Charles Gounod: Mireille, 1864. Version 5 actes Paris, Palais Garnier. Du 14 septembre au 14 octobre 2009


Charles Gounod


Mireille
, 1864

Paris, Palais Garnier

Du 14 septembre au 14 octobre 2009

Marc Minkowski, direction
Nicolas Joel, mise en scène

Dans Mireille (d’après le long poème Mirèio, “pouèmo prouvençau” de Frédéric Mistral, paru en 1859) Gounod fait un opéra personnel et singulier où il faut dépasser sa condition misérable, vaincre le fatalisme de la société archaïque, s’élever quitte à en perdre la vie (pèlerinage ultime de Mireille aux Saintes Maries de la mer afin d’y prier pour le salut de son fiancé blessé). Le texte original valut à Mistral le Prix Nobel de littérature 1904. Il doit son évidente réussite, outre à la maîtrise de la langue occitane, à l’amour impossible de Mireille et de Vincent, mais aussi à l’ivresse quasi mystique et tout au moins lyrique qui nait dans l’évocation des paysages vécus sur le motif par le poète: les Alpilles, la Crau, la Camargue. Dans Mireille, opéra des individualités fortes autant que des paysages enivrants, Gounod souligne combien il faut conjurer la loi abusive du père, l’ordre étouffant d’une société qui contraint la liberté et l’amour pur… Mireille, nouvelle héroïne à l’opéra, sur les traces de Rachel (La Juive de Halévy,1835: autre jeune femme courageuse qui ose défier la loi paternelle), entend faire triompher la noblesse éternelle des sentiments contre les manipulations liées au pouvoir et à l’argent.

De Mirèio à Mireille

Le 8è opéra de Charles Gounod, lui permet après Sapho (1851), La Nonne sanglante (1854), Faust (1859) de s’écarter du wagnérisme ambiant (surtout explicite dans La Reine de Sabat, 1862), afin de retrouver la fluidité naturelle de Mozart, en un canevas propre à l’opéra comique, avec dialogues parlés.
Gounod, dès l’origine entend exprimer le souffle du vaste poème de Frédéric Mistral, cycle poétique unique qui suscita l’admiration de Lamartine lequel n’hésite pas à comparer l’auteur d’”Homère champêtre“! Mireille est de fait, le plus bel hommage poétique et pictural, usant de toutes les capacités suggestives de la langue, aux paysages saisissants de la Basse Provence. Frédéric Mistral a aussi laissé un autre sommet littéraire : Le Trésor de Felebrige, somme encyclopédique consacrée à la langue d’Oc.
L’opéra se déroule en Arles vers 1840: Mireille est une icône sentimentale et bientôt spirituelle dont le parcours, confronté à la noirceur du monde qui l’environne, est celui d’une Sainte martyr: âme désirante et libertaire qui ose fuir la loi du père pour vivre son amour pur avec Vincent.
En toute perte.

Messe blanche pour Mireille

Après la traversée du désert de La Crau où elle vit l’expérience des grands mystiques, Mireille fait le sacrifice de sa vie dans son refus d’accepter une société barbare, inhumaine qui fait commerce des personnes au nom de l’intérêt matériel des familles. Force solitaire (Vincent comprend-t-il réellement le sacrifice et la mort de son aimée?), Mireille suit les traces des autres héroïnes qui sur les planches lyriques offrent aussi un visage exacerbé de la passion humaine: reconvertie splendide (Thaïs de Massenet), ou comme nous l’avons déjà signalé, La Juive de Halévy.

Le passage de la vie terrestre à l’illumination ultime (qui fait de l’acte de mourir, une délivrance et une libération) est plus encore souligné par le cycle des moissons: le voyage et l’errance de Mireille suit les étapes de la culture des champs. Au moment où les paysans fêtent la Saint-Jean (IV), Mireille telle Maguelone en quête de son amant Pierre de Provence, éprouve la solitude irradiée des ermites au désert de La Crau. Et quant elle arrive aux Saintes-Marie, aboutissement de sa traversée spirituelle exténuante (comme Thaïs), Gounod réserve à son héroïne, une “messe en blanc“, signe de son illumination finale (apothéose de Mireille, V).

