COMPTE RENDU, concert. Tente du GSTAAD Menuhin Festival & Academy, le 18 août 2017. Ravel, Lalo, Tchaikovski. Sol Gabetta. GFO Gstaad Festival Orchestra. Jaap van Zweden

GSTAAD festival prospekte-2017-2-465COMPTE RENDU, concert. Tente du GSTAAD Menuhin Festival & Academy, le 18 août 2017. Ravel, Lalo, Tchaikovski. Sol Gabetta, violoncelle. GFO Gstaad Festival Orchestra. Jaap van Zweden, direction. Attendu, prolongeant la formation de près de 3 semaines suivie par les 12 jeunes chefs en herbes de la Conducting Academy (académie de direction d’orchestre), le concert sous la tente de GSTAAD ce samedi 18 août était un met de choix, promesse d’un grand bain symphonique pour le public, séquence primordiale pour les jeunes maestros car ils y écoutaient concrètement la proposition de leur maître, le néerlandais Jaap van Zweden, aux commandes du formidable orchestre du Festival ; car, si la direction du chef suscite quelques réserves, c’est bien le niveau et l’engagement des presque 100 instrumentistes sur scène (pour la 5è de Tchaikovski) qui tenaient le haut de l’affiche d’une soirée mémorable.
Peu de festivals en Europe peuvent compter sur les qualités d’un orchestre maison : le GFO, GSTAAD FESTIVAL ORCHESTRA, a le brio des grandes phalanges plus réputées, mais doué d’une énergie et d’une volonté qui se révèlent exemplaires… quand tant d’orchestres constitués tournent en rond dans une routine souvent ennuyeuse et stérile. Ici le sens du travail, de la discipline, de l’assiduité et de la persévérance atteignent leur objectif : la réactivité est sidérante et l’orchestre réagit immédiatement avec une fureur stimulante aux indications du maestro (comme ce fut le cas aussi des 3 semaines de travail avec les 12 jeunes chefs apprentis de la Conducting Academy – Académie de direction d’orchestre à GSTAAD).
De surcroît, l’ampleur de la tente à Gstaad laissait prévoir des fortissimos permanents et une difficulté naturelle à respecter les nuances et les pianis les plus subtils. Rien de tel ce soir, car l’orchestre comme porté par plusieurs semaines d’un travail acharné, avec le chef Zweden, avec les 12 jeunes chefs en apprentissage, s’impose par sa finesse d’intonation, ses unissons souples et onctueux, révélant une motricité irrésistible qui résout toutes les indications dynamiques, avec un naturel confondant.

Dès Pavane pour une infante défunte de Ravel, on s’étonne de l’équilibre sonore entre les pupitres, une attention ciselée à la parure instrumentale, son éclat irisé dans la nuance, dessiné, comme caressée par un Ravel pudique et recueilli ; l’intelligence expressive et même poétique de chaque musicien rayonne. Alors surgit, en une soie orchestrale des mieux calibrées, le mystère ravélien, qui est à la fois enchantement et renoncement. D’emblée, la première oeuvre inscrite au programme est une réussite absolue.

 

 

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Les choses se gâtent nettement dans le Concerto de Lalo, conçu entre sa Symphonie espagnole et la Rhapsoie norvégienne… : faute en incombe au chef qui ne mesurant pas assez la formidable versatilité et flexibilité d’un orchestre félin, surenchérit cependant dans la dureté la plus brutale, décontenançant l’auditeur par une fureur sévère et sèche quand la partition très parisienne et éclectique de Lalo, brille plutôt par une élégance idéalement française, pleine de panache et de facétie contrastée (surtout sur le plan rythmique). Visiblement Zweden ne comprend pas la subtilité française romantique, ce qui n’est pas le cas de la magicienne à ses côtés, aussi nuancée que mystérieuse et même énigmatique, la violoncelliste Sol Gabetta que sa réputation de sirène onirique ne trahit pas ce soir : quelle souplesse et quel art de la nuance, à la fois enjouée, légère, … funambule, grave aussi (langueur sidérante et rêveuse du second mouvement, un Intermezzo noté andantino). La carrure diablement rythmique, les changements incessants d’épisodes expressifs, en particuliers des deux derniers mouvements emportent l’adhésion par une sensibilité ardente qui ne s’autorise aucun effet racoleur. On se souvient d’un concert à Venise où c’était le canadien Jean-Guihen Queyras qui savait transfigurer une partition taillée pour les plus grands interprètes : ce soir, même virtuosité intérieure, formidablement inspirée. A l’inverse, la fougue démonstrative du chef surprend, concevant le Concerto de Lalo de 1876, pourtant d’une finesse inédite, telle une arène de boxeurs, survolant la séquence avec une autorité débordante qui nous a semblé, malgré sa précision, souvent outrée et rien que démonstrative.

