mercredi 23 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille. THOMAS : Hamlet. J. Osborn, A. Zaharia, C. Margaine, J. Teitgen… Krzysztof Warlikowski / Michael Schønwandt

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Créée en 2023 avec le baryton Ludovic Tézier, la production d’Hamlet d’Ambroise Thomas (1811-1896) revient à l’Opéra Bastille dans sa version pour ténor. Autour d’un plateau vocal de haut vol, le spectacle imaginé par l’imprévisible Krzysztof Warlikowski explore brillamment la psyché de l’un des personnages emblématiques du drame shakespearien, en l’enfermant dans un hôpital psychiatrique, comme condamné à revivre éternellement les événements tragiques de son existence.

 

Hamlet (1868) semble retrouver une place au répertoire lyrique, comme le prouvent les récentes productions présentées à l’Opéra-Comique ou à Angers-Nantes Opéra. Cette résurgence permet de redécouvrir une partition longtemps éclipsée par les grands opéras français de la même époque, malgré l’incontestable succès rencontré de son vivant. Thomas ne cherche pas à rivaliser avec les effets de masse des modèles du genre, préférant mettre au centre de l’attention la clarté de la déclamation, l’expressivité du chant et la caractérisation des personnages. L’orchestre accompagne plus qu’il ne domine, avec une économie de moyens qui rappelle parfois l’art de Meyerbeer, débarrassé de tout effet spectaculaire. Quelques traits de couleur, comme la présence remarquée du saxophone, suffisent à singulariser une orchestration qui reste essentiellement au service des voix. Michael Schønwandt en revèle toute la finesse en un geste d’une douceur sans afféterie, qui tisse des lignes claires et subtiles, toujours au service de l’action dramatique.

L’adaptation de Shakespeare par Jules Barbier et Michel Carré conserve une efficacité remarquable, en resserrant l’intrigue autour des enjeux principaux, débarrassés de leur dimension philosophique : le spectre du père, les désirs de vengeance, la culpabilité de Gertrude, la folie d’Ophélie et le conflit entre Hamlet et son oncle Claudius. Surtout, le livret ne relâche jamais la tension, malgré des scènes délibérément étirées. Même lorsque l’opéra s’éloigne de Shakespeare, notamment lors du dénouement heureux préservant la vie d’Hamlet, il parvient à convaincre de sa force dramatique. C’est précisément cette différence finale avec l’original qui inspire la mise en scène de Krzysztof Warlikowski : la fascination pour la condamnation à survivre d’Hamlet prend la forme d’un traumatisme familial insoluble, en forme de cauchemar perpétuel.

 

 

 

Le spectacle surprend tout d’abord en recomposant la temporalité de l’ouvrage. Le premier acte se situe vingt ans après les événements, avant que l’action ne bascule dans le passé jusqu’à un dernier acte à nouveau placé dans le temps présent. Cette construction en arche propose une cohérence nouvelle au livret, où les épisodes revécus par Hamlet apparaissent comme autant de souvenirs ou de fantasmes d’un homme prisonnier de lui-même. Le superbe décor aux allures carcérales, revisité de manière virtuose tout du long, impose une atmosphère initiale sombre et étouffante, en contraste avec les accoutrements et attitudes volontairement grotesques des personnages – comme autant d’irruptions de l’imaginaire. Danse et mime occupent ainsi une place essentielle, faisant surgir sur scène des figures silencieuses qui prolongent ou déforment l’action chantée, tout en brouillant les frontières entre rêve et réalité.

Les références artistiques prolongent cette lecture, notamment les extraits du film Les Dames du bois de Boulogne (1945) de Robert Bresson, diffusés sur un vieux téléviseur, tandis que l’immense lune qui domine le plateau peut évoquer aussi bien le temps suspendu, la nuit éternelle ou le monde féminin. Les visions de l’enfance abondent, comme pour signifier le sacrifice d’une vie adulte inaboutie : Ophélie apparaît plusieurs fois grimée en petite fille, comme plusieurs choristes dans les scènes hallucinatoires, tandis que le Spectre du père prend les traits d’un inquiétant clown blanc, doté des griffes de Nosferatu. Warlikowski minore en revanche les rapports troubles entre Hamlet et sa mère (comme a pu le faire, entre autres, Olivier Py avant lui…) : Gertrude demeure une figure froide et distante, comme un contrepoint réaliste aux visions de son fils. Enfin, la folie d’Ophélie constitue un autre visage de l’enfermement : à l’obsession d’Hamlet pour son passé répond le refuge de la jeune femme dans un monde intérieur protecteur, qui la soustrait progressivement à son entourage mortifère.

A ce foisonnement d’une grande force visuelle répond un plateau vocal tout aussi investi, qui reçoit une ovation méritée en fin de représentation. John Osborn impose un Hamlet d’une diction toujours étourdissante, servie par un sens dramatique très sûr. L’agilité reste remarquable sur toute la tessiture, avec une clarté d’émission notable dans les changements de registre. A ses côtés, Adela Zaharia se montre un cran en dessous pour la prononciation, avec un vibrato prononcé dans ses premières interventions. Elle séduit davantage dans ses grands airs, parmi les plus exigeants de la partition, faisant valoir le velouté de son timbre et son engagement toujours juste. Jean Teitgen assure une présence ténébreuse saisissante, avec une magnifique résonance et une projection souveraine. On retrouve avec bonheur le tempérament flamboyant de Clémentine Margaine, qui investit Gertrude d’une voix gorgée de couleurs et d’intentions, au service d’un rôle qui lui va comme un gant. Les seconds rôles montrent aussi un haut niveau, au premier rang desquels Julien Henric, très engagé en Laërte, tout autant que Laurent Naouri, en spectre inquiétant. Enfin, le Choeur de l’Opéra de Paris complète cette réussite par sa cohésion et sa parfaite mise en place, démontrant toute son adéquation avec le répertoire national.

 

 

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CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille. THOMAS : Hamlet. John Osborn (Hamlet), Adela Zaharia (Ophélie), Jean Teitgen (Claudius), Clémentine Margaine (Gertrude), Julien Henric (Laërte), Laurent Naouri (Spectre), Manase Latu (Marcellus), Vartan Gabrielian (Horatio), Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris, Ching-Lien Wu (cheffe de chœur), Michael Schønwandt (direction musicale) / Krzysztof Warlikowski (mise en scène). A l’affiche de l’Opéra national de Paris, jusqu’au 9 octobre 2026. Crédit photo © Bernd Uhlig

 

 

 

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