dimanche 8 novembre 2026

CRITIQUE, danse. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 2 novembre 2021. « Les Ailes du désir » par Bruno Bouché et le Ballet de l’Opéra national du Rhin

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Quel spectacle ! Rarement une création n’aura autant tenu ses promesses d’élévation et de poésie. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin, signe avec Les Ailes du désir une œuvre magistrale qui saisit le spectateur dès les premières secondes et ne le lâche plus jusqu’au point final, porté par une troupe au sommet de son art.

 

Comment transposer en danse le chef-d’œuvre de Wim Wenders, ce film culte où des anges en imperméable veillent sur un Berlin encore divisé ? Pari tenu, et avec quelle réussite ! Là où d’autres auraient sombré dans l’illustration, Bouché propose une relecture sensible et profondément poétique, une fable sur le désir d’incarnation qui trouve dans la danse sa plus belle expression. La soirée s’ouvre sur une image qui restera gravée : un ange, tel un spectre bienveillant, contemple la salle depuis les cintres. Déjà, le décor d’Aurélie Maestre installe une atmosphère unique, entre monumentalité urbaine et légèreté céleste. Les blocs de béton évoquent les stèles mémorielles, la carte de Berlin en néon dessine une cicatrice lumineuse, tandis que les somptueux costumes de Thibaut Welchlin, manteaux gris mouvants et chemises immaculées, donnent corps à l’invisible.

 

 

Mais c’est la danse, bien sûr, qui fait l’événement. La compagnie rhénane déploie un langage chorégraphique d’une élégance rare, où le classicisme se teinte de modernité. Les anges flottent, littéralement : leurs corps semblent défier la gravité dans des portés d’une légèreté confondante et des suspensions aériennes qui font battre le cœur. Face à eux, les humains s’animent en gestes plus saccadés, plus terrestres, créant un contraste saisissant qui dit tout du gouffre entre les deux mondes. Les moments de grâce s’enchaînent. On retient le souffle devant les pas de deux entre Damiel et la trapéziste Marion, dialogues amoureux où la chair semble vouloir se faire ange. On frissonne devant les tableaux d’ensemble où les trente-deux danseurs, en parfaite symbiose, déroulent des lignes d’une pureté presque mystique. Et quel saisissement que ces anges qui, musique éteinte, poursuivent leur danse en silence, leurs chaussons frottant le sol comme un battement d’ailes !

La bande-son, elle, est un personnage à part entière. Le choral de Bach transcrit par Busoni, interprété en direct au piano par Bruno Anguera Garcia, dialogue avec la violence industrielle d’Einstürzende Neubauten, l’extase mystique de Messiaen, les pulsations répétitives de Steve Reich. Et puis ce moment de pur bonheur : la voix bouleversante d’Antony and the Johnsons enveloppant le final, comme une promesse de lumière après la mélancolie.

 

 

Le second acte, particulièrement, atteint des sommets de beauté. Libéré de la contrainte narrative, Bouché laisse ses anges s’envoler littéralement dans les cintres grâce à des dispositifs de suspension, avant qu’ils ne regagnent la terre pour une ultime célébration de la vie. C’est un hymne à l’humanité retrouvée, une déclaration d’amour au monde et à ses sensations, que ce final où la compagnie entière, en blanc, se livre à une chorégraphie vertigineuse de sauts, de portés et d’élans vers le ciel. La troupe du Ballet du Rhin impressionne par sa cohésion et sa virtuosité. Le couple formé par Dongting Xing et Ryo Shimizu bouleversent, tandis que l’ensemble de la distribution, des anges éthérés aux humains tourmentés, déploie une palette expressive d’une grande richesse. On sent chez chaque interprète cette générosité, cette foi dans le projet qui transforme la technique en émotion pure.

Les Ailes du désir s’avère une expérience, une immersion dans un univers où le rêve et la réalité se confondent, où la pesanteur du monde s’efface devant la grâce du mouvement. Bruno Bouché signe là une œuvre qui marque durablement le paysage chorégraphique français, affirmant sa vision d’un ballet résolument vivant, intellectuel et sensuel, en prise avec les questions de son temps. À l’issue de la représentation, un sentiment unique : celui d’avoir touché du doigt l’indicible, d’avoir entrevu ce que Wim Wenders appelait la « douceur » au cœur du chaos. Un grand moment de théâtre, de danse et d’humanité !

 

 

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CRITIQUE, danse. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 2 novembre 2021. « Les Ailes du désir » par Bruno Bouché et le Ballet du Rhin. Crédit photographique (c) Agathe Poupeney

 

 

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