Quelques semaines à peine après avoir été saisi par la puissance tragique de la Médée de Cherubini au TCE, puis par l’intimité bouleversante de La Chambre d’amour à Avignon, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on retrouve Julien Chauvin et son fabuleux ensemble du Concert de la Loge, grâce à la reprise tant attendue de ce Don Giovanni mis en scène par Jean-Yves Ruf et créé à l’Opéra de Massy en décembre dernier (avant d’être repris au Théâtre de l’Athénée à Paris) -, dans une production de l’Arcal (Compagnie nationale de théâtre lyrique). Et c’est cette fois à la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand que le spectacle est donné, dans le cadre de la saison du Clermont Auvergne Opéra (et pour deux représentations). Disons le tout net, rarement le chef-d’œuvre de W. A. Mozart n’aura paru aussi incisif, aussi charnel et aussi spirituel à la fois.
Julien Chauvin, que l’on sait infatigable explorateur du répertoire, a installé son ensemble Le Concert de la Loge non pas en fosse, mais bien au centre du plateau. Cette disposition, qui pourrait n’être qu’un gadget, devient le cœur dramatique de la lecture du chef. Dirigeant depuis son violon à la manière des chefs du XVIIIe siècle, Chauvin obtient de ses musiciens une clarté de discours sidérante. On redécouvre la partition, débarrassée des pesanteurs symphoniques : les cordes sont acides, les bois mordants et le fameux accompagnement de mandoline de la sérénité de Deh, vieni alla finestra possède une délicatesse poétique confondante. Chauvin, dans une gestique nerveuse et précise, tisse une complicité électrique avec ses chanteurs. C’est un Don Giovanni qui vit littéralement au milieu de l’orchestre, et cette porosité entre la fosse (absente) et la scène génère une tension dramatique continue.
Face à ce dispositif vibrant, le metteur en scène Jean-Yves Ruf déploie une lecture d’une intelligence rare. Fini le fatras des concepts rébarbatifs ou les transpositions hasardeuses. Ruf, aidé de la scénographie de Laure Pichat, convoque l’essence du mythe avec une épuration radicale : une simple passerelle métallique surplombant l’orchestre, quelques escaliers, de rares accessoires (une assiette de spaghettis pour la dernier repas de Don Juan !). Ce minimalisme, sublimé par les lumières de Victor Egéa, crée un espace mental où tout est possible. Ruf s’intéresse à la mécanique de la séduction et à la solitude du libertin. Il ne juge pas son héros, il l’expose : Don Giovanni n’est pas un monstre, il est un incendie qui brûle tout sur son passage pour ne pas s’éteindre. La mise en scène est fluide, jouant avec une économie de moyens jubilatoire. C’est une épure aussi inventive que bouleversante qui renoue avec le « dramma giocoso » mozartien dans sa dualité profonde.
Pour porter ce chef-d’œuvre, l’Arcal a réuni une équipée de jeunes chanteurs français qui, à l’unisson, relèvent le défi avec une autorité confondante. Après l’avoir récemment acclamé dans le rôle de Valentin dans Faust à l’Opéra Royal de Versailles, on retrouve avec un enthousiasme non dissimulé le baryton Anas Séguin dans le rôle-titre. Sa prestation est tout simplement magistrale. Séguin incarne un Giovanni d’une élégance féline, doté d’une noirceur magnétique. Son émission chaude et claire ne force jamais le séducteur outrancier ; il préfère l’insinuation, la menace sourde. Dans le fameux « La ci darem la mano », il déploie un velours irrésistible qui rend la chute de Zerlina inéluctable, et lors du finale, face à la statue du Commandeur, sa panique vocale est d’une vérité confondante.
L’autre révélation de la soirée est la basse Mathieu Gourlet qui compose un Masetto à la présence physique et vocale impressionnantes. Loin du simple paysan jaloux, il est massif, rugueux, mais habité par une dignité blessée qui déchire. Vocalement, il possède une assise grave de roc qui contraste superbement avec l’agilité méprisante de Giovanni. Dans « Ho capito, signor, sì ! », sa colère rentrée explose en staccati acérés, tandis que plus tard, roué de coups par Giovanni, son Masetto traîne une douleur presque animale. Un portrait nuancé, rugueux et d’une dignité poignante, qui volerait presque la vedette au héros si celui-ci n’était pas aussi brillant.
