Niché au cœur de la ville, le Théâtre de Nîmes-Bernadette Laffont s’est imposé comme une scène innovante dans le paysage culturel français. Sa programmation, riche et éclectique, allie avec intelligence le théâtre, la musique, l’humour et les arts circassiens, tout en accordant une place de choix à la danse contemporaine. En s’attachant la collaboration d’artistes associés de renom et en présentant des œuvres qui défient les conventions, le théâtre affirme son engagement en faveur d’une création vivante et exigeante. C’est dans ce cadre propice à l’innovation que le public nîmois a eu la chance d’assister au spectacle-événement que constitue « Calentamiento« , porté par l’une des figures les plus libres et audacieuses de la scène flamenca actuelle : la danseuse et chorégraphe andalouse Rocío Molina !
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Rocío Molina : l’alchimiste d’un flamenco transgressif et magnétique
Considérée comme l’une des plus talentueuses bailaoras de sa génération, Rocío Molina n’a de cesse de repousser les limites de son art. Son langage chorégraphique, résolument contemporain, combine une excellence technique héritée de la tradition la plus pure à une recherche d’avant-garde qui déconstruit sans complexe les clichés du flamenco. Elle est cet esprit follement déraisonnable qui dresse, spectacle après spectacle, un autoportrait cubiste fait de séquences disparates et d’éclats d’une conscience sous pression. Sur scène, sa présence est tout simplement magnétique : de la première à la dernière minute, elle captive, hypnotise et emporte le public dans un tourbillon d’émotions brutes.
C’est à un véritable tour de force auquel assiste le public nîmois venu en masse, tant physique que technique et théâtral, une performance qui bouscule tous les clichés tout en restant intrinsèquement flamenca. La pièce, d’une durée de deux heures sans entracte, se vit comme une longue et intense session d’échauffement qui aurait déraillé, se transformant en une expérience cathartique. Contrairement à sa précédente « Trilogía sobre la guitarra« , hommage rigoureux au duo danse-musique, « Calentamiento » se révèle composite et déstabilisant, tel le laboratoire esthétique d’une chercheuse déterminée à casser tous les codes.
La scénographie, imaginée par Carlos Marquerie, n’est pas qu’un simple décor, mais un partenaire de jeu à part entière. Le spectacle s’ouvre sur la danseuse, vêtue d’un simple tenue de sport, enchaînant exercices et étirements sur une scène presque nue. L’un des moments les plus marquants la voit entrer en dialogue avec une chaise en aluminium, objet banal qui devient sous ses pieds et entre ses mains un instrument de percussion et un prolongement de son corps. Progressivement, l’espace se métamorphose jusqu’à être entièrement couvert de ces mêmes chaises, créant un paysage métallique, froid et hostile, qui résonne comme une métaphore de l’univers intérieur de l’artiste.
Dans un autre coup de maître, le regard est attiré par une minuscule cage de verre dans laquelle sont confinées quatre chanteuses de flamenco – Ana Polanco, Ana Salazar, María del Tango et Gara Hernández – ainsi que le chanteur José Manuel Ramos « El Oruco ». À l’intérieur de ce cube transparent, les artistes sont emprisonnés dans un empilement vertigineux de ces mêmes chaises d’aluminium, leurs voix et leurs palmas devenant une présence sonore obsédante, une tradition à la fois contenue et incontournable. Ce dispositif scénique, d’une puissance visuelle et symbolique rare, illustre le dialogue constant et parfois conflictuel que Molina entretient avec le patrimoine flamenco.
L’impact de « Calentamiento » est tel qu’il transcende la simple réussite artistique. Lors de la création de la pièce à Madrid, le célèbre cinéaste Pedro Almodóvar, présent dans le public et visiblement subjugué par la performance, est venu s’agenouiller devant l’artiste à la fin des deux heures de spectacle ! Cette anecdote, devenue « virale », n’est pas qu’un simple hommage : elle est la preuve éclatante que Rocío Molina a touché au but, créant une œuvre si sincère et si bouleversante qu’elle force l’admiration et le respect des plus grands créateurs.
Si Nîmes a eu l’immense privilège d’accueillir en Création française cette œuvre hors-cadre et hors-norme, l’odyssée de « Calentamiento » est loin d’être terminée. Dès ce dimanche 30 novembre, Rocío Molina présentera son spectacle au Festival de Danse de Cannes – Côte d’Azur, dans le cadre prestigieux du Palais des festivals.
Par ailleurs, les amateurs de flamenco ont une autre date capitale à noter dans leurs agendas, le Festival Flamenco de Nîmes qui se tiendra du 13 au 18 janvier 2026. Le Théâtre de Nîmes (et autres lieux culturels de la ville), véritable capitale française du genre, promet une édition exceptionnelle avec, entre autres, les concerts de Tomatito et de Miguel Poveda, ou encore les performances dansantes de Rafaela Carrasco et de María Moreno Une programmation somptueuse qui confirme, s’il le fallait encore, que Nîmes reste un phare incontournable pour qui veut vivre le flamenco dans toute sa splendeur et sa diversité !
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CRITIQUE, danse. NÎMES, Théâtre Bernardette Lafont, les 26 et 27 novembre 2025. « Calentamiento » de / avec Rocio MOLINA (Création française). Crédit photo (c) Droits réservés





