jeudi 22 octobre 2026

CRITIQUE, festival. ISTANBUL, 17e festival d’Opéra et de Ballet d’Istanbul (AKM), le 03 juin 2026. TCHAÏKOVSKY : Le Lac des Cygnes. Orchestre et Ballet de l’Opéra national d’Istanbul, Ricardo Amarante (chorégraphie), Ibrahim Yacizi (direction musicale)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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En ce début juin 2026 (et depuis le 21 mai…), Istanbul vibre au rythme de la musique classique et de la danse. La 17e édition du Festival d’Opéra et de Ballet d’Istanbul s’est ouverte avec une nouvelle production de Lucia di Lammermoor signée par Jean-Louis Grinda, transformant la métropole du Bosphore en une scène européenne majeure. Ce cru 2026, placé sous le signe du dialogue entre tradition et modernité, a choisi de célébrer les grands ouvrages du répertoire lyrique et chorégraphique, en les confrontant à des talents éblouissants. Et quel écrin pour cet événement : l’AKM Türk Telecom Opera Hall, fièrement dressé sur la mythique Place Taksim, dont l’acoustique et la modernité offerte par sa récente (re)construction servent à merveille les ambitions internationales du festival. C’est dans ce cadre prestigieux qu’était donné, le 3 juin, le ballet des ballets : Le Lac des Cygnes de Piotr Ilitch Tchaïkovski.

 

Le chorégraphe italien Ricardo Amarante, qui signe ici une adaptation libre mais révérencieuse d’après Marius Petipa et Lev Ivanov, a réussi un exploit. Il a su conserver la structure classique, les pas de deux iconiques, les lignes pures du cygne blanc, tout en insufflant une énergie nouvelle, plus athlétique et plus dramatique. Amarante semble avoir voulu libérer le Prince de sa gangue romantique pour mieux le confronter à un destin plus physique. Résultat : une succession de tableaux d’une beauté picturale saisissante, servis par la scénographie majestueuse de Ferhat Karakaya (des décors où les lacs de givre et les palais dorés s’opposent en clair-obscur), les costumes somptueux et psychédéliques de Serdar Başbuğ (les tutus blancs traditionnels côtoient les noirs éclatants du royaume de Rothbart) et les lumières dramatiques d’Ahmet Defne, qui sculpte chaque ombre et chaque reflet d’eau avec un génie cinématographique.

Mais le véritable triomphe de la soirée appartient aux interprètes. Car comment ne pas saluer Ilhan Durgut dans le rôle du Prince Siegfried ? Athlétique… mais dans tous les sens du terme ! Sa danse est une prouesse sportive (des sauts d’une hauteur stupéfiante, des tours en l’air d’une netteté olympique), un physique imposant et majestueux, mais aussi une performance d’acteur d’une sincérité bouleversante. Sa détresse à l’acte III, sa rage impuissante, sont passées par des muscles bandés et des portés suspendus qui ont fait frémir la salle.

Que dire également de la sublime Etoile Sultan Erol, dans le double rôle d’Odette/Odile ? Elle est tout simplement magnifique ! Son cygne blanc est une icône de tristesse éteinte : bras frémissants, arabesques infinies, regard perdu sur le lac intérieur. On retenait son souffle lors de son adagio, tant la douleur semblait cristallisée dans chacun de ses ports de bras. Puis, surgit le cygne noir. Là, métamorphose éblouissante : lumineuse et souriante, Sultan Erol déploie une technique diabolique, des fouettés impeccables, un charisme de prédateur qui ensorcelle littéralement le Prince… et le public ! Cette dualité entre l’éteint et le lumineux est une vraie maestria dramatique.

Le trio infernal est parfaitement complété par M. Nuri Arkhan en Rothbart maléfique. Non pas le méchant de dessin animé, mais une présence sombre, charismatique, presque magnétique dans son emprise. Face à lui, le Benno sautillant et malicieux de Y. Berkay Günay apporte une bouffée d’air frais et une légèreté technique savoureuse, contrastant merveilleusement avec la gravité du drame.

 

 

Mais on ne saurait réduire cette soirée à ses (4) seules étoiles. Le véritable écrin de ce triomphe, c’est bien sûr l’ensemble du superbe Corps de ballet de l’Opéra d’Istanbul. Dès le deuxième acte, lorsque les premiers rayons de lune baignent le lac, les fameux petits cygnes ont exécuté leur pas de quatre avec une synchronisation chirurgicale et une grâce enfantine qui a arraché des « oh ! » de pure admiration. Puis ce fut la danse des grands cygnes : une toile vivante de bras qui ondulent, de têtes qui se penchent, de jambes qui s’élèvent dans une même respiration collective. Jamais on n’a senti de faiblesse, jamais une épaule en retard, jamais un port de bras approximatif. Ce corps de ballet, dirigé d’une main invisible mais ferme, a déployé une homogénéité rare, faisant du lac un seul être pluriel, frémissant et tragique.

Les autres solistes méritent également une mention enthousiaste. On a applaudi la danse espagnole endiablée de A. Demir et S. Kaya (castagnettes, fougue et robes tourbillonnantes), la danse hongroise (czardas) d’une autorité folle menée par E. Yıldız et son partenaire C. Şahin, sans oublier la danse napolitaine irrésistible de M. Polat et D. Akman, dont la complicité sautillante a électrisé l’acte III. Chaque variation, chaque ensemble était un mini-joyau ciselé avec soin. Le pas de trois du premier acte, confié à trois jeunes danseurs pétillants (L. Çelik, E. Demirtaş, A. Koç), a donné le ton d’une soirée où la technique ne le cède jamais à l’émotion.

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra National d’Istanbul, le Maestro İbrahim Yazıcı a imposé une lecture d’une intensité rare. Loin de la simple illustration, sa direction était fiévreuse, organique, presque charnelle. Les cordes chantaient avec une mélancolie envoûtante, les cuivres tonnaient dans les scènes nocturnes, et chaque crescendo semblait soulever le plateau. Yazıcı a littéralement embrasé la partition de Tchaïkovski, offrant au public un partenariat symphonique où l’orchestre ne se contentait pas d’accompagner : il racontait, lui aussi, la tragédie d’Odette.

Le public très international de l’AKM a offert une ovation debout à l’ensemble des artistes, avec des hourrah particulièrement appuyés pour le duo principal. Un triomphe, au sens plein du terme ! Le 17e Festival d’Opéra et de Ballet d’Istanbul réussit là une soirée où la perfection classique rencontre le feu de la scène. Et Istanbul, une fois de plus, s’est révélée capitale de la grâce et de la puissance !…

 

 

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CRITIQUE, festival. ISTANBUL, 17e festival d’Opéra et de Ballet d’Istanbul (AKM), le 03 juin 2026. TCHAÏKOVSKY : Le Lac des Cygnes. Orchestre et Ballet de l’Opéra national d’Istanbul, Ricardo Amarante (chorégraphie), Ibrahim Yacizi (direction musicale). Crédit photographique (c)

 

 

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