Chopin, Rachmaninov: Trios Lyon, Salle Molière. Vendredi 14 décembre 2009

Chopin, Rachmaninov: Trios


Lyon, Salle Molière,
vendredi 14 décembre 2009

Pour son 3e concert de la saison, l’Association Chopin à Lyon, propose, en trio piano-violon-violoncelle l’op.8 de Chopin et le 2e Trio Elégiaque où Rachmaninov a chanté sa douleur à la mort de son maître Tchaïkovski. Ces œuvres de compositeurs dans leur prime jeunesse sont jouées par des interprètes en fortes réflexion et action pédagogiques.

Chopiniens de tous les pays, unissez-vous !

Savez-vous combien il y a de Sociétés Chopin de par le monde ? Une quarantaine, et 3 en France : une à Paris, une à Chateauroux (près Nohant, bien sûr), une à Lyon. Ne cherchez pas un « Lyon » qu’aurait écrit en passant entre Rhône et Saône le compositeur des Scherzos et des Polonaises : c’est Liszt qui le fit, en hommage aux ouvriers canuts révoltés contre leur sort – ce que Chopin n’eût de toute façon pas consenti pour une telle cause sociale et politique. Non, Lyon qui a créé voici presque 30 ans son Association Chopin et l’a rattachée à Varsovie (là où se fait tous les 5 ans le Concours International) se contente de dire : « Chopiniens de tous les pays, unissez-vous », et de s’assigner des buts modestes mais ô combien louables, en particulier de « promouvoir les jeunes artistes lauréats des concours internationaux et faciliter ainsi leurs débuts professionnels ». En donnant la « parole » à un trio, le 4 décembre, l’Association Chopin remplit, mine de rien, deux énoncés de son cahier des charges : jouer la musique de chambre autour du noyau-piano, et aussi par la médiation de ses interprètes (particulièrement le pianiste), souligner l’importance d’une réflexion et d’une action sur les années de formation et d’apprentissage musicaux.

Les mignons petits doigts de la Princesse Wanda

« Vivent les auteurs dans leur jeunesse ! », pourrait-on lire sur une pancarte brechtienne hissée par le trio que composent la violoniste Catherine Montier, la violoncelliste Patricia Néels et le pianiste Alain Jacquon. « Leur » Chopin – de chambre – ne peut de toute façon guère puiser à une nappe phréatique trop éloignée de la surface. Car hormis la Sonate violoncelle-piano – de 1847, souvent si douloureuse, « en arrière », par la mémoire nostalgique, « en avant » par l’écriture -, on ne saurait affirmer qu’une part de l’essentiel chopinien soit hors du clavier-roi. Donc ce soir, et puisque Sonate il n’y aura pas, le violoncelle et le piano « se contentent » d’une Introduction et Polonaise brillante. Comme le dit l’adjectif, ça brille, et selon l’aveu d’un Chopin de 19 ans, c’était pour avoir « le vrai bonheur d’aider à placer les mignons petits doigts de la Princesse Wanda sur le clavier », Son Altesse-Père (Radziwill), bon interprète, jouant la partie de violoncelle à la création et les utilités intermédiaires entre l’auteur– qui appelle son œuvre « brillant colifichet destiné au salon et aux dames » – et la grande fille de 17 ans. A nous de découvrir s’il n’y a pas mieux que ces termes auto-dévalorisants, d’autant qu’une introduction ultérieure poétise davantage le propos. En fait le Prince Radziwill était aussi compositeur – un Faust que peut-être il faudrait réexplorer ? -, et c’est dans le cadre de son hospitalité que l’année précédente Chopin avait commencé à écrire une partition plus consistante, un Trio qui deviendra l’op. 8, joué en 1833. Les musicologues notent tout ensemble le bon accueil fait non seulement dans les salons mais surtout par une critique où Schumann ajoute sa note d’autorité – lui qui avait lancé le fameux « Chapeau bas, Messieurs, un génie ! » pour les Variations La ci darem la mano -, et les réserves sur le choix du violon, dans un trio pour lequel Chopin lui-même déclara qu’il aurait mieux valu inscrire un alto. « Les innovations formelles sont ici frappantes : le compositeur prend visiblement ses distances avec les schémas classiques : l’allegro est puissant et dramatique, l’adagio mêle idée dramatique et thème lyrique, le finale reprend un rythme polonais, joyeux, de grâce rustique », selon J. A. Ménétrier.

Le Tombeau d’un grand artiste

L’essentiel vient ensuite, avec ce que Boileau nommait « la plaintive élégie en longs habits de deuil ». Mais ce 2nd Trio Elégiaque (op. 9) inscrit la démarche de Rachmaninov dans la vérité d’une tristesse qui étreint sa mémoire affective, déjà ébranlée deux mois plus tôt par la mort de son maître Zverev ; la reconnaissance de Serguei vis-à-vis de Piotr-Illych (Tchaikovski), disparu brutalement en 1893 et dans des conditions jamais établies avec certitude (choléra ? ou plutôt suicide « imposé » par les autorités morales – ?- pour raisons de mœurs ?) est immense, comme le vide désormais ressenti. Ainsi que Tchaikovski l’avait fait en 1881 pour la mort d’Anton Rubinstein, le trio est dédié « à la mémoire d’un grand artiste », et commencé le jour même où la disparition est connue. Un motif descendant obsessionnel armature l’allegro initial, et on est étreint par la profondeur de ce qui sonne en profération d’hymne orthodoxe – cela, est-ce marque de la mort qui toujours gagne, ou prière pour franchir cette barrière ? -, d’un climat fiévreux de marche, haché de silences brutaux, parfois consolé par de tendres fragments mélodies, ou se perdant en renoncement comme dans une coda qui épuise ses forces. Le thème du 2nd mouvement est une auto-citation de sa Fantaisie orchestrale, La Falaise, qu’avait aimée Tchaikovski, et en version originale, le thème devrait en être joué à l’ « harmonium de maison » : la très longue phrase mélancolique avec retards et soupirs est bien de tonalité religieuse, et son système de variations évoque lui aussi le trio de Tchaikovski. A ces deux mouvements de grande ampleur succède un finale bref, ardent et parfois virtuose qui revient aussi au lamento initial. Comme bien souvent au cours de sa vie – et ici en raison du caractère de « Tombeau pour un grand artiste » – Rachmaninov a douté, s’est découragé : des modifications ultérieures (1907,1917) témoignent du « repentir » et du désir d’une perfection jamais atteinte – selon lui -par le compositeur même….Comme nous aimons à (nous) le rappeler d’après une leçon d’interprétation aux Musicades par Alain Meunier, « les Russes ne peuvent jouer ces musiques-là qu’en pleurant », et on peut avancer que les interprètes français auront sûrement à cœur de ne pas faire seulement « de la belle musique ».

