vendredi 30 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 3ème CHAMONIX VALLEE CLASSICS FESTIVAL (Espace Michel Croz 2), le 29 juillet 2026. HAYDN / BEETHOVEN / RAVEL par Jean-Efflam BAVOUZET (piano)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y a tout juste un an, nous vous parlions déjà dans ces colonnes de ce festival pas comme les autres, né de la passion et de l’amitié. Après deux éditions qui ont fait date, le Chamonix Vallée Classics Festival a rouvert ses portes hier soir, 29 juillet 2026, pour une troisième cuvée placée sous les plus hauts auspices, avec un concert d’ouverture qui s’est déroulé à l’Espace Michel Croz 2 – et qui mettait à l’affiche l’un de nos meilleurs pianistes hexagonaux : Jean-Efflam Bavouzet !

 

D’emblée, nous avons retrouvé l’esprit si particulier de ce rendez-vous musical unique : la symbiose entre une exigence artistique de tout premier plan et une atmosphère « bon enfant » qui fait sa marque de fabrique. Le public, mélange d’initiés et d’amateurs avertis venus de toute la région mais aussi de l’Etranger – dont beaucoup de britanniques… Chamonix est l’une des destinations estivales favorites de nos amis d’Outre-Manche !… -, est réuni par la flamme communicative de son président. Cette flamme, c’est celle de David Joseph, avocat londonien dans la « vraie vie« , mais mélomane passionné et fondateur de ce festival, qui porte avec un enthousiasme contagieux un projet né avec son ami trop tôt disparu, Bernard de Launoit. Et que serait ce festival sans également Denise Joseph, sa charmante épouse, dévouée et présente sur tous les fronts – trésorière, mais aussi cheville ouvrière de la communication ! – et dont le sourire et l’élégance sont aussi précieux que son efficacité.

Pour ce cru 2026, c’est donc le pianiste français Jean-Efflam Bavouzet qui avait l’honneur de donner le « la« . Et quel « la » ! Originaire de Lannion, en Bretagne, cet artiste a forgé son exceptionnelle technique au Conservatoire de Paris avant de briller sur les scènes internationales, de Solti à Boulez, et de conquérir les plus hautes récompenses (ICMA Artist of the Year en 2012, Gramophone Awards, Diapason d’Or…). Sa discographie, qui fait autorité pour les intégrales Haydn, Beethoven ou Debussy, chez Chandos, témoigne de sa place à part dans le firmament pianistique français et même international. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est cette manière qu’il a de s’emparer du public avant même que la première note ne résonne. Car Bavouzet n’est pas seulement un technicien hors pair, c’est aussi un formidable pédagogue, un conteur qui prend le temps de présenter chaque pièce avec une verve, une profondeur et un humour qui désarment. Il ne se contente pas de jouer ; il explique, il raconte, il glisse une anecdote, il nous fait entrer dans l’intimité des compositeurs, et l’on se surprend à rire de ses saillies tout en mesurant l’immense érudition qui les sous-tend. Ce soir, le programme intitulé « Wien » rendait hommage à Vienne à travers ses plus illustres enfants (Haydn et Beethoven !) – et l’un de ses plus beaux legs, la valse, et Bavouzet allait nous mener par la main dans ce voyage avec une maîtrise et une générosité confondantes.

