mercredi 28 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. BONN, Theater Bonn, le 21 septembre 2023. MOZART : Die Entführung aus dem Serail. L. Mosin, M. Günther, T. Schabel, A. Wunderlin, T. H. Yun… Katja Czellnik / Hermes Helfricht

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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En cette rentrée 2023, le Theater Bonn a relevé un défi aussi ambitieux que réussi : offrir une vision éclatante et résolument moderne du Singspiel de W. A. Mozart, Die Entführung aus dem Serail. Sous la baguette incisive de Hermes Helfricht et dans la mise en scène audacieuse de Katja Czellnik, cette production a été un franc succès public, saluée par de nombreuses ovations debout à la fin des représentations. La recette de ce triomphe ? Une approche qui assume pleinement et décortique sans complexe l’héritage colonial et les préjugés culturels inhérents à l’œuvre de 1782. Loin d’une relecture timide, la production se transforme en un spectacle vibrant et multicolore, oscillant entre carnaval et pamphlet.

 

Katja Czellnik a fait le choix radical de supprimer tous les dialogues parlés du livret original. À leur place, elle a inséré une série de textes philosophiques et historiques lus – de Bartolomé de Las Casas à Jean-Jacques Rousseau – qui confrontent directement le public aux atrocités du colonialisme et aux limites de l’idéal des Lumières. Cette démarche intellectuelle audacieuse est portée par une esthétique visuelle volontairement exubérante et provocante. Les décors et costumes de Hank Irwin Kittel créent un univers de comic-strip grandiloquent. Les stéréotypes sont poussés à l’extrême pour mieux les déconstruire : les personnages turcs sont affublés de volumineux attributs sexuels en tissu, des têtes de Turcs en carton-pâte ornent les murs, et la fameuse « Türkenmadonna » de Kirchsahr – une statue de la Vierge à l’Enfant tenant la tête d’un Turc – devient un leitmotiv visuel saisissant. Cette profusion d’images, parfois puériles, souvent drôles, crée un choc permanent qui empêche toute complaisance et interroge directement notre regard sur l’œuvre.

Face à ce déluge d’idées scéniques, la musique de Mozart, servie avec élégance par le Beethoven Orchester sous la direction de Hermes Helfricht, a triomphé avec grâce. En Konstanze, Lisa Mostin, avec des pas de poupée mécanique et une perruque blanche, incarne brillamment la figure de la femme-objet dénoncée par Rousseau. Son soprano lyrique, bien conduit, a offert une interprétation touchante des airs majeurs, des coloratures de « Martern aller Arten » à la gravité de « Traurigkeit« . En Belmonte, Manuel Günther campe un amoureux transi au visage grimé en clown, qui séduit par la légèreté et l’agilité de son ténor lyrique, maîtrisant avec aisance la redoutable aria « Ich baue ganz« . Dans le rôle d’Osmin, Tobias Schabel est le véritable pivot de cette relecture, et son interprétation est une prouesse. Passant du récitant “grave” des textes introductifs au garde du sérail “grotesque” (avec bedon postiche et perruque rasta…), il déploie un jeu d’une grande énergie et une voix de basse très mobile, particulièrement jubilatoire dans « O, wie will ich triumphieren« . Quant au couple comique formé par la Blonde d’Alina Wunderlin et le Pedrillo de Tae Hwan Yun, il apporte la dose parfaite d’entrain et de fraîcheur, contrastant avec le ton plus sérieux du couple principal.

Cette production du Theater Bonn prouve qu’une œuvre ancienne peut devenir un miroir brûlant de notre présent. En refusant d’ignorer les angles morts de l’œuvre – le chauvinisme européen, la construction de l’Autre – Katja Czellnik ne la trahit pas : elle la rend profondément actuelle et vivante. Le public, notamment les jeunes spectateurs, a parfaitement saisi cette démarche. Loin d’être choqué ou passif, il a réagi avec curiosité et enthousiasme, débattant à la sortie des images inattendues et de l’actualité brûlante qui lui étaient proposées durant le spectacle !…

 

 

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CRITIQUE, opéra. BONN, Theater Bonn, le 21 septembre 2023. MOZART : Die Entführung aus dem Serail.  L. Mosin, M. Günther, T. Schabel, A. Wunderlin, T. Hwan… Yun  Katja Czellnik / Hermes Helfricht. Crédit photo © Emma Szabó

 

 

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