mercredi 28 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 27ème FESTIVAL UZES DANSE (L’Ombrière), le 10 juin 2022. « Somnole » par Boris CHARMATZ

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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 Il est des spectacles qui vous happent dès les premières secondes, vous plongeant dans un état flottant où le temps semble suspendu. Somnole, la nouvelle création (en solo) de Boris Charmatz, présentée le 10 juin 2022 dans le cadre de la 27ème édition du Festival Uzès Danse, est de ceux-là. Une heure durant, le chorégraphe, seul sur le plateau, nous offre une expérience chorégraphique d’une force rare, explorant les confins de l’éveil et du sommeil avec une virtuosité tranquille.

 

Dans une pénombre verte et silencieuse, un sifflement émerge, ténu, comme un fil de souffle cherchant à toucher les limites de l’espace. C’est le début d’un voyage intérieur, une dérive hypnotique où le corps et l’esprit du danseur semblent obéir aux lois capricieuses de la somnolence. Charmatz, torse nu, vêtu d’un kilt plissé aux motifs colorés, se meut avec une lenteur qui n’est pas sans évoquer les mouvements involontaires du corps qui glisse vers le sommeil.

La prouesse technique de Somnole réside dans son incroyable bande-son autogénérée. Pendant toute la durée du spectacle, Boris Charmatz siffle en continu. Il ne s’agit pas d’un simple accompagnement, mais d’une véritable partition, un flux mélodique tissé de bribes de Bach, d’airs d’opéra, de thèmes de western spaghetti (Ennio Morricone) ou encore de chants d’oiseaux. Ce sifflement devient le prolongement naturel du corps, une « auto-partition » qui rythme les mouvements et semble guider les errances du danseur. Parfois mélodieux, parfois proche du gazouillis ou de la plainte, il crée un dialogue fascinant entre l’effort physique et la respiration, entre la conscience et l’inconscient. C’est un langage à part entière, qui dessine une cartographie éphémère de l’état cérébral du performer.

 

 

Loin de l’effervescence des grandes pièces de groupe qui ont fait sa renommée, Boris Charmatz investit ici le format minimaliste du solo. Il explore le « désir de la passivité », la beauté des états de latence, « les ressacs du rêvassement et les cris du réveil ». Son corps, tantôt secoué de soubresauts, tantôt en proie à des lenteurs méditatives, se fait le réceptacle de toutes les contradictions de l’état de somnolence. On le voit courir en cercles dans une lumière bleu-vert, mimant la frustration de l’insomniaque, ou au contraire se laisser aller à des gestes d’une épure confondante. Chaque mouvement semble naître d’une impulsion intérieure, d’un flux d’idées et de sensations que le chorégraphe cherche à rendre visible. Comme il l’écrit dans sa note d’intention : « Dans ce solo j’aimerais que le travail du cerveau soit aussi visible que possible / que ce soit cela qui affleure » .

S’il puise dans les méandres du subconscient, le spectacle n’a pourtant rien de pesant ou de cérébral. Une légèreté, un humour même, traverse Somnole. Les clins d’œil musicaux – du célèbre thème du Bon, la brute et le truand à des airs de Billie Eilish – suscitent l’émotion et l’amusement du public. Charmatz, avec une malice discrète, n’hésite pas à briser le quatrième mur, s’aventurant jusqu’à la salle pour guider les spectateurs dans une version participative d’un air de Mozart. Il joue avec le danger et l’intensité que revêt un corps livré à lui-même, transformant ce voyage introspectif en une expérience communautaire, où les rêves du danseur résonnent comme les nôtres.

Somnole est une véritable expérience sensorielle, une immersion poétique dans les limbes de la conscience. Une œuvre magistrale qui, par la seule puissance du souffle et du mouvement, nous rappelle que la danse peut aussi être un art du silence, du vide et du rêve.

 

 

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CRITIQUE, festival. 27ème FESTIVAL UZES DANSE, le 10 juin 2022. « Somnole » par Boris CHARMATZ. Crédit photographique (c) Simon Gosselin

 

 

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