jeudi, décembre 8, 2022

CD: Beethoven, Les Symphonies 1 à 9.Emmanuel Krivine. La Chambre Philharmonique (5 cd Naïve)

A ne pas rater

Beethoven réinventé

Voici une approche qui apporte d’indiscutables nouveaux apports. Les Symphonies de Beethoven sont des cathédrales dont on retrouve peu à peu ce fini minéral, le détail des modénatures pour mieux comprendre la structure et la direction générale… Sur instruments d’époque, bénéficiant des dernières trouvailles organologiques en matière de « mécanique » orchestrale, les musiciens de La Chambre Philharmonique (créée en 2004) aiment ici souligner le choix spécifiques des options interprétatives: contrebasson pour la 7è (à l’instar des 5è et 9è) doublant les contrebasses et conférant une nouvelle assise harmonique et rythmique pour les bois;
cordes en boyau, favorables à la clarté des notes graves en particulier pour les contrebasses; geste des instrumentistes dont le nombre choisi inscrit toujours la sonorité dans un chambrisme idéal (« l‘orchestre doit sonner comme un quatuor à cordes » souligne le chef Emmanuel Krivine), sans omettre l’équilibre exaltant du rapport cordes/bois/cuivres, soit ici une cinquantaine de cordes, 12 bois et vents, 14 cuivres, 3 percussions… Voilà quelques aspects d’une alchimie qui soigne les volumes entre les pupitre et dessine des perspectives sonores évidemment renouvelées.

7è, humain dépassement

Plutôt que d’énumérer une à une l’approche de chaque symphonie, ne prenons que les 3 dernières, dans lesquelles chef et instrumentistes démontrent leur singularité active. Le gain se présente immédiatement en terme de couleurs avec outre la chair tendre et caressante des bois, cet accent affûté des cuivres qui confère à chaque tutti un brillant mordant somptueusement héroïque (mouvement 1 de la 7è). Le second mouvement conserve sa légèreté allegretto malgré ce tragique cosmique dans lequel les formations sur instruments modernes, sonnent trop massives: ici quel plaisir d’entendre chaque partie -bois et cuivres-, détachée, clairement énoncée sans pesanteur; cette allegretto est une réussite totale entre douceur illuminée et sentiment tragique: le chef y démontre un sens du continuum d’une magistrale et humaine profondeur.
Profondeur et humanité, voilà bien la clé de réussite de tout l’édifice symphonique de Beethoven, certes les œuvres regardent vers l’horizon, porteuses d’une volonté de dépassement: mais Krivine conserve outre l’extase et parfois la transe dansante (3è mouvement de la 7è), ce caractère individuel qui fait de chaque symphonie un acte de fraternité, le chant d’un homme, et guerrier et bâtisseur, s’adressant à ses semblables.

Très dessinées et claires, les cordes les plus basses sont capables d’un bourdonnement confondant par sa motricité trépidante, celle des violoncelles et contrebasses, superbes de tonicité conférant entrain et fièvre… Emblématiques d’un travail stylistique exemplaire qui rejoint les apports d’un Philippe Herreweghe et l’Orchestre des Champs Elysées, ou des Nouveaux Caractères chauffés par leur guide, Sébastien d’Hérin (interprètes éblouissants pour Luigi Cherubini à Venise), les 7è, 8è et 9è confirment cet entrain jamais neutre, ce détail expressif jamais mécanique ni systématique, cette vitalité partagée qui inscrit la musique comme un seul drame humain, frénétique, investi, palpitant… Comparé à l’approche de Jos van Immerseel et Anima Aeterna, Krivine place la barre plus haut à notre avis, rendant le legs encore récent de son confrère, un rien élastique voire clinquant. Comparé à son aîné Harnoncourt (et l’Orchestre de chambre d’Europe qui joue sur instruments modernes), l’option Krivine fourmille de nuances et de couleurs révélées grâce à un travail spécifique opéré sur la parure instrumentale de l’orchestre Beethovénien: c’est une hyperactivité captivante qui loin de diluer la tension ou d’éparpiller le continuum, réactive l’intensité rythmique, tout en reprécisant l’ossature de chaque symphonie.

Transe chorégraphique de la 8è

La 8è s’étire vers la lumière, sans perdre son nerf rythmique, et sa modernité jubilante. Emmanuel Krivine semble gravir avec son orchestre, toutes les cimes de la partition, avec une nervosité là encore chorégraphique. Un point d’accomplissement se fait jour dans ce sens dans l’exceptionnel second mouvement : le chef enrichit encore la filiation de cet allegretto scherzando dont la pulsion sautillante est emprunte de l’élégance proprement viennoise héritée de Haydn; voici la meilleure réussite de cette 8e saisissante par sa joie de vivre, une santé triomphale hors des tempêtes inquiètes ou rageuses souvent de mise ailleurs dans le cycle symphonique, et de fait, bien pressante dans l’allegro finale.