Le concertiste a ouvert la soirée avec Josef Haydn, la Sonate pour piano en la bémol majeur Hob XVI/46, et dès les premières mesures, on est saisi par la clarté lumineuse du toucher, cette transparence qui est la marque des grands interprètes du maître d’Esterházy. Bavouzet, qui a gravé l’intégrale des Sonates de Haydn avec une autorité reconnue, en restitue à la perfection l’esprit primesautier et la profondeur souterraine, cette ambiguïté délicieuse entre légèreté de surface et gravité du propos. Les phrases s’enchaînent avec une évidence qui n’est que le fruit d’un travail acharné, et l’on perçoit déjà cette tendance qui est chez lui comme un péché mignon, ce goût pour la nuance forte qui vient dynamiser les contrastes, accentuer les saillies rythmiques, donner du relief à des passages qui, sous d’autres doigts, pourraient paraître anodins. Il aime pousser le clavier dans ses retranchements, jouer avec les couleurs, et si cette approche peut surprendre chez un interprète de Haydn, elle finit par convaincre tant elle révèle une énergie et une vitalité insoupçonnées. On entend le sourire dans les allegros, on devine une mélancolie à peine voilée dans les adagios, et le public, déjà conquis, applaudit avec une chaleur qui n’a rien de conventionnel.

Vient ensuite Ludwig van Beethoven, la Sonate pour piano No. 3 en ut majeur, Op. 2, cette œuvre de jeunesse que le compositeur dédia à Haydn en signe de reconnaissance et peut-être aussi, déjà, d’émancipation. Bavouzet, qui s’est également mesuré à l’intégrale des Sonates de Beethoven, aborde cette partition avec une fougue communicative et une intelligence architecturale qui font merveille. Le premier mouvement, Allegro con brio, explose littéralement sous ses doigts, les arpèges fusent avec une précision diabolique, les accents sont martelés avec une vigueur qui n’exclut jamais le chant, et l’on sent chez ce pianiste une joie manifeste à faire chanter ce piano, à lui arracher des sonorités qui semblent parfois empruntées à l’orchestre tant la palette est riche. Là encore, Bavouzet cède à ce penchant pour la dynamique appuyée, pour les crescendi qui s’emballent et les contrastes qui prennent des allures de tempête, mais c’est toujours avec une telle intelligence du phrasé, une telle compréhension de la structure que l’on est emporté sans réserve. L’Adagio, en mi majeur, est un modèle de respiration, de lyrisme contenu, de tendresse un peu mélancolique, et le pianiste sait y insuffler une chaleur qui touche au cœur. Puis le Scherzo, alerte et bondissant, avant un Finale qui est un véritable feu d’artifice de virtuosité, où les octaves s’entrechoquent, où les gammes se poursuivent en une course effrénée, et où Bavouzet déploie une puissance et une autorité qui soulèvent le public. On est passé de la grâce haydnienne à l’audace beethovénienne, et l’on mesure combien le parcours est cohérent, combien ce dialogue entre le maître et l’élève est habilement restitué par un interprète qui en connaît toutes les subtilités.

 

 

Après l’entracte, moment de convivialité qui est aussi l’esprit du festival, on bascule dans l’univers de Maurice Ravel, et c’est là que Bavouzet excelle peut-être le plus. Il entame par le Menuet sur le nom d’Haydn, une pièce brève mais dense, véritable hommage crypté où le compositeur tisse un motif à partir des lettres du nom du maître viennois. Sous les doigts du pianiste, cela devient un bijou d’élégance, un jeu de miroirs où se reflète toute la tradition classique filtrée par le prisme impressionniste, avec un toucher d’une délicatesse infinie, des nuances chuchotées, des couleurs pastel qui semblent flotter dans l’air. On est aux antipodes de la puissance déployée dans Beethoven, et Bavouzet, en virtuose complet, sait moduler son jeu avec une souplesse confondante.

Puis viennent les Valses nobles et sentimentales, et là, c’est une véritable plongée dans le monde raffiné et ambigu de Ravel, ces huit valses qui sont à la fois une célébration et une critique du genre, un hommage à Schubert et à la Vienne impériale, mais aussi une distanciation ironique, un jeu de masques. Bavouzet s’y déploie avec une sensualité et une intelligence rares, faisant tourbillonner les rythmes, ciselant les harmonies avec une précision d’orfèvre, et s’autorisant parfois ces petites audaces, ces rubati à la limite de la rupture qui donnent à chaque valse un caractère unique. On adore chez lui cette manière qu’il a de souligner certains accents avec une vigueur presque brutale, de faire surgir des sonorités cuivrées là où l’on attendrait une caresse, d’ajouter une touche de sarcasme à la nostalgie, comme s’il nous prenait à témoin de la vanité de cette danse qui fut le symbole d’un monde en train de s’écrouler. C’est un régal, une leçon de style et d’invention, et le public, suspendu à ses doigts, ne perd pas une miette de cette lecture aussi érudite que jubilatoire.