Des partenaires engagés

La violoniste Catherine Montier a travaillé avec J. J. Kantorow, Patrick Bismuth, Christophe Coin et le Quatuor Talich. Elle est lauréate du concours Long-Thibaud. Intégrée à l’Ensemble Carpe Diem dont elle est soliste, elle joue avec l’Intercontemporain et la Chambre Philharmonique (E.Krivine), et en musique de chambre, avec P. Amoyel, N. Angelich, H. Demarquette, J. M. Philipps. Elle enseigne au Conservatoire de Boulogne-Billancourt. La violoncelliste Patricia Néels, professeur dans le même Conservatoire, est soliste à l’Orchestre des Concerts Colonne ; elle aussi pratique de façon très engagée la musique de chambre, et a formé avec Dana Altabbaa –une pianiste franco-syrienne- un duo qui intervient dans de nombreux concerts, notamment dans les pays du Moyen-Orient ; elle a ainsi créé, entre autres, des œuvres du compositeur syrien Dia Succari. Une formation universitaire l’a menée à des études sur l’élaboration du lien culturel dans les sociétés contemporaines. Ce souci de formation des autres, elles le partagent évidemment avec leur partenaire du concert à la Salle Molière, Alain Jacquon, qui l’assume pleinement, surtout depuis qu’il est devenu au début de 2009 le Directeur du Conservatoire de Lyon.

Le 25e Prélude de Chopin

En se réinstallant au travail pédagogique en pays natal, Alain Jacquon ne met pas pour autant en veilleuse son activité de concertiste, on dira qu’il la canalise ou adapte en fonction de ses tâches contraignantes : ainsi les vacances estivales continuent-elles à inclure le festival états-uniens de Newport, comme depuis une décennie. C’est d’ailleurs là qu’il avait créé un inédit absolu, redécouvert par le Professeur Kalberg, un 25e Prélude de Frédéric Chopin, surnommé Trille du diable, « et si court que le public en a été interloqué, j’ai dû rejouer le texte ! ». Chopin est bien son domaine, comme ailleurs en romantisme, Liszt, Schumann, Brahms, et « un peu de Schubert, mais il m’émeut trop, j’ai peur de ne pas le jouer assez bien ! ». La formation au Conservatoire de Paris a été celle de l’école française de piano (Lucette Descaves), « on y privilégiait la primauté grandiose d’une technique ultra-rigoureuse, une clarté des plans et des sonorités très exigeante, mais c’est vrai qu’il y a – surtout pour les plus jeunes générations – une autre façon de révéler le piano, moins défiante du romantisme et de l’émotion, moins « l’insecte net gratte la sécheresse », comme dit Paul Valéry. » La musique française du premier XXe est en tout cas un territoire privilégié dont la discographie d’Alain Jacquon (chez Timpani) témoigne très largement ; le pianiste s’est en particulier attaché à faire resurgir…des fonds océaniques l’œuvre trop longtemps oubliée de Jean Cras (1879-1932). Ce compositeur n’eut pas une vie banale, puisque comme Albert Roussel il eut la vocation maritime, mais il mena en parallèle l’écriture musicale et le métier de marin (il devint contre-amiral, inventa une « règle de navigation », et embarquait un piano sur les navires dont il était commandant). Alain Jacquon – qui joue en soliste et chambriste pour cette « résurrection » discographique – est actuellement tourné vers l’unique opéra de Jean Cras, Polyphème. On pourrait croire ce Lyonnais fort bretonnant, puisqu’il a également gravé un disque d’œuvres de Paul Le Flem… Auric, Caplet et Lili Boulanger figurent aussi dans ses enregistrements. Dans son rôle nouveau de Directeur, la notion de « catalyse d’énergies » est fort présente, et on sera amené ici même à évoquer début 2010 la façon dont A.Jacquon a décidé associer enseignants et enseignés dans une grande célébration Chopin… Et voilà une boucle harmonieusement bouclée, qui ramène au plaisir que prendront sans dissimulation mélomanes et musiciens, jeunes et qui-l’ont-davantage-été, au 3e concert de la très louable Association du culte frédéricien.

Lyon, Salle Molière, Vendredi 4 décembre 2009, 20h30. Concert en trio (Alain Jacquon, Catherine Montier, Patricia Néels) . Frédéric Chopin (1810-1849) : Introduction et Polonaise, Trio op.8. Serguei Rachmaninov ( 1873-1943) : 2e Trio Elégiaque, op.9. Information et réservation : T. 04 72 71 81 93 ; www.chopin-lyon.com

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