Du fantastique dans Mireille

Le surnaturel et l’appel de l’autre monde sont tout aussi importants dans un ouvrage moins décoratif et anecdotique qu’il n’y paraît: Mistral suit Dante, et Sa Divine comédie en créant des passerelles avec l’au-delà. Le personnage de Taven, mi sorcière mi visionnaire, qui met en garde Mireille tout en l’aidant dans sa quête intérieure: la médiatrice a la prémonition de l’avenir et de ses conflits cycliques. Instance de méfiance et de clairvoyance, Taven soumet le monde inhumain à sa propre intuition critique. Contradictoirement à sa forme païenne, la sorcière se met au service de Mireille, âme de plus en plus consumée par un désir spirituel et sacré. La croyance et la superstition anciennes se mêlent à l’ambition fervente de Mirèio, à sa quête de liberté et de sublimation: d’ailleurs, Mistral pensait que Dante pendant son séjour en Arles avait lui-même reconnu le trou des Fées au coeur du Val d’Enfer, tel le lieu des passages entre les mondes… C’est exactement là que Taven a établi son repère, cadre des métamorphoses où se produit sa magie salvatrice: elle y soigne le corps supplicié de Vincent, blessé par Ourrias après leur confrontation violente. La rencontre des univers parallèles se réalise encore non sans connotation fantastique (et finalement morale) quand Gounod imagine la présence des ombres flottantes sur le Rhône (scène 2, de l’acte III) au moment où l’indigne et criminel Ourrias (le rival de Vincent) s’abîme dans les flots, – chute d’une âme maudite-, quand paraît la figure du passeur, véritable commandeur et juges des âmes…

L’art de décomposer

L’Opéra de Paris est bien inspiré de programmer l’un des chefs d’oeuvres oubliés de Gounod. D’autant que l’ouvrage composé dans la proximité de Mistral, conçu sur le motif, -comme les impressionnistes posaient leur chevalet dans la campagne peinte-, a connu des versions allégées, édulcorées
qui ont fini par dénaturer le projet initial de Gounod. Le compositeur plutôt bonne pâte et arrangeant, tout en réadaptant les airs, révisant même l’ordre des scènes (au risque souvent d’un déséquilibre dommageable), s’est moqué de lui-même, parlant de son nouvel art de “décomposer“. Le détricotage systématique dont a souffert l’opéra devrait trouver son terme en 2009: sur la scène de l’Opéra Garnier, – et dans la mise en scène du nouveau directeur Nicolas Joel-, la version en 5 actes, avec la mort et l’apothéose de Mireille (au lieu de la version en 3 actes s’achevant sur le mariage bien bourgeois et rassurant de l’héroïne!) devrait réhabiliter une partition majeure, prenante dans sa construction tragique et mystique. Majeure par son souffle musical, respectueuse du lyrisme poétique du texte original de Mistral.

Palais Garnier ou Opéra-Comique?

La production fait figure d’événement (l’Opéra parisien indique déjà sur son site qu’il ne reste quasiment plus de places à la vente): inaugurant le nouveau “règne” du directeur Nicolas Joel, ex toulousain (directeur artistique du Capitole). Restons cependant circonspects: l’oeuvre aurait dû connaître son nouveau salut sur les planches parisiennes de sa création, l’Opéra Comique (en fait lors de ses reprises en 1874, avec sa conclusion tragique partiellement restaurée). Mais Nicolas Joel a pris soin d’imposer une clause d’exclusivité, empêchant pour la saison à venir de reprendre l’oeuvre hors de la Maison parisienne. Exclusivité exhorbitante. Au moment où l’on vient de redécouvrir Carmen dans le volume originel de l’Opéra Comique (avec Anna Caterina Antonacci sous la baguette de Gardiner, juin 2009), le mesure paraît déplacée. A l’Opéra Comique de relever le défi: Mireille qu’on le veuille ou non devra tôt ou tard être remontée sous le plafond de la salle Favart: ses dialogues parlés, ses récitatifs accompagnés, le rapport voix et orchestre, la fine orchestration voulue par Gounod ne pourront être écoutées et mesurées qu’à ce prix. Au Palais Garnier, inaugurant la nouvelle saison lyrique 2009 – 2010, la nouvelle production de l’oeuvre, en 5 actes, reste néanmoins l’événement lyrique de la rentrée parisienne 2009.

Charles Gounod (1818-1893): Mireille, 1864. Version originale en 5 actes et 7 tableaux. Livret de Michel Carré d’après Mirèio de Frédéric Mistral (1859). Palais Garnier à Paris, du 14 septembre au 14 octobre 2009. Avec Inva Mula (Mireille), Charles Castronovo (Vincent), Sylvie Brunet (Taven), Franck Ferrari (Ourrias)…

Exposition

En complément aux représentations de l’opéra Mireille (1864) dans sa version originale en 5 actes, la bibliothèque-musée de l’Opéra Garnier (BNF) accueille une exposition dédiée à la place de Charles Gounod dans le paysage musical du Second Empire et son apport sur la scène lyrique française: costumes, dessins, estampes, photographies… Le matériel exposé souligne “l’art du portraitiste” ainsi que Gounod définissait lui-même son activité de compositeur: “[L’art dramatique] doit traduire des caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude.”

Exposition “Gounod, Mireille et l’opéra”, du 7 septembre au 18 octobre 2009. Bibliothèque musée de l’Opéra Garnier, à l’angle des rues Scribe et Auber. Paris 9ème ardt. Tous les jours, de 10h à 16h30.

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