Le programme s’achève avec la célèbre Valse, ce poème chorégraphique que Ravel avait d’abord conçu pour un grand orchestre symphonique, comme une apothéose et un vertige, une vision hallucinée du bal viennois qui bascule dans le chaos (et même la tragédie). Dans cette pièce, Bavouzet déchaîne les éléments. Le piano devient orchestre, les sonorités s’épaississent, les rythmes s’emballent, les dissonances se font plus âcres, et l’on assiste, ébloui, à la lente métamorphose d’un monde qui s’effondre sous ses propres excès. Le pianiste, qui a enregistré cette œuvre avec une autorité qui fait aujourd’hui référence, déploie une virtuosité époustouflante, des octaves torrentielles, des accords massifs qui semblent ébranler la salle, tout en maintenant une clarté de texture et une logique narrative qui donnent à cette page son sens profond, cette lucidité tragique sur la beauté qui se consume. Il accentue délibérément, encore et toujours, les nuances forte, pousse les fortissimi jusqu’à la limite du soutenable, comme pour mieux signifier l’ivresse et la démesure de cette valse devenue danse macabre, et quand les dernières mesures s’éteignent dans un grondement sourd, le silence qui s’installe est plus éloquent que tous les applaudissements. Et pourtant, ils viennent ces applaudissements, d’emblée déchaînés, puis une standing ovation qui ne se dément pas, le public debout, conquis et reconnaissant.

Alors Bavouzet, avec ce sourire malicieux qui le caractérise, revient pour un bis, et c’est la Toccata extraite du Tombeau de Couperin du même Ravel qui fuse, un feu d’artifice de virtuosité pure, un tourbillon de notes qui semble défier les lois de la gravité pianistique. Là encore, il joue avec les couleurs, souligne certains contre-chants avec une vigueur qui frise l’impudence, accélère quelques passages comme pour tester les limites de l’instrument, et le public, ravi, entre dans ce jeu avec une jubilation communicative. 

Jean-Efflam Bavouzet, par son exigence technique, son intelligence du répertoire et cette générosité qui est la sienne, a su toucher aussi bien le spécialiste que le novice, et c’est bien là le génie de ce festival – où la musique classique, débarrassée de ses oripeaux, se vit comme une fête partagée. Et tandis que David et Denise Joseph recueillaient les compliments sous les lumières tamisées de la Salle EMC2, on ne pouvait qu’applaudir à leur vision, à leur obstination, à ce pari fou de faire vivre la musique dans un lieu qui en était quasi dénué, porté par l’amitié, la passion et cette conviction que l’art, dans un monde où les financements publics se raréfient, trouvera toujours des personnes privées – ou des entreprises, comme ce soir Aerpanel qui parrainait le concert ! -, amoureuses de la musique, prêtes à la défendre à tout prix. Le 3ème Chamonix Vallée Classics Festival est ainsi bel et bien sur les rails d’une aventure exceptionnelle – et il reste 5 concerts d’exception pour s’en convaincre, à partager en famille (les concerts sont gratuits pour les moins de 30 ans !) ou entre amis… jusqu’au 1er août inclus !

 

 

 

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CRITIQUE, festival. 3e CHAMONIX VALLEE CLASSICS FESTIVAL (Espace Michel Croz 2), le 29 juillet 2026. HAYDN / BEETHOVEN / RAVEL par Jean-Efflam BAVOUZET (piano). Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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