mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre national de Chaillot, le 17 octobre 2024. « Didon & Enée » (d’après Purcell) par Blanca LI

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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C’est une gageure qui tenait de la folie douce : reprendre l’opéra le plus déchirant de Purcell, Didon et Énée, sans une voix, sans une perruque, sans un seul oripeau baroque. Et pourtant, Blanca Li, la célèbre chorégraphe andalouse au regard de feu, a fait du Théâtre national de Chaillot un lieu d’émotions brutes, une arène où la danse ne se contente plus d’accompagner la musique, mais la déchire, la caresse, ou la contredit parfois… pour mieux en révéler les abysses !

 

Au lever de rideau, dix interprètes, nus d’effets, vêtus d’une modernité sobre qui les ancre dans notre temps, évoluent sur un plateau dépouillé. Pas de palais ni de vaisseaux troyens. Juste une lumière crépusculaire, qui sculpte les muscles et les ombres. Ce que Blanca Li nous donne à voir, ce n’est pas Carthage, c’est l’intérieur de Didon – son torse qui se soulève, son dos qui se tord, ses mains qui cherchent encore une main disparue.

La chorégraphe andalouse, connue pour son énergie solaire et sa gourmandise rythmique, surprend ici par une forme de retenue lumineuse. Sa « danse légère », comme elle l’appelle, n’a rien d’anodin : elle est aérienne, fluide, presque impondérable – mais elle porte en elle tout le poids des silences de Henry Purcell. Chaque mouvement semble répondre à un non-dit de la partition, à une note tenue, à une modulation où le texte originel aurait laissé place au souffle. On voit alors ce que l’opéra ne dit jamais : l’hésitation de Didon avant d’aimer, la fragilité d’Énée lorsqu’il promet, la brûlure de la rumeur qui s’infiltre comme un venin dans le corps collectif.

 

 

Car c’est bien là que le spectacle touche au génie : Blanca Li ne raconte pas seulement une histoire d’amour, elle fait de cette histoire le miroir de nos propres contraintes sociales. Les dieux et les sorcières du livret deviennent ici des forces invisibles, des pressions de groupe, des regards qui jugent, des murmures qui circulent. Les dix danseurs forment un chœur mouvant, tantôt complice, tantôt menace, qui serre les amants dans un étau aussi doux qu’inexorable. Quand la foule se resserre sur Didon, on sent le poids de la cité, du devoir, du qu’en-dira-t-on – ces chaînes que la société tisse autour du désir.

Mais ce qui émerveille, c’est que toute cette gravité est portée par une danse d’une légèreté apparente. Les appuis sont subtils, les déplacements glissés, les portés suspendus comme des respirations retenues. Blanca Li mêle avec une aisance confondante des accents de musique contemporaine, des fulgurances de hip-hop, des lignes de ballet classique, le tout fondu dans un idiome personnel qui semble né de la musique elle-même. Les corps ne sont plus des instruments – ils sont la partition vivante, où chaque intervalle, chaque cadence, trouve son équivalent charnel.

 

 

Le moment le plus saisissant reste, bien sûr, le dernier acte. Le célèbre When I am laid in earth, cette plainte déchirante, est ici transcendé par une interprétation d’une nudité bouleversante. Didon s’effondre par à-coups, ses membres dessinent l’irréparable, sa colonne vertébrale incurvée raconte l’abandon mieux qu’aucune aria. Le plateau se vide, les lumières s’éteignent, et il ne reste que ce corps qui dit l’amour mort, sans pathos, sans emphase, dans une simplicité qui prend aux tripes.

On sort de Chaillot étourdi, comme après une tempête intérieure. Blanca Li a réussi là où beaucoup échouent : elle a rendu l’opéra de Purcell immédiat, charnel, contemporain, sans jamais le trahir. Elle a fait danser les silences, les regards et les non-dits, et elle nous a rappelé que la tragédie, au fond, est toujours la nôtre – celle de deux êtres qui s’aiment contre le monde, et que le monde finit toujours par séparer.

 

 

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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre national de Chaillot, le 17 octobre 2024. « Didon & Enée » (d’après Purcell) par Blanca LI. Crédit photoraphique (c) Fermin Rodriguez

 

 

 

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