mardi 22 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. TOURS, Grand-Théâtre (du 4 au 8 mars 2026). GOUNOD : Faust. T. Bettinger, V. Santoni, L. De Donato, A. Seguin, E. Pancrazi… Jean-Claude Berutti / Laurent Campellone

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y avait une curieuse impression de déséquilibre et de malaise, en cette soirée de première au Grand Théâtre de Tours, pour la nouvelle production du Faust de Charles Gounod imaginée par Jean-Claude Berutti. Si la salle a chaleureusement acclamé les artistes à l’issue de la représentation, le chemin fut jalonné d’aspérités, entre un plateau vocal de haute volée (malgré un rôle-titre visiblement souffrant) et une vision scénique pour le moins discutable.

 

Commençons par ce qui fâche, car hélas, cela saute aux yeux dès le premier tableau. La mise en scène de Jean-Claude Berutti semble avoir été pensée dans un esprit de contradiction permanente avec la dramaturgie de l’œuvre. On cherche en vain la cohérence dans ce fatras d’idées plus ou moins abouties. Pourquoi ce décor unique et pesant qui écrase l’intimité nécessaire de certaines scènes ? Comment justifier ces costumes qui mélangent les époques sans jamais créer de sens, reléguant la guerre de Trente Ans à un vague prétexte ? On peine à suivre le fil rouge (ou devrions-nous dire le fil noir) de cette lecture. La direction d’acteurs, souvent figée, laisse les interprètes livrés à eux-mêmes, errant dans ce labyrinthe conceptuel sans parvenir à habiter pleinement leur personnage.

Mais le plus gros tollé concerne le traitement infligé à la partition. Les coupures sont nombreuses et parfois incompréhensibles. Pourquoi avoir ainsi charcuté le ballet de La Nuit de Walpurgis, le vidant de sa substance chorégraphique et symphonique ? Pire, certains récitatifs sont tronqués, brisant la ligne mélodique si chère à Gounod. On a le sentiment que le metteur en scène a voulu adapter l’œuvre à son propos, plutôt que de servir la vision du compositeur. Une mutilation qui laisse un goût d’inachevé et de frustration.

 

 

Si la partie scénique déçoit, le plateau vocal, lui, a relevé le défi avec brio… à une exception près, et de taille, car dès son entrée en scène l’on est inquiet pour Thomas Bettinger, qui prêtait ses traits au docteur Faust. De manière inhabituelle, ce soir la voix a semblé pâle et le timbre oblitéré par un voile persistant. La maladie, sans doute, était tapie dans l’ombre, et l’aigu, ce fleuron du rôle, n’a jamais réussi à s’épanouir. Chaque tentative dans le registre suraigu était émise à l’arraché, peinant à sortir et flirtant avec la justtesse. Face à une telle fragilité, on ne peut avoir que de l’empathie pour l’artiste, mais objectivement, la prestation était en deçà des exigences du rôle.

Heureusement, tout autour, c’est le firmament qui s’invitait sur la scène tourangelle. La Marguerite de Vannina Santoni fut tout simplement miraculeuse. La soprano corse, rayonnante, a déployé une palette expressive d’une richesse folle. Sa voix, d’une pureté cristalline dans la ballade du roi de Thulé, a su se faire plus charnelle et dramatique au fil des actes. Son « Air des bijoux » fut un moment de grâce, une éblouissante démonstration de technique et d’émotion. Elle porte littéralement la production sur ses épaules, faisant oublier par son jeu intense les approximations de la mise en scène.

Face à elle, le Méphisto de Luigi de Donato s’impose comme une véritable bête de scène. Le comédien est « hénaurme », habité, brûlant les planches avec une présence animale. On connaissait le chanteur dans le répertoire baroque, mais sa métamorphose en diable gounodien est une réussite totale. La voix est ample, sombre, souple, avec un français et une prosodie d’une netteté exemplaire. Son « Veau d’or » a fait trembler les murs, et son ironie mordante a insufflé une énergie vitale à un spectacle qui en manquait cruellement.

