CD, critique. JS BACH : Passion selon Saint-Matthieu (Gli Angeli, McLeod – 1 cd CLAVES, avril 2019)

bach js matthaus passion gli angeli stephan macleod cd critique review cd classiquenews 7619931301228_frontcover_grandeCD, critique. JS BACH : Passion selon Saint-Matthieu (Gli Angeli, McLeod – 1 cd CLAVES, avril 2019). Voyons d’abord les enjeux de la partition et ce qu’en souligne les interprĂštes…  Le nouvel ensemble genevois crĂ©Ă© par le baryton Stephen MacLeod, un habituĂ© du monde des cantates et des passions de JS BACH pour les avoir chantĂ© partout dans le monde sous la direction des chefs les plus aguerris dans ce rĂ©pertoire, aborde l’Everest du Baroque sacrĂ© (avec la messe en si). DonnĂ©e dĂšs le Vendredi Saint 1727 Ă  Saint-Thomas, avec ses orgues, chƓurs, continuos doubles, dans les deux tribunes du vaisseau Ă  Leipzig, la Passion selon saint-Matthieu est bien cette formidable machine fraternelle rayonnant de tendresse et de compassion. AprĂšs la Saint-Jean (1724), moins dĂ©taillĂ©e, plus abstraite, la Saint-Matthieu en deux parties, exprime les Ă©tapes de la Passion de JĂ©sus, mais sans emprunter Ă  l’opĂ©ra, selon le cadre strict des autoritĂ©s religieuses de Leipzig. Tandis que l’EvangĂ©liste (tĂ©nor) narre directement les faits, les textes additionnels de Picander, sollicitĂ© par Bach pour les arias, ariosos, choeurs (soit 12 chorals, repĂšres pour le fervent luthĂ©rien) explore les champs de la ferveur chez ceux qui reçoivent le message Ă©vangĂ©lique : la poĂ©sie implique l’auditeur en un acte de participation et de compassion Ă  chacune des situations du drame christique. JĂ©sus humain souffre dans sa chair (Mon Dieu pourquoi m’as tu abandonnĂ©?). Pourtant le traitement musical, s’il doit s’écarter des ficelles de l’opĂ©ra, souligne les points forts de la narration : foule haineuse contre solitude impuissante et doloriste de JĂ©sus. L’abandon, la souffrance, le dĂ©sespoir y sont particuliĂšrement aiguisĂ©s
La vision est trĂšs fouillĂ©e, abordant sans complexe la riche symbolique des deux choeurs d’ouverture et de conclusion par exemple: au dĂ©but, opposition dialectique entre l’Agneau de Dieu, innocent mais sacrifiĂ© ; et l’humanitĂ© errante, coupable, aveugle, en perdition ; dans le dernier chƓur, dĂ©ploration sur la mort de JĂ©sus porteur du salut, quand est refermĂ© son tombeau (dissonance Ă  peine audible)

Tout cela se lit dans la conception collective et trĂšs humaine de MacLeod ; le chef baryton confirme connaĂźtre la partition, ses enjeux, son sens profond. Surtout sa fonction cathartique qui implique les fervents : musiciens et public. Luther ajoute la nĂ©cessitĂ© de vĂ©ritĂ© pour toucher l’audience rassemblĂ©e dans l’écoute de la Passion : chaque scĂšne christique doit ĂȘtre vĂ©cue (Ă  la façon des mystĂšres mĂ©diĂ©vaux). La fonction de la Passion de Bach est celle d’une immense et irrĂ©pressible compassion collective : l’auditeur doit souffrir et vivre chaque sentiment aux cĂŽtĂ©s / avec JĂ©sus. Son premier serviteur, Bach lui-mĂȘme, pĂȘcheur, humble et modeste.
Stephen MacLeod emporte ainsi sa fine Ă©quipe degli Angeli, il enregistre la partition, dans le prolongement d’une tournĂ©e de 5 concerts en Suisse, et privilĂ©giant surtout la continuitĂ© du drame (en des prises parfois de plus de 10 mn au studio afin de prĂ©server la tension flexible et continue d’un seul tenant). Le texte est bien mis en avant.