Mais ce qui frappe ici, c’est néanmoins la force d’un collectif sans faiblesse, tous les membres de la distribution méritant la même salve d’applaudissements. Alix Le Saux campe ainsi une Elvira d’une superbe intensité. Dès son « Ah, chi mi dice mai », la voix ample, au registre grave généreusement timbré, déploie une palette allant de la fureur vengeresse à l’abattement le plus poignant. Son « Mi tradì quell’alma ingrata », chanté à la limite de la rupture, suspendue sur le fil de la douleur, a ému la salle. Scéniquement, elle incarne superbement cette femme déchirée entre l’amour et la haine, passant des éclats de voix aux sanglots contenus, et sa complicité électrique avec Anas Séguin nourrit chaque instant partagé.
Présente ce soir-là, Chantal Santon Jeffery (contre Marianne Croux le lendemain 26 avril), relève le défi vertigineux de Donna Anna avec une autorité confondante. Le timbre est rond, parfaitement projeté, sans jamais forcer ni durcir dans l’aigu. Son « Or sai chi l’onore », où il faudrait trouver la furie vengeresse sans sacrifier la pureté mozartienne, est un modèle de maîtrise : attaques franches, legato ardent, aigu libéré comme une flèche. Face à la retenue presque compassée du Don Ottavio d’Abel Zamora, Anna semble porter à elle seule tout le poids du deuil et de la vengeance, une interprétation d’une tenue dramatique exemplaire.
Ce même Abel Zamora impose une présence élégante et mesurée au personnage de Don Ottavio. Son timbre de ténor léger, clair, juvénile et parfaitement projeté, possède ce métal précieux qui évoque les grands mozartiens d’autrefois. La voix n’est pas massive, elle est rayonnante, capable de filigranes d’une délicatesse confondante dans les aigus sans jamais virer au cri ou à la nasalité. Sa ligne de chant, d’une pureté de trait presque irréelle, s’inscrit dans la tradition la plus noble du « tenor di grazia » italien, et c’est une chance de l’entendre ce soir dans ses deux airs.
Michèle Bréant est une Zerlina irrésistible. La voix, fraîche et fruitée, possède un timbre de jeune première au charme immédiat. Son « Batti, batti, o bel Masetto » n’est jamais une simple jérémiade : elle joue la candeur manipulatrice avec un art consommé, modulant le volume, arrondissant les voyelles, suscitant le sourire complice de la salle. Le duo avec Don Giovanni, où elle se laisse ensorceler tout en gardant un regard malicieux vers le public, prouve une maturité scénique impressionnante pour une jeune chanteuse. Le passage à la séduction est d’un naturel désarmant.
Adrien Fournaison campe un Leporello débordant d’énergie. Sa voix de basse-bouffe est agile, et sa diction incisive. Son air du catalogue (« Madamina, il catalogo è questo ») est débité avec une jubilation communicative : il déroule le rouleau des conquêtes sur fond d’air faussement détaché, mais il ne réduit jamais son personnage à un simple pitre : dans « Ah, pietà, signor miei », sa détresse face au châtiment final sonne juste, pleine d’une humanité pathétique.
Difficile rôle que celui du Commandeur, d’autant plus dans cette mise en scène épurée où il apparaît comme un spectre immense, sans artifices. Nathanaël Tavernier lui insuffle une présence sourde, presque irréelle. Sa voix, basse profonde aux harmoniques sombres, résonne dans la salle comme un glas. Le finale, quand la statue se met à parler (« Don Giovanni ! A cenar teco m’invitasti »), ses syllabes martelées, détachées, venues d’un autre monde, plongent l’auditoire dans un frisson collectif. Un Commandeur à la fois liturgique et terrifiant.
Au final, un triomphe public – et un moment d’opéra absolument essentiel !
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CRITIQUE, opéra. CLERMONT-FD, Maison de la Culture (Salle Jean Cocteau), le 25 avril 2026. MOZART : Don Giovanni. A. Séguin, A. Fournaison, A. Le Saux, C. Santon Jeffery… Jean-Yves RUF (mise en scène), Le Concert de la Loge, Julien CHAUVIN (direction). Crédit photographique (c) Yann Cabello