 

 

L’Orchestre du Festival (GFO), vrai héros de la soirée à Gstaad

 

gstaad japp von zweden maestro

 

Pièce maîtresse de la soirée, la saisissante 5ème Symphonie de Tchaikovski, oeuvre du destin, conçue à partir de mars 1888, puis créée par l’auteur en novembre suivant-, d’une profondeur autobiographique : un sommet de l’art orchestral qui débouche directement sur la sublimation fantastique et spirituelle de la 6è (laquelle traverse le miroir, offrant une saisissante conscience de la mort). Voici donc une oeuvre qui contient toute l’ambiguïté de Piotr Illyitch à son plus haut degré de conception. Théâtre tragique où s’exprime puissant et inéluctable le chant du fatum (dont le thème en un déploiement cyclique traverse les 4 mouvements), et aussi source d’un émerveillement salvateur (l’admirable Valse de son allegro, III, faux épisode d’insouciance, mais véritable affirmation d’une espérance secrète). Il faut toute l’intelligence des plus grands pour comprendre le noeud de cette ambivalence, en particulier dans le dernier mouvement où la marche devient choral, non sans balancer entre doute et ferveur. L’interrogation voire l’angoisse sont au coeur de la forge symphonique léguée par Tchaikovski dont on sait les tiraillements intimes.
On ne mettra pas en doute la formidable énergie du chef Zweden, sa capacité fédératrice, la précision quasi horlogère de sa direction dont l’entrain et la fièvre culminent évidemment dans le flux contradictoire du dernier mouvement : l’intensité et l’ardeur communicatives font effectivement basculer le thème cyclique en un formidable choral où pointe de plus en plus rayonnante, la victorieuse foi qui force un destin d’abord hostile. Malgré l’exceptionnelle expressivité, et l’acuité motrice de la direction, on regrette cependant que dans l’intention, malgré la mécanique de précision et d’accentuation qui s’appuie sur une étonnante préparation, le geste ne tranche pas vraiment entre l’accomplissement de la tragédie intime … et l’affirmation d’une espérance à tout craint. Hors du combat spirituel, Zweden opte toujours pour une volonté démonstrative d’un poli viscéralement / essentiellement … hédoniste. Belle indiscutablement, la sonorité rayonne ; l’intensité culmine ; les contrastes claquent et rugissent. Mais quel est le sens de cette explosion suractive, instrumentalement très élaborée ? Certes les forces qui s’affrontent sont bien présentes (en une transe magistralement calibrée) mais ce sont les défis que se lance le maestro à lui-même qui priment sur la partition plutôt que la résolution de ses contradictions pourtant passionnantes (conflit et angoisse viscérale du compositeur). Sa réussite est technique … puis musicale.
Le vrai héros du soir demeure pour nous l’exceptionnel feu de l’orchestre du Festival, un collectif doté d’une fusion expressive souvent capable du meilleur. Les spectateurs qui attendaient ce concert comme un événement, n’auront pas été déçus : outre les réserves que nous émettons à l’endroit du chef néerlandais, réserves qui n’effacent en rien son étonnant charisme impétueux, le Concerto de Lalo puis la symphonie de Tchaikovski ont atteint des sommets d’électrisation et de magnificence orchestrale. C’est bien sous la tente à GSTAAD, l’été, que se déroulent les grands instants de communion artistique. A défaut d’avoir pleinement mesuré l’inquiétude profonde, spirituelle du dernier Piotr Illiytch, l’étonnante versatilité expressive du GFO, – Gstaad Festival Orchestra, nous a totalement séduit. C’est bien tout le mérite du Festival Menuhin et de son actuel directeur artistique Christoph Müller que d’avoir su rassembler et conduit jusqu’à l’excellence un tel collectif de musiciens, réunis le temps d’un été en Suisse, dans l’Oberland bernois. L’aventure orchestrale devrait aussi se poursuivre, précisément par une tournée jusqu’à Hambourg (Philharmonie de l’Elbe) : Le GFO n’est-il pas le meilleur ambassadeur de cette excellence à GSTAAD chaque été ? A suivre.

 

 

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COMPTE RENDU, concert. Tente du GSTAAD Menuhin Festival & Academy, le 18 août 2017. Ravel, Lalo, Tchaikovski. Sol Gabetta, violoncelle. GFO Gstaad Festival Orchestra. Jaap van Zweden, direction.

 

 

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