Alors que penser de cette version qui s’inscrit dans plĂ©thore de lectures baroqueuses dĂ©jĂ  trĂšs impliquĂ©e et convaincante ? L’ÉvangĂ©liste de Werner GĂŒra n’est pas stylistiquement le plus prĂ©cis mais le rĂ©citant narrateur ne manque ni d’engagement ni de mordant. Il invective, prend Ă  tĂ©moin, vivife le fil narratif.
Parmi les solistes de ce drame trĂšs incarnĂ© – le propre de la musique instrumentale de Bach et des textes ajoutĂ©s, rĂ©alisĂ©s par Picander Ă  la demande du compositeur : l’alto Alex Poter, droit, ardent, intense, brillant comme un mĂ©tal poli exprime les pleurs de JĂ©sus trahi par Pierre (CD2,plage 9). ; la soprano incandescente et si naturelle Dorothee Mields (plage 22) qui rayonne, elle aussi feu ardent, claire articulation, sans maniĂ©risme d’une Ăąme terrassĂ©e par l’amour de JĂ©sus, sa dĂ©termination Ă  mourir pour sauver. Poter / Mields sont les meilleurs arguments de la version genevoise. CĂŽtĂ©s voix basses, Stephan MacLeod entraĂźne son Ă©quipe dans la caractĂ©risation toujours sobre du texte ; mais on aimerait que la basse BenoĂźt Arnould (JĂ©sus) exprime plus d’émotion (plage 57) : l’air ardent, implorant mĂȘme par la douceur rĂ©confortante de la croix y dĂ©ploie une voix certes ronde, noble, moelleuse mais bien peu inscrite dans le drame et les tiraillements du texte. Comme dĂ©simpliquĂ©e, dĂ©jĂ  transcendĂ©e par la RĂ©surrection finale?).

La lecture soigne le relief des instruments solistes (flĂ»tes, hautbois, 
) et favorise la rĂ©alisation inĂ©dite de certains airs : comme celui pour alto fĂ©minin (plage 52) dont le texte dit la souffrance dont le coeur est un calice, pour la dignitĂ© des victimes. L’appui expressif des instruments, les accents renouvellent notre connaissance de l’air.

TrĂšs fouillĂ©e et offrant des Ă©quilibres instrumentaux inĂ©dits, la lecture s’avĂšre intĂ©ressante mĂȘme ; parfois trop de prĂ©cision et de dĂ©tails restituĂ©s, dans un geste droit, le drame peine Ă  insuffler les arĂȘtes majeures de l’architecture, le souffle de la passion mystique. Mais le chƓur est tendu, expressif, recueilli ou dĂ©chainĂ© selon qu’il incarne le chƓur des fidĂšles ou la foule hystĂ©rique et haineuse
 Ce juste milieu entre une lisibilitĂ© continue, une expressivitĂ© globalement partagĂ©e par tous et un continuo plein, rond, trĂšs allant, font la valeur de cette lecture. Gli Angeli ? Un nom bien choisi pour la caresse chorale finale – angĂ©lique et sereine, qui referme le formidable livre de la Passion, dans l’espĂ©rance et la mort apaisĂ©e.

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CD critique. JOHANN SEBASTIAN BACH : MATTHÄUS-PASSION BWV 244. Gli Angeli (2 cd Claves records)

Werner GĂŒra, EvangĂ©liste
Benoit Arnould, JĂ©sus
Dorothee Mields, soprano I (Ancilla I)
Aleksandra Lewandowska, soprano II (Uxor Pilati)
Sarah Van Mol (Ancilla II)
Alex Potter, alto I | Marine Fribourg, alto II (Testis I)
Thomas Hobbs, ténor I | Valerio Contaldo, ténor II (Testis II)
Stephan MacLeod, basse I (Judas, Pontifex II, Pilatus) | Matthew Brook, basse II (Petrus, Pontifex I)

GLI ANGELI / Solistes instrumentaux
Alexis Kossenko, Sarah van Cornewal et Jan Van den Borre, flûtes
Emmanuel Laporte et Katharina Andres, hautboisLeila Schayegh et Eva Saladin, violons
Romina Lischka, viole de gambe

/ Continuo
Tomasz WesoƂowski, basson
Ageet Zweistra et Dorine Lepeltier, violoncelles
Michaël Chanu et Cléna Stein, contrebasses
Francis Jacob et Maude Gratton, orgues
Bertrand Cuiller, clavecin

Maßtrise du Conservatoire Populaire de Musique, Danse et Théùtre de GenÚve, Petits Chanteurs de la Schola de Sion, Maßtrise Musique Ecole du Conservatoire de Lausanne

Stephan MacLeod, direction

https://www.claves.ch/collections/all-albums/products/bach-matthaus-passion

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