Avec ce spectacle chorégraphique, le public de la Maison de la Danse de Lyon a vécu une expérience intérieure, presque mystique, ce 5 novembre 2024, à l’occasion de la première lyonnaise de Deep River, la nouvelle création du Alonzo King LINES Ballet. Après sept ans d’absence, le chorégraphe américain a fait un retour triomphal, offrant une œuvre d’une beauté saisissante, à la croisée du ballet classique et de la modernité la plus audacieuse. Le spectacle s’est achevé sous une standing ovation, saluant la grâce et l’intensité d’une traversée chorégraphique inoubliable.
Conçue pendant les années noires de la pandémie, Deep River puise sa source dans des lieux insolites, du désert de l’Arizona aux rives du Golden Gate à San Francisco. Cette création est une lettre d’amour adressée à une humanité meurtrie, une invitation à garder espoir face à l’adversité. Le chorégraphe lui-même confie que la pièce parle de la manière de surmonter les obstacles, de cette résilience qui nous pousse à nous réinventer pour traverser les épreuves, un peu comme lorsque la naissance d’un enfant nous oblige à changer. Ce message de paix et de tolérance résonne avec une force particulière, comme un baume sur les plaies d’un monde en souffrance.
Sur scène, les douze interprètes, silhouettes longilignes aux costumes aux tons de terre et d’ocre, déploient une gestuelle d’une pureté rare. La chorégraphie d’Alonzo King est un véritable fleuve de mouvements, où les corps s’entrelacent, se séparent et se retrouvent dans un flux perpétuel. Ce qui frappe, c’est cette qualité de flow unique : les danseurs tournent, s’étirent, se tordent avec une fluidité presque hypnotique, portés par un courant invisible. La technique du ballet classique atteint ici son paroxysme, sublimée par des recherches contemporaines sur le déséquilibre et la liberté du torse. L’unisson, chez King, n’est pas une mécanique militaire, mais une expérience sensible où chaque danseur, tout en exécutant les mêmes pas, imprime sa propre vibration, créant un effet de flou lumineux et organique d’une grande humanité.
La force de Deep River réside aussi dans sa bande-son exceptionnelle, un patchwork de traditions spirituelles noires américaines et juives. On y entend le « Kaddisch » de Ravel, empreint de mélancolie, les chants dévotionnels du poète indien Kamalakanta Bhattacharya, ou encore l’hymne « Lift Every Voice and Sing ». La musique est portée par deux artistes de génie : le pianiste Jason Moran, dont les compositions jazzy se mêlent à des nappes ambient, et la chanteuse Lisa Fischer, dont la voix puissante et vibrante semble caresser les âmes.
La pièce est traversée par une multitude d’états émotionnels. Après un solo poignant de Theo Duff-Grant, le « Laughing Pas » offre un contrepoint hilarant et absurde, où un duo explose de rire, apportant une bouffée de légèreté bienvenue. Le soliste Babatunji, sur « Lift Every Voice and Sing », est époustouflant : il explose dans tous les sens, marche sur les mains, semble défier l’apesanteur, incarnant à lui seul la volonté de triompher de l’adversité. Enfin, le duo final, « Epilogue Pas », confié à la lumineuse Adji Cissoko et à Shuaib Elhassan, clôt la soirée sur une note de plénitude et de réconciliation, comme une promesse de traversée vers l’autre rive.
Deep River est une œuvre d’une intelligence chorégraphique extraordinaire, où chaque geste semble porté par une intention spirituelle. Alonzo King, que William Forsythe qualifie de « l’un des rares véritables Ballet Master de notre temps », signe ici une pièce majeure, un voyage initiatique qui célèbre la beauté et la diversité culturelle pour mieux exalter la résilience humaine. La Maison de la Danse de Lyon, toujours à l’affût des grandes signatures, nous offre avec ce spectacle un moment de grâce absolue, confirmant que cet artiste visionnaire demeure une figure incontournable de la scène chorégraphique mondiale.
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CRITIQUE, danse. LYON, Maison de la Danse, le 5 novembre 2024. « DEEP RIVER » par le Alonzo King LINES Ballet. Crédit photographique (c) Crédit photo (c) Droits réservés







