Compte rendu critique, opéra. LYON, le 6 février 2018. RESPIGHI, La belle au bois dormant, Musiciens de l’Orch de l’opéra de Lyon / ph. Forget / Horakova

ottorino-respighi-600x540-tt-width-600-height-630-fill-0-crop-1-bgcolor-ffffffCompte rendu critique, opéra. LYON, le 6 février 2018. RESPIGHI, La belle au bois dormant, Musiciens de l’Orch de l’opéra de Lyon / ph. Forget / Horakova. La production lyrique de Respighi reste encore à découvrir, alors que le nom du compositeur est davantage associé à sa musique instrumentale, à ses poèmes symphoniques en particulier, d’une opulence et d’un raffinement extrêmes. Ces qualités se retrouvent dans la plupart de sa dizaine d’opéras (La Fiamma ou Belfagor), comme dans cette délicieuse Belle au bois dormant, nouvelle rareté de la saison lyonnaise.

Le conte est beau

respighi A-526594-1154173438.jpegInitialement composée pour un théâtre de marionnettes, cette Belle au bois dormant / la Bella addormentata nel bosco connut un beau succès à Rome en 1921, ce qui poussa le compositeur à reprendre sa partition et à en livrer une version orchestralement plus étoffée. Le livret de Gian Bistolfi suit fidèlement le conte de Perrault, mais le dramaturge et le compositeur ont modifié la fin en prolongeant le sommeil de la princesse qui se réveille en 1940 et retrouve son prince accompagné d’une délégation de milliardaires dansant le fox-trot. Cette dimension contemporaine est très efficacement rendue par la lecture à la fois respectueuse et imaginative de Barbora Horakova : on y voit un décor fait de sacs grisâtres sur une sorte de terrain vague propice à développer l’imagination des enfants ou encore le sac Unicef que porte la princesse au début du premier acte. Ce décor digne d’une déchetterie révèle peu à peu ses charmes et, les jeux de lumière aidant, l’univers merveilleux y retrouve ses marques : le roi et la reine ceints d’une couronne faite de couverts, mais ce sont les bêtes qui chantent et s’expriment en premier, des coucous et des rossignols, représentés par des enfants faisant voltiger des oiseaux de papier, et aussi des grenouilles, interprétées par un autre chœur d’enfants, symboliquement figurées par un parapluie géant grand ouvert, tandis que le tréteau fait d’échafaudages où se produit le bouffon lors du 2e tableau du premier acte rappelle opportunément la version originale de l’opéra pour marionnettes.
D’autres moments sont particulièrement réussis : la scène de l’orage durant laquelle se déploie l’opulence orchestrale de Respighi, le chœur des pleureurs du second acte (« Piangiamo / la sorte / crudele / di questa / fanciulla ») ou encore le magnifique duo extatique du roi et de la reine à la fin de l’opéra rappelle le liebestod de son ultime opéra La fiamma. La référence, présente dans le livret et la partition à M. Dollar ne pouvait qu’être évoquée par l’univers festif et capitaliste de Walt Disney, symbole d’un rêve devenu objet mercantile.

Partition extrêmement difficile, la Bella addormentata nel bosco est très bien défendue par une équipe soudée, dynamique et pleinement investie. Henrike Henoch a l’éclat idoine dans le triple rôle de la fée, du rossignol et du fuseau, paré d’une belle projection sonore et d’une prononciation de l’italien correcte. Excellente prestation du baryton Jan Zadlo qui parvient à différencier ses trois personnages (le roi, le bûcheron et l’ambassadeur) ; très convaincante également la reine de Beth Taylor (qui incarne aussi le chat et le coucou). Quant à Nikoleta Kapetanidou, elle campe une princesse très crédible, physiquement et vocalement, même si on peut regretter un italien pas toujours impeccablement dit (« orora » au lieu de « aurora »).
Mention spéciale pour le prince de Grégoire Mour, dans le rôle du bouffon : présence électrisante, projection et diction irréprochables, sens du théâtre et du comique efficaces. Les autres rôles (la duchesse et la vieille dame d’Ana Victoria Pitts ou encore l’ami imaginaire et M. Dollar de Angelo Rinna) sont vaillamment incarnés et la réussite de l’ensemble doit beaucoup à l’excellente préparation de l’infatigable Jean-Paul Fouchécourt. De même, l’on ne peut que féliciter le chœur d’enfants, très bien préparés par Karine Locatelli, parfaitement à l’aise dans cette œuvre faussement naïve.

La formation issue de l’Orchestre de l’opéra de Lyon (une vingtaine de musiciens) réussit pleinement à rendre le raffinement et la richesse d’orchestration de la partition, malgré le malaise du contrebassiste qui a interrompu le spectacle durant une bonne demi-heure lors de la première. Philippe Forget dirige avec grâce et élégance et avec la véhémence nécessaire pour rendre toutes les subtilités, les changements fréquents de registres de ce très bel opéra qui, tout en lorgnant du côté de Puccini et de Wagner, révèle les éléments d’un vocabulaire et d’une syntaxe très personnels. Une splendide redécouverte.

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Compte-rendu. Lyon, Opéra de Lyon, Théâtre de la Croix-Rousse, Ottorino Respighi, La belle au bois dormant, 6 février 2018, Orchestre de l’opéra de Lyon, Henrike Henoch (la fée bleue, le rossignol), Jan Zadlo (le Roi, le bûcheron, l’ambassadeur), Beth Taylor (la Reine, le coucou, le chat), Nikoleta Kapetanidou (la Princesse), Grégoire Mour (le Prince, le bouffon), Ana Victoria Pitts (la Duchesse, la vieille dame), Angelo Rinna (Mister Dollar, l’ami imaginaire), musiciens de l’orchestre de l’opéra de Lyon, Philippe Forget (direction), Barbora Horakova (mise en scène), James Rosenthal (chorégraphie), Eva Maria van Acker (scénographie et costumes), Michael Bauer (lumières). Illustration : portrait de Ottorino Respighi (DR).

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