Il y a des projets qui semblent impossibles, comme celui de Redonner corps, souffle et mouvement à une voix disparue trop tôt, celle de Jeff Buckley, icône dont l’unique album studio, Grace, continue de hanter les mémoires trente ans après sa sortie. Benjamin Millepied a osé ce pari. Et le résultat, présenté à La Seine Musicale, est de ces spectacles qui vous traversent de part en part.
D’emblée, quelque chose se noue. La scène, immense, est barrée d’un écran qui deviendra le miroir d’un voyage intérieur. Un lit, quelques panneaux mobiles, et surtout une guitare tenue par un danseur-musicien à la présence magnétique. Ce dispositif hybride, à mi-chemin entre le plateau de cinéma et la scène de théâtre, ne cherche jamais à imiter. Il cherche à ressentir. Benjamin Millepied ne raconte pas la vie de Jeff Buckley comme on déroulerait une biographie. Il la danse. Il la fait vibrer dans chaque muscle, chaque respiration, chaque élan. Les tableaux s’enchaînent, portés par les titres de l’album culte – « Grace », « Hallelujah », « Lover, You Should Have Come Over » – mais aussi par des morceaux posthumes et des extraits de son journal intime, lus sur scène avec une pudeur bouleversante.
La première partie est lumineuse, aérienne, presque insouciante. Les danseurs, vêtus de couleurs claires, semblent porter en eux cette énergie vitale, cette quête d’absolu qui animait Buckley. La chorégraphie, tour à tour enlevée et suspendue, fait la part belle au groupe, à cette communauté de corps qui se cherchent, se frôlent, se répondent. Un cinéaste, caméra à l’épaule, s’immisce parmi eux et projette en direct des images d’une beauté troublante, démultipliant les gestes, créant des contre-champs poétiques qui donnent au spectacle une dimension onirique.
Il y a des performances qui marquent. Loup Marcault-Derouard, dans le rôle du double de Buckley, en fait partie. Sa présence est à la fois fragile et incandescente, sa danse d’une fluidité rare. Il ne joue pas Buckley : il l’habite. Son duo avec Caroline Osmont, qui incarne Rebecca, la petite amie du chanteur, sur « Calling You », est d’une beauté limpide, suspendue. Et son ultime solo, sous les yeux embués de celle qui l’a aimé, est déchirant de vérité. À ses côtés, Ulysse Zangs, musicien et danseur, campe un double tout aussi convaincant, guitare en main, composant des transitions rock qui font le lien entre les tableaux. Et l’ensemble de la troupe, d’une complicité évidente, porte ce récit avec une générosité qui ne faiblit jamais.
Après l’entracte, le ton change. Les danseurs reviennent vêtus de noir. L’atmosphère se fait plus lourde, plus grave. C’est la deuxième partie de la vie de Buckley qui se déploie : les tourments, la solitude, la noyade tragique dans le Mississippi en 1997. Les compositions de l’album Grace laissent place aux titres posthumes, et la danse se fait plus âpre, plus intérieure. Quelques duos d’une sensualité magnifique viennent illuminer cette séquence, mais la magie opère différemment. Elle n’est plus dans l’envol, mais dans la chute maîtrisée, dans la beauté mélancolique de ce qui se défait.
« GRACE – Jeff Buckley Dances » est une œuvre qui refuse les catégories. C’est un peu plus qu’un biopic dansé, un peu plus qu’un concert, un peu plus qu’une pièce de théâtre. C’est une expérience sensorielle, une plongée dans l’esprit d’un artiste qui cherchait la grâce partout, même dans la douleur. Millepied, formé au New York City Ballet et nourri de Robbins et de Tharp, signe ici sa création la plus ambitieuse et sans doute la plus personnelle. La danse y respire une liberté venue des États-Unis, une musicalité d’humeurs et d’atmosphères qui porte la marque de ses maîtres.
La Seine Musicale, avec son plateau vaste et sa sonorisation excellente, offre à ce spectacle l’écrin qu’il méritait. Certes, l’immensité de la salle manque parfois de l’intimité que le sujet appelle. Mais qu’importe : la grâce, elle, est bien là. Elle circule entre les corps, dans les regards, dans cette voix qui continue de nous hanter. Trente ans après, Jeff Buckley danse encore. Et c’est bouleversant…
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CRITIQUE, danse. BOULOGNE-BILLANCOURT, La Seine Musicale, le 5 novembre 2024. « Grace, Jeff Buckley dances » par Benjamin MILLEPIED. Crédit photographique (c) Thomas Brémond