Mais ce qui fait vraiment la force de cette distribution, c’est l’attention portée aux seconds rôles, tous confiés à des artistes de premier plan, et c’est là l’une des grandes réussites de la soirée. Le Valentin d’Anas Seguin est une véritable révélation. Le baryton prête à ce personnage souvent monolithique une intensité dramatique et une élégance de phrasé rares. Sa projection vocale est percutante, et il incarne avec une vérité désarmante la camaraderie du premier acte avant de noircir son timbre avec une haine poignante dans la malédiction finale. On a beaucoup aimé sa présence scénique, notamment dans la confrontation avec sa sœur déshonorée. C’est assurément l’un des grands moments de la représentation. Face à lui, en Siébel, la mezzo-soprano (corse aussi !) Éléonore Pancraziest d’une délicatesse infinie. À peine a-t-elle quitté les habits d’un autre travesti (Stéphano dans Roméo et Juliette du même Gounod au TCE il y a quelques jours…) qu’on la retrouve ici en jeune amoureux transi, avec une justesse stylistique confondante. Son timbre clair et poétique distille les couplets de la romance « Si le bonheur » (heureusement maintenue dans cette version) avec une telle douceur qu’elle en devient bouleversante. On ne saurait trop saluer son engagement et la qualité de son chant, tout en finesse.

Julie Pasturaud, spécialiste des rôles de caractère, fait de sa Dame Marthe une duègne truculente et pleine de vie. Elle apporte une touche de légèreté bienvenue et joue la comédie avec un à-propos réjouissant, formant avec Luigi De Donato un duo comique détonant. Quant à Jean-Gabriel Saint-Martin, il est presque sous-distribué dans le rôle de Wagner, tant ses moyens sont prometteurs (depuis un certain temps déjà…). Sa voix de baryton a du métal, du relief, et il impose une présence scénique immédiate. On reste un peu frustré que sa Chanson du Rat soit interrompue, car on aurait savouré davantage de ce timbre si affirmé, qui ferait un excellent Valentin !

Il faut enfin saluer la prestation exceptionnelle des Chœurs de l’Opéra de Tours, renforcés par ceux de l’Opéra Royal de Versailles. Préparés par David Jackson, ils sont d’une homogénéité et d’une vaillance exemplaires, que ce soit dans la kermesse endiablée ou dans les moments plus solennels. Leur engagement scénique et vocal contribue puissamment à l’ampleur des grandes scènes collectives. Ajoutons que l’Académie de danse baroque de l’Opéra Royal apporte une énergie bienvenue à ce qui subsiste de la Nuit de Walpurgis, dans une chorégraphie classique mais efficace de Reveriano Camil.

Reste le climax de cette soirée en demi-teinte : la fosse… Et quel sauveur ! Laurent Campellone, directeur général et artistique de l’Opéra de Tours, connaît son Orchestre Suymphonique Région Centre-Val de Loire/Tours sur le bout des doigts. Mieux, il le couve du regard, le porte, le guide avec une précision d’orfèvre. Sous sa baguette enamourée, la phalange tourangelle livre une prestation somptueuse. Les cordes sont chatoyantes, les vents délicats, et la direction, à la fois rigoureuse et passionnée, épouse chaque inflexion du chant. Campellone tire des couleurs variées de sa phalange, obtenant des merveilles de ses musiciens, et rappelle à tous que la véritable âme de cet opéra réside d’abord dans sa partition. C’est lui, en définitive, qui a cimenté les talents et permis à cette somptueuse distribution de s’épanouir.

Malgré les bémols, le public tourangeau, lui, a choisi : il a longuement acclamé les vrais triomphateurs de la soirée !

 

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CRITIQUE, opéra. TOURS, Grand-Théâtre (du 4 au 8 mars 2026). GOUNOD : Faust. T. Bettinger, V. Santoni, L. De Donato, A. Seguin, E. Pancrazi… Jean-Claude Berutti / Laurent Campellone. Crédit photographique ©️ Marie Pétry

 

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