CD. Coffret Giulini in Vienna (15 cd Deutsche Grammophon).

giulini in vienna deutsche grammophonCD. Coffret Giulini in Vienna (15 cd Deutsche Grammophon). 2014 est l’annĂ©e des cĂ©lĂ©brations de grands chefs : après Kubelik, le Karajan straussien, voici pour son centenaire (nĂ© en 1914), Giulini in Vienna. A la tĂŞte du Simphoniker et du Philharmoniker, Carlo Maria Giulini se dĂ©voile en 15 cd d’une portĂ©e esthĂ©tique et d’une profondeur artistique indiscutables.
L’italien qui grandit Ă  Bolzano c’est Ă  dire dans le Tyrol encore très nettement germanophone, cultive depuis toujours une fascination pour les grands romantiques allemands : Beethoven, Brahms, Bruckner, les 3 “B” de Giulini sont ici ses favoris, lui permettant d’atteindre le grand frisson symphonique, surtout chez Brahms et plus encore chez Bruckner oĂą le colossal rejoint l’intime millimĂ©trĂ© avec des couleurs Ă©blouissantes de tension intĂ©rieure, et une lumière solaire qui surgit de l’ombre inquiĂ©tante. Ses Bruckner sont en cela plus captivants encore que ses Brahms dont voici une intĂ©grale exceptionnelle. Il y ouvre des perspectives inexplorĂ©es avant lui, crĂ©ant des passages mordorĂ©s, peignant en plans multiples atteignant des Ă©tagements et une spatialisation inouĂŻe. Les 3 dernières symphonies de Bruckner (7,8 et 9 enregistrĂ©es avec le Philharmoniker de Vienne entre 1984 et 1988) affirment une intensitĂ© d’apocalypse pourtant très finement ciselĂ©e d’un esthĂ©tisme lĂ  aussi solaire. Une hauteur de vue qui rejoint celle d’un autre immense wagnĂ©rien : Gunter Wand.

Solaire Giulini

Le seul compositeur italien est ici Verdi (2 cd sur 15): enregistrĂ© en 1979, le Rigoletto de Giulini est d’un dramatisme Ă©lĂ©gantissime, incandescent et fulgurant comme son Don Giovanni, et servi par une distribution idĂ©ale : Placido Domingo (le duc), Piero Cappuccilli (Rigoletto), surtout Ileana Cotrubas en Gilda, ardente, embrasĂ©e, d’un angĂ©lisme filiale Ă  couper le souffle. Quel style pour chaque protagoniste.

Plus anciens, les Liszt de 1976, Concertos 1 et 2 avec Lazar Berman, ne sont pas les plus convaincants, ils confirment néanmoins le geste ample et souple, toujours noble et racé du chef mais avec un orchestre qui sonne un peu court (Simphoniker) et un piano certes virtuossisime mais trop extérieur et souvent sophistiqué que la captation met malheureusement un peu trop en avant.

L’autre joyau avec les Bruckner et Rigoletto reste chez Brahms, le superbe Requiem aux arrĂŞts suspendus, d’une intĂ©rioritĂ© et d’une profondeur irrĂ©sistibles : le live de 1987 prĂ©cise l’art d’un Giulini, maĂ®tre des architectures chorales, sachant en esthète aussi perfectionniste et exigeant que Karajan, ciseler le dĂ©tail et nourrir les arches colossales avec ce souci des phrasĂ©s, absolument confondant. Avec Giulini, il semble que c’est ici toute l’humanitĂ© qui joue son destin : une pleine conscience que les deux solistes ont totalement intĂ©grĂ© (Andreas Schmidt et Barbara Bonney, cette dernière capable d’enivrer son grand air enchantĂ©, hallucinĂ© qui s’Ă©lève en lĂ©vitation : “Ihr habt nun Traurigkeit”). L’orchestre semble battre l’ocĂ©an, suscitant une houle de crĂ©ation du monde.
Le cycle Brahms enregistrĂ© de 1989 Ă  1991 bĂ©nĂ©ficie d’une prise exceptionnellement fouillĂ©e qui Ă©tincelle dans la suractivitĂ© maĂ®trisĂ©e de la 4ème, saisie sur le vif. La direction fourmille de dĂ©tails, en couleurs et nuances de timbres sans que jamais l’allant ni l’Ă©quilibre structurelle ne soient diluĂ©s. Giulini fouille très loin l’Ă©nergie et ce bouillonnement tragique qui est coeur de la malĂ©diction brahmsienne. Le chef tend jusqu’au dĂ©chirement les contrastes et trouve dans les passages plus apaisĂ©s, un sentiment de pure sĂ©rĂ©nitĂ© extĂ©nuĂ©e (avec une rondeur des bois et des cuivres confondantes de noblesse caressante). La 4ème est de ce point de vue totalement stupĂ©fiante.
Des 3 concertos pour piano de Beethoven (tous enregistrĂ©s en live avec le Simphoniker et un partenaire de galère et de triomphe, Arturo Benedetti Michelangeli en 1979), les deux premiers sont les plus emblĂ©matiques : mozartiens dans cette articulation Ă©lĂ©gantissime mais traversĂ©s par une urgence dramatique que le piano de Michelangeli, astucieux et mĂŞme facĂ©tieux, d’un style enivrant-, sait exalter, dans des rubatos et une libertĂ© du jeu interprĂ©tatif, magistralement inventifs. Une connivence magistrale (les deux avancent main dans la main, portĂ©s chacun par le balancement de l’autre jusqu’Ă  Ă©tirer le tempo ou suspendre la mesure au-delĂ  de tout) qui fait aussi la rĂ©ussite du 5è Empereur : n’Ă©coutez que la magie embrasĂ©e de son mouvement central, Adagio un poco mosso : solaire, irradiant. D’une ivresse gorgĂ©e de tendresse. Un must absolu (avec en prime, le toucher facĂ©tieux du pianiste très inspirĂ© lĂ  encore grâce au soutien indĂ©fectibal que sait lui assurer le maestro).
Beethoven, Brahms, Bruckner : et dans l’ordre magicien : l’Empereur, le Deutsches Requiem et la 4ème ; puis de Bruckner : les 8ème et 9ème, enfin Rigoletto au sommet : voici l’inoubliable Giulini viennois. Bouleversant.

CD. Coffret Giulini in Vienna. 15 cd Deutsche Grammophon.

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