Superbe performance de dialogue et de connivence familiale ce soir au Grand Sud de Lille où serviteurs de Mozart, les Casadesus, grand père et petit-fils, Jean-Claude et Thomas, en « regards croisés », font vibrer l’audience avec la fermeté et la délicatesse requises.
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Photos : © Ugo Ponte / ON LILLE Orchestre National de Lille
Avec l’imagination aussi car Thomas Enhco (le petit-fils), sait déployer l’esprit créatif et une créativité musicale proche de l’improvisation dans plusieurs séquences de variations débridées où le pianiste renoue avec ses racines qui sont celles du jazz ; le développement le plus significatif en étant réalisé dans le bis offert après le Concerto n°20, – bis généreux et riche en surprises et rebondissements, qui s’approprie la partition jouée en lever de rideau : l’ouverture de Don Giovanni ; beau clin d’œil, qui referme selon le principe cyclique, la première partie de la soirée …
Auparavant, s’agissant de l’ouverture de Don Giovanni, Jean-Claude Casadesus, en exprime toute la charge tragique mais aussi l’esprit du jeu, facétieux voire provocant, faisant briller les cordes et danser les bois, fidèle en cela à l’esprit hybride (volubile, infernal) du dramma giocoso créé à Prague en 1787. A travers les somptueux effets dramatiques, le dialogue affûté entre les pupitres, c’est la vitalité qui se libère peu à peu, une motricité canalisée et éruptive au service d’un embrasement progressif.
Comme il l’avait réalisé au moment du Lille Piano[s] Festival de juin 2024 / s’agissant des Concertos n°25, 26, 27, avec les solistes Adam Laloum et Abdel Rahman El Bacha… LIRE notre compte rendu complet : https://www.classiquenews.com/critique-concerts-festival-20eme-lille-pianos-festival-2024-marathon-mozart-on-lille-orchestre-national-de-lille-pierre-laurent-aimard-adam-laloum-jonathan-fournel-cedric-tiberghien-alex/
, le chef comprend la richesse et les ambivalences de l’orchestre mozartien ; son exquise volubilité expressive, sa formidable puissance et sa profondeur tendre, son élégance, voire sa grâce d’une ineffable tendresse, en particulier dans l’Andante ; le Concerto n°21 (1785), éblouit par sa justesse, sa finesse qui parle autant au cœur qu’à l’âme. Ce sont les noces d’une gravité intime, secrète et le jaillissement de l’innocence la plus enchantée [cf le thème principal, lumineux du premier mouvement « maestoso »] ; puis l’Andante (déjà cité) atteint un nouveau sublime où pianiste et orchestre fusionnent dans un hymne qui berce et caresse. Les deux Casadesus en complicité et nuances, en expriment le chant nocturne, qui s’inscrit dans la pudeur la plus ténue, porté par le tapis en lévitation des bois et des cordes. Le dernier Allegro est un jaillissement sonore, une danse générale où triomphe le jeu entre le piano et les bois entre autres, avec saveur particulière à la soirée, les variations comme improvisées de Thomas Enhco.
En seconde partie, l’ouverture des Noces emporte les instrumentistes et leur chef dans une entente expressive plus convaincante encore, où l’unisson des cordes redouble de relief tonique, d’acuité roborative. Un régal.
Mozartien comme il est malhérien, Jean-Claude Casadesus dirige la 40è Symphonie en sol mineur, partition passionnée où tourbillonnent sentiments exacerbés, élans paniques du cœur. Une pièce maîtresse voire centrale pour la signification autant musicale que spirituelle de la trilogie orchestrale qui l’associe à la 39è et surtout la 40è dite « Jupiter ». L’opus K 550 (1788), enivre littéralement par sa coupe erratique, sa fièvre intranquille, son urgence émotionnelle qui en font un sommet déjà romantique : le bouillonnement des sentiments, leur impérieuse agitation, l’urgence bouleversent dès le début ; même incertitude et pleine instabilité dans un Andante qui saisit par le relief de chaque pupitre, le jeu maîtrise des énoncés et de leurs réponses, un échiquier au flux improbable où la volonté qui s’échafaude et s’affirme progressivement, s’avère sous une baguette aussi affûtée, déjà romantique et même beethovénienne. L’audace et la modernité du 3è mouvement noté Menuetto n’a rien de l’exercice galant habituel, surtout sous la direction du très pertinent Jean-Claude Casadesus : là aussi le jeu d’équilibriste émerveille, dans un format dont l’esprit et le caractère semblent hésiter, basculer, serpenter… : en dépit du charme pastoral du trio, la tension incisive, lancinante énoncée depuis le début, sa carrure qui exprime la fatalité, s’impose, commande le cœur de toute la symphonie dans une vision enfin plus claire, laquelle implose littéralement dans le dernier mouvement (Allegro assai) où l’énergie et la violence qui s’en dégagent, inscrivent définitivement l’opus dans une tempête inédite, jalonnée par la série d’accords successifs en mineur (si, ré, sol, ut) ; une succession sidérante qui prépare le fugato impressionnant de force et de rage, exprimant l’angoisse tragique la plus bouleversante (avant… Tchaikovsky).
Ce soir l’Orchestre National de Lille réunit une cinquantaine de musiciens. L’effectif fait merveille : alliant assise (4 contrebasses) et ciselure (bois et vents dont le basson entre autres, magnifiquement exposé).
Autant de passions affrontées frontalement et sans aucun renoncement, semblaient taillées pour la baguette suractive et distanciée à la fois du Maestro.
Jean-Claude Casadesus qui fête le 7 décembre prochain ses 90 printemps, conduit les instrumentistes dans un flux énergique et détaillé, au sommet d’une œuvre inclassable ; le jaillissement qui naît de sa battue, son électricité fédératrice communique à tous les musiciens une fougue intacte, une conscience survoltée qui suscite l’adhésion. Plus éloquent que jamais, disert et en verve, Jean-Claude Casadesus nous régale, obtenant tout d’une phalange qu’il a fondé il y a 50 ans. Chapeau Maestro !
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CRITIQUE, concert. LILLE, Grand Sud, le 27 nov 2025. MOZART : « Regards croisés ». Ouvertures (Don Giovanni, Les Noces de Figaro), Concerto pour piano n°21 (Thomas Enhco, piano), Symphonie n°40. Orchestre National de Lille, Jean-Claude Casadesus, direction. Photos : © Ugo Ponte / ON LILLE
prochains concerts de Jean-Claude Casadesus
Dim 25 janvier 2026, 18h : grand concert des 90 ans de Jean-Claude Casadesus au TCE, Paris / « Une fête de famille des Casadesus pour un anniversaire en fanfare. » Avec Thomas Enhco, piano (Concerto en sol de Ravel), Symphonie Fantastique de Berlioz / La Force du destin (ouverture) de Verdi : https://www.theatrechampselysees.fr/saison-2025-2026/orchestre/orchestre-colonne-2
prochains concerts de l’ON LILLE
/ Orchestre National de Lille
LILLE, les 4 et 5 déc (Opéra de Lille) / « ENTRE 3 MONDES » / Dutilleux (Concerto pour violoncelle « tout un monde lointain » / Victor Julien-Laferrière, violoncelle), Pépin, Franck (Symphonie en ré mineur) / Joshua Weilerstein:
https://onlille.com/choisir-un-concert/categories/entre-trois-mondes
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