mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, opéra. VIENNE, Wiener Staatsoper, le 29 octobre 2026. VERDI : Otello. J. Kaufmann, N. Car, L. Salsi, B. Ódor, D. Sushkova… Adrian Noble / Bertrand de Billy

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Octobre. Le mois des belles lunes terminait sa course céleste par-dessus les boucles vertes et grises du Danube. Vienne prépare avec parcimonie et délectation les marchés de Noël, couvrant désormais ses parcs et jardins d’une parure d’ocres, de cuivres et de bruns dont l’alchimie solaire les fait briller d’or au premier coup de brise venue des Alpes. Au même moment, la monumentale Staatsoper ouvre sa voûte de cristal étincelant à l’un des drames les plus célèbres de Shakespeare : Othello, par ailleurs l’un des opéras les plus audacieux d’un Giuseppe Verdi au faîte de sa maturité, porté ce soir par une distribution d’anthologie !

 

Otello a réuni, lors de sa création, deux des titans de l’opéra du XIXème siècle : Verdi et Boito. Ce dernier, en plus d’être un librettiste de génie, il a composé des opéras superbes. L’histoire d’Otello est complexe. D’emblée la commande surgit de Giulio Ricordi qui voulait paver le retour du maître de Busseto à l’opéra. Puis un complot est littéralement ourdi par Ricordi, le chef Faccio, Boito et la Strepponi, deuxième femme de Verdi. Après moult hésitations et atermoiements, le vieux maître se met à l’écriture de ce qui deviendra l’un de ses chefs-d’oeuvre. Le résultat est une œuvre d’une audace et d’une inventivité hors pair. Comme un clin d’œil au passé, Verdi emploie le recitar cantando, quasiment à l’image de Monteverdi, ce qui rend la partition encore plus proche du drame de Shakespeare. 

Adrian Noble signe ici une mise en scène fidèle à ses codes et son esthétique. Nous avions adoré son mythique Ritorno d’Ulisse, au festival d’Aix en 2000, conçu comme une fable méditerranéenne. Cette fois-ci, les fortifications chypriotes ressemblent davantage aux hautes murailles du palais des Atréides dans Dune. La sobriété avec un méli-mélo de meubles antiques et de braseros à foison posent un cadre très beau mais toutefois brouillon dans la narration. On a l’impression qu’Adrian Noble ne se décide pas entre donner au drame toute sa puissance ou juste faire une glose sans risque. On n’a qu’à voir les caractérisations qui mélangent des uniformes victoriens où Otello devient une caricature du roi Zog Ier d’Albanie. Cependant, nous sommes gâtés par l’intelligence dramatique de la distribution qui interprète cet opéra dans l’aisance de son talent.

Jonas Kaufmann est un Otello idéal. Sa tessiture épouse complètement celle du « tenore di forza« . Son timbre corsé révèle la bravoure, la passion et les souffrances du légendaire anti-héros en proie au « vautour jalousie ». Que ce soit dans ses cadences stratosphériques ou ses merveilleux pianissimi, Jonas Kaufmann se surpasse sur scène et nous livre un Otello bien plus intense que celui de son enregistrement, déjà sublime, avec Antonio Pappano. Face à lui, Nicole Car est une Desdemona tragique au plus pur sens du terme. Bien loin de la victime passive que d’aucuns auraient voulu voir, sa Desdemona est aussi intense que l’Otello de Kaufmann. Nicole Car nous émeut jusqu’aux larmes dans sa Chanson du Saule et son Ave Maria aux pressentiments funestes. Il fallait bien un talent de cette ampleur pour incarner l’innocence bafouée sans céder au mélodrame facile et vulgaire. Vivement que l’on la retrouve dans Luisa Miller qui lui ira comme un gant. 

 

 

Dès sa genèse, Otello s’intitulait Iago, à la mesure de l’importance de cette figure malfaisante au cœur de l’intrigue. Ce « héros caché » a été incarné avec panache par Luca Salsi. Formidable dans son timbre dont les nuances crépitent comme les flammes du Ténare qu’il invoque dans l’iconique « Credo » maléfique de l’Acte II. L’innocent et vertueux Cassio est dévolu à l’extraordinaire ténor hongrois Botond Ódor, sublime dans la richesse de son timbre. Emilia est tragique et fabuleuse incarnée par Daria Sushkova, au timbre chaud et plein de nuances veloutées.

En fosse l’Orchestre de l’Opéra de Vienne renouvelle sa maîtrise sans égal du drame verdien. Tout est en place, d’une justesse bouleversante. Sous la baguette précise, incisive et idiomatique du formidable Bertrand de Billy, cet Otello est à marquer vocalement et musicalement d’une pierre blanche. 

Et comme ça, en sortant du vestibule mordoré de la Staatsoper le soir d’automne se dessine dans les mille et un feux distants du firmament, on ne peut penser qu’aux bleus, aux gris et aux mauves du portrait que Barbara fit de l’automne viennois.

 

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CRITIQUE, opéra. VIENNE, Wiener Staatsoper, le le 29 octobre 2026. VERDI : Otello. J. Kaufmann, N. Car, L. Salsi, B. Ódor, D. Sushkova… Adrian Noble / Bertrand de Billy. Crédit photo (c) droits réservés

 

 

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