Six ans après l’onde de choc provoquée par FuckMe (créé en 2020, mais que nous n’avions pu voir que deux ans plus tard, au Teatro Rivoli de Porto) et l’introspection minimale de LoveMe (que nous avions découvert, lors de sa création française, au Printemps des Comédiens de Montpellier), Marina Otero referme la boucle de sa trilogie existentielle avec KillMe, donné ce vendredi 6 février 2026 au Théâtre du Pavillon Noir, à Aix-en-Provence. Ce lieu mythique, conçu par Rudy Ricciotti pour le Ballet Preljocaj, écrin de béton et de lumière où la danse contemporaine respire dans toute sa noblesse, a exulté ce soir-là comme rarement. La scène, nue et immense, s’est transformée en un champ de bataille intime où la performeuse argentine, fidèle à sa réputation d’iconoclaste, a livré le plus déchirant et le plus abouti de ses autoportraits.
Avec KillMe, Marina Otero pousse l’exercice autobiographique jusqu’à ses limites les plus extrêmes. Ce dernier volet, loin d’être une conclusion paisible, est une plongée en apnée dans les abysses de la psyché. Le diagnostic posé – un trouble borderline – n’est pas ici un simple motif dramatique, mais le prisme déformant à travers lequel toute l’œuvre se réinvente. La performeuse parle frontalement, sans fard, de souffrance psychique, d’amours toxiques, de violences conjugales. Chaque mot est une lame, chaque silence un gouffre. Mais là où d’autres sombreraient dans le pathos, Marina Otero transforme cette matière brute en une cérémonie cathartique d’une puissance inouïe.
La scène du Pavillon Noir devient alors un territoire mouvant, peuplé de six interprètes. D’abord présentés comme des doubles, des miroirs dociles de son ego tourmenté, ils s’émancipent progressivement. Les corps se heurtent, se cherchent, s’abandonnent dans des tableaux chorégraphiques où le désir le plus brûlant côtoie l’autodestruction la plus sourde. Chaque interprète, en se libérant de l’emprise de la chorégraphe, révèle son propre chaos intérieur, créant une polyphonie de douleurs et de révoltes. Ce n’est plus un seul en scène, mais une constellation de fragilités exposées à l’état brut.
La musique, elle, amplifie cette tempête émotionnelle avec une intelligence rare. Le baroque sacré de Bach dialogue avec les tubes pop de Miley Cyrus, créant des contrastes saisissants qui soulignent l’écartèlement permanent de l’artiste. Les récits, entrecoupés de silences et de mouvements saccadés, dessinent un autoportrait intense où la provocation, concept si cher à Marina Otero, devient un cri de vérité. La mort, la mémoire, la violence et l’abandon se mêlent dans une danse macabre aussi éblouissante que dérangeante.
À la croisée de la danse contemporaine, de la performance et de l’autobiographie, KillMe s’impose comme un manifeste incandescent. L’art et la vie s’y embrasent dans une fusion totale, laissant le public du Pavillon Noir ébranlé, bouleversé, mais également émerveillé par une telle radicalité esthétique et humaine. Marina Otero, en achevant cette trilogie, ne signe pas un adieu, mais un testament artistique d’une sincérité rare : elle a offert à la scène le plus beau des cadeaux, celui de son intimité en feu, et le théâtre aixois, en retour, a rendu hommage à cette flamme par une ovation qui semblait ne jamais vouloir s’éteindre !…
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CRITIQUE, danse. AIX-EN-PROVENCE, Théâtre du Pavillon Noir, le 6 février 2026. « KillMe » par Marina OTERO. Crédit photographique (c) Marina Caputo







