C’était un pari audacieux que celui de Jean-Christophe Maillot : transposer cette comédie de Shakespeare, si difficile à apprivoiser pour la danse, en un ballet d’une modernité éclatante. Pari pleinement relevé, ce 3 janvier 2025, au Grimaldi Forum de Monaco, où les Ballets de Monte-Carlo ont offert une représentation qui restera comme l’un des grands rendez-vous de cette saison.
Sur des musiques de Dmitri Chostakovitch, brillamment interprétée par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la direction énergique d’Igor Dronov, on entre dans un univers singulier. Ce n’est plus la Padoue de la Renaissance, mais un espace intemporel, dépouillé et élégant, imaginé par Ernest Pignon-Ernest, que la lumière de Dominique Drillot vient sculpter avec une intelligence rare. Dans ce cadre épuré, la parole est entièrement donnée au mouvement. Et quel mouvement ! Jean-Christophe Maillot, tel un orfèvre, distille une chorégraphie virtuose où la grande tradition du Bolchoï, pour lequel la pièce fut créée en 2014, rencontre la liberté expressive et la sensualité qui sont la marque de sa compagnie monégasque. On est saisi par l’inventivité sans cesse renouvelée : les lignes classiques se brisent dans des éclats comiques irrésistibles, les portés défient la gravité, et chaque geste semble chargé d’une intention narrative. Loin du simple exercice de style, cette danse est un langage, acéré, drôle et profondément humain. Le spectacle a d’ailleurs été récompensé par trois Masques d’Or, saluant son excellence chorégraphique et l’interprétation de ses premiers rôles.
Le cœur du spectacle, c’est bien sûr cette rencontre explosive entre Catherine et Petruccio. Et c’est là que Maillot signe son coup de maître. Fini le récit univoque d’une femme « domptée ». Place à un combat joyeux, une étreinte dansée entre deux caractères aussi puissants qu’incompatibles au monde. Sa Catherine n’est pas une harpie à mater, mais une femme intelligente et révoltée, rongée par sa solitude et l’injustice d’un monde qui la réduit à un statut d’objet à marier. Son Petruccio est un hâbleur au cœur d’or, un solitaire qui cherche en elle une égale, une âme sœur capable de défier avec lui les conventions.
Leur duel est un feu d’artifice. On y voit de la colère, bien sûr, mais aussi une complicité naissante, une tension érotique palpable, et finalement, une reconnaissance mutuelle. Les moments de grâce abondent, notamment dans les duos où la lutte laisse place à une étreinte passionnée. La « soumission » de Catherine devient alors un jeu, un acte de foi amoureux, une décision pleine et entière qui laisse le spectateur pantois d’admiration. En contrepoint, le couple plus conventionnel de Bianca et Lucentio offre des instants de pure poésie, rappelant que l’amour peut aussi prendre des chemins plus doux, mais tout aussi puissants.
Au-delà de la prouesse technique et de l’audace dramaturgique, ce qui emporte l’adhésion, c’est la joie communicative qui émane de la scène. Maillot a ciselé une comédie qui ne renie jamais ses racines shakespeariennes, mais les éclaire d’un regard neuf, presque cinématographique. Il y a de la malice, de l’ironie, et une tendresse infinie pour ses personnages, qu’il nous montre dans leur vulnérabilité et leur grandeur. Les nombreuses musiques de Dimitri Chostakovitch servent cette lecture avec une efficacité redoutable, soulignant les moments de burlesque comme les élans lyriques.
Avec La Mégère apprivoisée, Jean-Christophe Maillot nous donne à voir une réflexion lumineuse sur le couple, l’amour et la liberté, portée par une compagnie au sommet de son art. Ce spectacle est une réussite totale, un moment de grâce qui a enthousiasmé le public du Grimaldi Forum. Une véritable leçon de vie, d’élégance et de joie !
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CRITIQUE, danse. MONTE-CARLO, Grimaldi Forum, le 3 janvier 2025. « La Mégère apprivoisée » par J. C. MAILLOT et les Ballets de Monte-Carlo. Crédit photographique (c) Alice Blangero







