dimanche 8 novembre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, le 8 avril 2026. GASPARINI : L’Avare. E. Zaïcik, S. Goubioud, V. Sicard, S. Amori… Théophile Gasselin / Vincent Dumestre

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Dans l’un des plus beaux écrins de la capitale, Molière revient sous une forme peu explorée. “Il Vecchio avaro” (Florence, 1720) – du duo Antonio Salvi et Francesco Gasparini – a pris la quintessence de Molière pour adapter ce classique sous la forme de l’intermezzo qui se glissait jadis entre les actes des immenses drammi per musica. Il Vecchio avaro, désormais transformé en L’Avaro pour cette production, est l’une des rares occasions d’entendre la musique de Francesco Gasparini. En effet, ce maître absolu du tournant du XVIIIème siècle a été célébré dans toute l’Europe et sa carrière était beaucoup plus importante que celle de Vivaldi ou même celle du jeune Haendel.

 

Gasparini, comme Alessandro Scarlatti, appartenait à cette génération qui a entrepris une mutation stylistique manifeste. Formé auprès de Bernardo Pasquini et encore dans la mouvance cavallienne, il adapte son écriture à la lumière des innovations corélliennes, donnant une place plus importante aux ritournelles, à un effectif étoffé et des couleurs plus complexes. Gasparini est d’ailleurs un des rares compositeurs à s’emparer de thèmes aussi intéressants et exotiques tels que Amleto (inspiré du personnage d’Hamlet, pas de Shakespeare directement) ou même Faramondo (cher à l’histoire ancestrale de France). En communion avec Antonio Salvi, librettiste « star » de l’époque, Gasparini a signé des partitions d’un dramatisme puissant. Antonio Salvi est l’auteur d’un bon nombre de livrets adaptés par Haendel dont le célèbre Ariodante. 

Le couple Gasparini / Salvi est un des nombreux exemples de tandem musico-littéraire qui a permis à l’art lyrique de développer des nouvelles facettes. Dans le registre de l’intermezzo, cette relation s’avère aussi efficace que celle d’Antonio Teixeira et Antonio José da Silva dans Guerras do Alecrim e Manjerona (Lisbonne 1737) ou, plus tard, Da Ponte / Mozart. L’évolution du genre comique sur les scènes d’opéra a comme étape essentielle la forme « intermezzo« . Léger et très souvent populaire, l’intermezzo n’en demeure pas moins grinçant. C’est dans les intermezzi que la satire sociale commence : avec le sucre doux-amer de la comédie tout passe mieux. 

Créé en 1720 à Florence, L’Avaro est une adaptation de la pièce éponyme de Molière. Ici les personnages sont des constructions de plusieurs entités à la fois du génie de Molière et de la Commedia dell’Arte. Par exemple, Fiammetta est manifestement l’espiègle et rusée Frosine, Pancrazio est à la fois Harpagon et Monsieur Jourdain par moments. Nous retrouvons toutefois cette critique de « l’avarice et des avaricieux » dans un montage littéraire qui n’est pas sans rappeler d’autres adaptations assez ambitieuses chez Caldara ou même Haendel dans son Flavio. 

Pour cette première scénique depuis un peu plus de trois siècles, Vincent Dumestre et Théophile Gasselin ne font pas simplement le pari de remonter une rareté, ils réinventent un style. Grâce à une imagination débordante, Théophile Gasselin a pris le texte de Salvi non pas comme un objet momifié ou un trésor inaltérable, mais comme un matériau théâtral à part entière. Le résultat de sa vision est une mise en scène précise, dynamique et merveilleusement juste. Tout y est équilibré sans tomber dans le piège de l’ennui. Théophile Gasselin respecte mais ose, cette énergie dramatique est le mélange parfait pour que la redécouverte devienne légendaire. 

Eva Zaïcik est une Fiammetta/Fichetto fabuleuse de justesse, d’ambiguïté et de musicalité. On apprécie l’ensemble de sa tessiture malgré quelques petites hésitations dans certaines vocalises. Son incarnation est digne de la Frosine pétillante de Claude Gensac dans l’adaptation cinématographique du classique de Molière. Don Pancrazio est un formidable Victor Sicard au comble de son talent histrionique et de ses capacités vocales. Il incarne à la perfection la ladrerie du mythique fesse-mathieu. En complément de ces deux personnages, Théophile Gasselin inclut la figure à la fois touchante et interlope de Scarabea, nourrice surannée en chœur antique qui commente l’action. Scarabea figure une mise en abîme de l’intermezzo finalement, une sorte de commentaire sur le commentaire, une critique sur la critique. Ce qui aurait pu être étrange devient naturel grâce au fantastique Serge Goubioud et son timbre nostalgique et charnel. Stefano Amori incarne sans un mot un ersatz de La Flèche, bondissant et fantasque tel qu’on l’aurait imaginé. 

Le Poème Harmonique et Vincent Dumestre sur scène deviennent protagonistes de cette fable. Les timbres et les nuances sont restituées avec une énergie qui ne retombe pas, on est enlevé dans un tourbillon d’émotions et de railleries sans aucun décalage. Grâce à Vincent Dumestre et ses musicien.ne.s, Gasparini nous est révélé non pas comme un « petit maître » inconnu, mais comme une pièce maîtresse dans l’histoire de l’opéra. 

Dans la bonbonnière de l’Athénée, cet Avare musical a sans doute invoqué l’âme de Louis Jouvet qui aurait été ravi d’applaudir cette production dans son théâtre, où il n’a jamais joué Harpagon. Et finalement, sous la nuit débordant d’astres éclatants, on aime à se promener sous les tilleuls du boulevard des Capucines. Les lettres rouges de la salle de Coquatrix n’évoquent plus Molière mais Roda-Gil : « Ce soir je viens me glisser dans tes rêves, dans cette mer que le désir soulève. Laisse-moi faire de toi mon trésor, comme Harpagon à genoux sur son or. »

 

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CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, le 8 avril 2026. GASPARINI : L’Avare. E. Zaïcik, S. Goubioud, V. Sicard, S. Amori… Théophile Gasselin / Vincent Dumestre. Crédit photographique (c)

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