qui n’est pas toujours parfaite, la couleur du chant, sa tendresse et ses aigus toujours admirablement couverts rendent idĂ©ale son incarnation des hĂ©roĂŻnes amoureuses, ivres de leur propre passion, sacrifiĂ©es, radicales. VoilĂ  pourquoi sa Traviata (comme sa Manon puccinienne) dont elle fait une femme trĂšs incarnĂ©e, – avec ce ruban miellĂ© Ă  la douceur d’une extrĂȘme pudeur dans l’émission, a toujours sĂ©duit. Une conception hyperfĂ©minine, d’une infinie tendresse, dans le sillon d’une RenĂ©e Fleming mais en plus fragile encore.
Ici, donc d’abord sa Santuzza bouleverse par la justesse d’émission si humaine et pourtant radicale : bien dans le respect de la rage jusqu’au boutiste du drame gĂ©nial conçu par Mascagni en 1890. VĂ©ritable manifeste de la nouvelle Ă©cole lyrique italienne en cette fin du XIXĂš.

Gioconda saisissante, LA GHEORGHIU
cultive et embrase sa fibre de tragédienne vériste

Plus contournĂ©e et moins sobre dans ses « effets », le Donaudy (O bel mio amato ben) ne laisse pas un souvenir impĂ©rissable : l’écriture est boursouflĂ©e et la ligne prĂ©visible, sans les harmonies audacieuses ou les intervalles parfois surprenants des plus grands vĂ©ristes.

En 1900, Puccini Ă©tonne, saisit dans sa Tosca, d’une ivresse inquiĂšte et ici, filigranĂ©e, presque en panique, 
 celle d’une Ăąme toujours fervente, pieuse qui ne comprends pas comment Dieu la rĂ©compense ainsi, en lui refusant le bonheur. La vibration nuancĂ©e lĂ  encore, cette extrĂȘme tendresse fragile s’avĂšrent particuliĂšrement justes et troublantes pour cette sĂ©quence qui demeure la grande priĂšre de Tosca. Les sons filĂ©s, les piani soutenus avec une force caressante, la gestion parfaite du souffle et la richesse dynamique de l’intention sont la signature d’une exceptionnelle diva, chanteuse et actrice. Comme Callas. Rien de moins.

Belle dĂ©couverte que celle de l’extrait de Mefistofele d’Arrigo Boito : « Spunta l’aurora pallida »  Ă  l’acte III, dans ce second air de Marguerite, « La Gheorghiu » dĂ©voile son incandescence versatile, capable de passer d’un sentiment Ă  l’autre, d’autant que l’orchestre, voile fantastique et surnaturelle (Boito comme personne aprĂšs Berlioz n’a su mieux comprendre le surnaturel glaçant du Faust de Goethe), suit la mĂȘme voie harmoniquement insidieuse et ascendante ; sacrifiĂ©e, ardente, Marguerite prĂȘte Ă  mourir, supplie Dieu de la pardonner. L’efficacitĂ© dramatique, la sidĂ©ration et le vertige dans les contrastes d’atmosphĂšres sont trĂšs rĂ©ussis, de la part de la soliste comme du chef lĂ  encore.

Minaudant et d’une fausse candeur, « Eternamente » d’Angelo Mascheroni qui donne le titre Ă  ce rĂ©cital trĂšs impliquĂ©, est comme le Donaudy : il ne laisse pas un caractĂšre immortel, en dĂ©pit de l’intensitĂ© que sait lui apporter la diva surpersensible.

Plus touchante, car plus dépouillée, la priÚre inscrite dans la pudeur intime, « Ombra di nube » de Licinio Refice touche autrement que les minauderies précitées (qualité et tenue du vibrato : peu de divas savent contrÎler ainsi mezza voce et bouche fermée).
On gagne un degrĂ© dans ce rĂ©alisme Ă  la fois noir et brutal avec Ponchielli : « Suicidio » de La Gioconda idĂ©alement campĂ©e, avec un orchestre sobre, prĂ©cis, parfaitement calibrĂ© (bravo au chef lĂ  encore) ; radicale, tendre, Angela Gheorghiu ajoute les couleurs qui lui sont chĂšres, celles de l’hallucination au diapason d’une situation littĂ©ralement insupportable. Jamais les graves chantĂ©s, Ă©noncĂ©s n’ont paru aussi chargĂ©s de dĂ©goĂ»t, de rancoeur impuissante
 celle de l’hĂ©roĂŻne condamnĂ©e, piĂ©gĂ©e par son bourreau auquel elle doit se donner (comme Tosca d’ailleurs, vis Ă  vis de l’infect Scarpia). Situation insupportable, crapuleuse
 la soprano s’y montre irrĂ©sistible.

Dans un chant quasi parlando, entre priĂšre et imprĂ©cation – si favorisĂ© par les vĂ©ristes, l’air suivant confirme les mĂȘmes qualitĂ©s d’actrice subtile de la diva roumaine (« No! se un pensier tortura » de Siberia de Giordano). Leoncavallo a Ă©crit aux cĂŽtĂ©s de celle de Puccini, sa BohĂšme (piquante), et tout autant moins connu, Zingari dont la cantatrice chante la chanson hongroise de la pulpeuse et ardente Fleana : une sƓur de la Carmen de Bizet, car la jeune femme avoue Ă  son protecteur l’aristocrate Radu, qu’elle s’est lassĂ©e de lui et en aime dĂ©jĂ  un autre. FĂ©line, sensuelle, Angela Gheorghiu sĂ©duit dans un air qui appelle la redĂ©couverte intĂ©grale de l’opĂ©ra.

CLIC_macaron_2014Enfin parmi les meilleurs Ă©pisodes, le dernier extrait d’Andrea ChĂ©nier de Giordano (acte I : « Partigi! ») conclut ce rĂ©cital au constant intĂ©rĂȘt. Certes Calleja apporte la sĂ©duction tendre lui aussi de son timbre amoureux (quoique parfois instable), mais c’est la Maddalena d’Angela Gheorghiu, son timbre en tension permanente, vibrĂ©e sans dĂ©formation, sa ligne, son souffle admirable, enfin la finesse de son intonation qui enchantent, et confĂšrent au duo du poĂšte et de celle qui a dĂ©cidĂ© de mourir avec lui, son intensitĂ©. L’écriture n’est pas aussi raffinĂ©e que celle de Puccini et l’on peine Ă  croire qu’il s’agit du plus beau duo vĂ©riste de l’histoire de l’opĂ©ra, comme on peut le lire dans le livret qui accompagne le cd
 mais force est de constater que les deux chanteurs savent exprimer la volontĂ© et le courage des deux amants qui s’apprĂȘtent Ă  mourir. FĂ©roces jusque dans la mort.
Dans le sillon d’une Mirella Freni, de Tebaldi aussi (dans Adriana Lecouvreur), de Callas surtout, Angela Gheorghiu nous montre sans forcer combien elle a l’étoffe d’une tragĂ©dienne vĂ©riste (Gioconda).

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CD Ă©vĂ©nement, critique. ANGELA GHEORGHIU, soprano : ETERNAMENTE. The Verismo album. PKF Prague Philharmonia – Emmaneul Villaume / 1 cd WARNER classics – enregistrĂ© Ă  Prague, en novembre et dĂ©cembre 2016.

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