Barbara Strozzi: Madrigaux. Alarcon 1 cd Ambronay éditions

Vertiges montéverdiens de Barbara Strozzi

Voici l’un des échos les plus fascinants du festival d’Ambronay 2008 dont le thème “Femmes, le génie interdit”, osait ressusciter la place des créatrices interdites, et réhabiliter nombre d’entre elles dont… Barbara Strozzi (1619-1677), auteure vénitienne renommée à son époque, grâce à la beauté de son chant, sa plasticité féminine, ses dons de compositrice…
Pour conclure une thématique riche en découvertes, complétée au demeurant par un colloque internationale dont les actes sont publiés en 2009 (pour les 30 ans du Festival), le concert du 10 octobre 2008, offrait un clair et éloquent visage à la thématique retenue: “virtuosissima compositrice”, le sous-titre du programme, n’est pas usurpé. Barbara Strozzi, élève de Cavalli, se montre l’égal de Monteverdi, empruntant au grand Claudio, son art unique de la projection du texte porté par un choix réfléchi de motifs rythmiques et mélodiques. Ici la fusion verbe et texte, sens et chant saisit immédiatement et l’on s’étonne que Barbara Strozzi n’ait pas été jouée plus souvent jusque là. D’autant que l’on connaît bien sa carrière et que même, son père, Bernardo Strozzi, auteur célèbre de la Venise du XVIIè, l’a portraiturée en un tableau non moins connu des amateurs (cf. ci contre).

Les madrigaux de Barbara étonnent par leur modernité et leur efficacité: une absence évidente de maniérisme ou d’effets décoratif. La compositrice maîtrise l’articulation du texte, exprime sans circonvolutions l’architecture de chaque poème. Son art se dévoile ici, autant musical, dramatique que linguistique. Des musiciens de la Cappella Mediterranea, l’ex assistant de Garrido, Leonardo García Alarcón, en artisan du verbe, nerveux et précis, souvent habité, fièvreux et lui-même poète, obtient à peu près tout ce qu’il souhaite: maîtrise des dynamiques, approfondissement des climats émotionnels, vitalité et diversité des sections, invention aussi dans la restitution du continuo. A-t-on écouté récitatifs aussi enflammés, plus finement caractérisés, d’une mordante fluidité? Le geste reste continûment supérieur car tout est ciblé sur l’impact et la vérité du poème.

Ne prenons qu’un exemple: l’ivresse linguistique autant que musicale du
dernier madrigal (“L’amante modesto”, livre I, 1644) vaut les meilleurs
opéras de Monteverdi: sens du drame, intensité de la prosodie, alliance
subtile de la note et du verbe, où chaque “effet” ne paraît que si le
sens du texte et les images du poèmes le réclame. L’échelle des climats
y atteint en outre une diversité rarement écoutée, en quelques 6 mn
seulement: style languissant et suave, agité et guerrier (concitato),
récitation palpitante des stophes de l’amant blessé mais digne, heureux
d’être aimé (sans retour), idéalisant l’être adoré. Rien à dire à ce
formidable opéra miniature, où Barbara Strozzi fait montre d’un génie
des passions amoureuses et des affects dramatiques. Tant d’éclats
maîtrisés convoquent les éclairs et les vertiges d’un Caravage! Chapeau
bas aux interprètes qui réussissent ici sur le poème de Guilio Strozzi
dont Barbara fut la fille illégitime, la perle de leur programme.

Le chef argentin insiste surtout sur la filiation Monteverdi / Strozzi: expressivité incandescente du verbe devenu miroir de l’âme, porte des passions humaines, lieu des déferlements exacerbés. Il reste surprenant qu’en guise de Madrigaux – et sur le modèle de Claudio-, Barbara Strozzi cisèle de véritables opéras en miniature (alors que son maître, Cavalli reste surtout célèbre pour sa musique sacré et ses opéras, joués jusqu’en France devant Louis XIV; peu ou pas de pièces madrigalesques dans son catalogue…). Si l’art du chef continuiste pointilleux et exigeant fait merveille de bout en bout, le choix des solistes posent quelques problème: ni Céline Scheen ni Mariana Flores ne parviennent à articuler correctement: préférant souvent les vertiges et pâmoisons vocaux et la justesse de la ligne, à la claire intelligibilité du texte. Contre sens ou paresse du chant, cette lacune flagrante demeure néfaste à la pleine réhabilitation de la musicienne. L’apport des chanteurs est nettement plus convaincant (la basse Matteo Belloto, le ténor Jaime Caicompai, le contreténor Fabián Schofrin…): c’est qu’il faut davantage qu’une belle voix, même petite, pour incarner les délices à divers degrés, d’une musique et mystique et sensuelle comme celle de Strozzi. En se jouant constamment des registres poétiques, des allusions, des références cachées et secrètes, des tons et inflexions entre mysticisme et sensualité, érotisme voilé et douleur amoureuse, l’écriture multiplie les facettes du sens: fidèle à Monteverdi, partageant une exigence sur tous les registres, poètiques et musicaux, Barbara Strozzi “ose” et réussit une musique de lettrés, tout autant jubilatoire, complexe et immédiatement intelligible. Son tempérament sait concilier ambition littéraire des poèmes choisis et franchise de l’expression. Autant de valeurs captivantes qui font les délices de ce disque superlatif, en particulier grâce au continuo foisonnant (somptueuses couleurs de timbres) d’un maître interprète désormais adoubé, Leonardo Garcia Alarcon.

Barbara Strozzi (1619-1677): Virtuosissima compositrice. Madrigaux. Capella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Parution: septembre 2009.

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