Une 9è portée par son souffle visionnaire

Aboutissement et ouverture vers la modernité à venir, la s’inscrit ici dans un esprit bouillonnant tant instrumentistes et chef s’attachent à souligner la portée et le souffle visionnaire et prophétique de la partition : Krivine et son collectif s’engagent ouvertement pour l’expression d’une volonté fraternelle aux enjeux … cosmiques: à la fois attendrie et caressante (rondeur des bois), mais aussi conquérante et même déterminée, la lecture sait s’enflammer: offrir clairement cette lueur nouvelle qui fait le deuil des Lumières (XVIIIè), fixe le passage postromantique, indique qu’ici une page se tourne. Le Beethoven historique se profile: sa musique est l’aune d’une révolution esthétique et philosophique: avec lui l’humanité convoquée (chant goethéen du finale presto) se dresse pour tourner la page: en 1824, année des réformes et évolutions artistiques de poids, c est aussi au Salon parisien, l’exposition du Sardanapale de Delacroix – manifeste du romantisme en peinture-, mais Beethoven a déjà compris toute l’ampleur et les espérances du nouveau courant des idées: il dépasse toutes les créations à son époque, et comme toujours dans le mouvement des arts, la musique devance les plus grands peintres, comme si les compositeurs possédaient mieux (que leurs contemporains plasticiens) cette prescience visionnaire, de vingt ans. Ici Beethoven annonce déjà la révolution romantique d’un Delacroix à sa maturité … Quand l’un commence son œuvre originale, l’autre l’a déjà terminée: il en a mesuré tous les enjeux et dresse déjà toutes les perspectives d’avenir.

Claire, nerveuse, taillée au scapel, la direction musclée de Krivine, à la tête de pupitres somptueux qui donnent le meilleur d’eux mêmes (molto vivace) place d’emblée la partition dans le souffle de l’histoire, avec ces « scories » ou inégalités dont parle le directeur et fondateur de La Chambre Philharmonique, défaillances ou points de faiblesse pour ses détracteurs mais pour nous emblèmes d’une lecture fouillée, palpitante, humanisée
Parfaitement et légitimement contraire à toute régularité métronomique comme à toute sonorité lisse, totalement prévisible. Dans cette vision cohérente, Krivine trouve la balance idéale: au fracas débordant d’énergie du molto vivace (et de sa reprise à 9’42, d’autant plus frénétique dans sa répétition), le chef sait ouvrager en une compréhension idéalement contrastée l’esprit du mouvement suivant: l’adagio molto e cantabile dont l’infinie douceur fraternelle est a contrario un formidable instant de nostalgie et aussi de renoncement…

La musique y tisse une sorte d’apothéose de tous les héros sacrifiés sur les champs de bataille où s’est joué l’avenir de la liberté et des idées fraternelles. Belle incarnation où souffle l’éclat d’une pensée géniale faite d’espérance et d’amour… Avant la récapitulation du dernier mouvement, arche humaine orientée vers l’inconnu à bâtir… Beethoven semble nous dire: « Assez ! Maintenant, sachons tirer leçon des révolutions passées et construisons cette société idéale, généreuse, ouverte, goethéenne: fraternelle! ».

Un chantier hélas toujours à bâtir. D’autant que le cast vocal est loin de démériter (exception de la soprano, brûlant contresens qui contredit les vertus de la lecture pour sa précision et sa finesse: qu’a à faire ce vibrato incontrôlé au vérisme sirupeux?). Les solistes, en particulier les hommes (Dominik Wortig, ténor et Konstantin Wolff, baryton-basse) soulignent avec la complicité du chœur exalté, épatant (Les Eléments de Joël Suhubiette), les bénéfices d’une élocution limpide et détachée dans chaque tutti : nuances et phrasés, sont d’autant plus percutants qu’ils sont aussi portés par un orchestre à son maximum, toujours transparent, jamais épais. Voilà Goethe exhaucé et Beethoven grandi par son choix littéraire: enfin nous est dévoilé un texte-manifeste enfin compréhensible et investi.
Cycle plus que convaincant: fraternel.

Beethoven: intégrale des symphonies. La Chambre Philharmonique. Emmanuel Krivine, direction. Symphonie n9: chœur Les Éléments. Parution: le 22 mars 2011. Enregistrements live. En concert, à la Cité de la Musique (Paris), du 14 au 17 avril 2011.

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