lundi 21 septembre 2026

CRITIQUE, danse. TOULOUSE, Théâtre Garonne, le 24 janvier 2024. « MAL– Ivresse divine » par Marlene MONTEIRO FREITAS

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Le 24 janvier 2024, les spectateurs du Théâtre Garonne de Toulouse ont vécu une véritable tempête scénique. Sous le titre évocateur de MAL – Ivresse divine, la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas a convié le public toulousain à une plongée vertigineuse au cœur des mécanismes du pouvoir et de ses dérèglements, proposant une expérience aussi dérangeante qu’ensorcelante.

 

Neuf interprètes aux visages grimés, vêtus d’uniformes suggérant une autorité indistincte, investissent un praticable en marches d’escalier qui évoque aussi bien une tribune politique qu’un piédestal pour une parade grotesque. S’ensuit une sarabande effrénée où se succèdent des figures aussi reconnaissables qu’inquiétantes : écoliers, fonctionnaires, soldats, hommes de loi, et un roitelet rappelant le célèbre Père Ubu. Ce ballet expressionniste et cauchemardesque, d’une puissance évocatrice remarquable, transforme la scène en un espace de métamorphoses permanentes. Les interprètes, portés par une danse à la fois millimétrée et frénétique, défilent, s’observent, se transforment, incarnant tour à tour le monstre, le soldat ou le diable, pour mieux sonder le mal dans ses dimensions les plus retorses.

Marlene Monteiro Freitas ne se contente pas de danser l’absurdité ; elle la structure. En s’inspirant de figures intellectuelles comme Hannah Arendt ou Georges Bataille, elle met en scène la banalité du mal qui se cache dans les rouages de nos institutions. L’uniforme, dans ce théâtre de la cruauté, n’est pas qu’un costume ; il est le symbole de cette organisation politico-sociale qui, en se détraquant, révèle sa nature malade. La chorégraphe pousse sa réflexion jusqu’à inclure le spectateur dans le tableau. En se contemplant sur la scène, applaudissant au spectacle de ces pantins écervelés, le public devient le miroir de sa propre fascination pour ces mécanismes d’autorité souvent absurdes. C’est là toute la force subversive de l’œuvre : plus on rit, plus ça fait mal.

 

 

Avec MAL, Marlene Monteiro Freitas convoque un univers baroque et pop pour créer une poésie hallucinatoire d’une grande beauté formelle. La bande-son, éclectique, passe de rythmes syncopés du Cap-Vert à des extraits de Tchaïkovski, créant un décalage permanent qui renforce l’aspect onirique et déstabilisant du spectacle. Les corps, poussés dans leurs retranchements, se tordent, s’agitent, se figent dans des postures grimaçantes, évoquant tout autant les tableaux inquiétants de Michaël Borremans que l’univers cauchemardesque de Luis Buñuel. Cette « ivresse divine » n’est autre que celle de la puissance créatrice face à la noirceur du sujet, un vertige maîtrisé qui captive et hypnotise.

En offrant une fresque aussi monumentale que démente, Marlene Monteiro Freitas confirme son statut d’artiste unique, dont la danse, d’une accessibilité trompeuse, force l’admiration et nous confronte, sans jamais nous lâcher, à nos propres démons. Une œuvre indispensable pour qui veut comprendre comment la danse peut encore dire le monde.

 

 

___________________________________________
CRITIQUE, danse. TOULOUSE, Théâtre Garonne, le 24 janvier 2024. « MAL– Ivresse divine » par Marlene MONTEIRO FREITAS. Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

OPÉRA DE MASSY (Essonne). 2 opéras d’Outre-mer, jeu 1er et ven 2 octobre 2026. « Maraina, Chin » et « Fridom »…

Voix caribéennes... Le Théâtre Vollard de La Réunion invite le public à découvrir la création lyrique caribéenne, venue des...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img