Victorin Joncières : Dimitri (1876)

les recréations lyriques du Palazzetto Bru Zane

Engagé dans la redécouverte et la diffusion des opéras romantiques français oubliés, le Palazzetto Bru Zane ressuscite en 2013 Dimitri de Victorin Joncières, journaliste et critique musical devenu compositeur, fervent wagnérien qui se passionne en 1876 pour l’histoire russe. Son œuvre incarne une alternative époustouflante au sujet traité à l’opéra par Moussorsgki dans Boris Godounov. Mais le français, sur les traces de Schiller, éclaire la figure controversée du jeune prince Dimitri, rival du Tsar Boris, finalement démasqué par celui qui avait soutenu son irrésistible ascension, le comte de Lusace dont Joncières fait le véritable héros de son drame lyrique. Il s’agit d’une suite à un précédent défrichement: en 2011, le Palazzetto recréait à Venise, la superbe symphonie romantique de Joncières qui en 1876 porte le même souffle impétueux d’une fluidité échevelée de Dimitri. Résurrection événement.

Dimitri: l’histoire russe réécrite par un fervent wagnérien

Victorin Joncières : Dimitri (1876)

joncieres_victorin_dimitri_1876_schiller_opera_bru_zane_PalazzettoAprès avoir livré le Dernier Jour de Pompéi, Victorin Joncières s’intéresse au Démétrius de Schiller, un épisode de l’histoire russe : le tableau est digne de la peinture d’histoire, sombre et épique. Après la mort d’Ivan IV, Boris Godounov œuvre pour son ascension au trône suprême, quitte à éliminer les fils héritiers dont Dimitri. La figure du jeune prétendant hante d’ailleurs l’opéra que Moussorgski compose sur le même thème. Le compositeur écrit et livre sa partition au Théâtre Lyrique qui devait le créer en 1871. C’était compter sans l’incendie du théâtre par les Communards. Finalement, Dimitri, opéra en 5 actes, est produit au Théâtre Lyrique le 5 mai 1876.
Dès l’ouverture avec choeur en coulisses, la partition étonne par son dramatisme sombre et impétueux.
L’inspiration de Joncières depuis toujours ardent wagnérien, et décrié pour son militantisme, éclate en particulier dans la séduction mélodique de la rêverie de Marina au I, comme dans les prétextes folkloriques (choeurs des cosaques, des tziganes), le compositeur sait renouveler son écriture avec un indiscutable sens dramatique. Aux côtés du personnage en titre, le caractère du Comte de Lusace est approfondi et affiné avec goût (magnifique duo Dimitri/Lusace au II): l’envoyé et sbire missionné par Boris Godounov pour tuer Dimitri y gagne une profondeur psychologique captivante. Il trahit l’ordre de Boris et se range d’emblée du côté de Dimtri, lui assurant désormais un appui indéfectible pour son couronnement. Soutiens à sa cause, deux femmes aiment le jeune héritier: Vanda, malheureusement écartée au profit de Marina.

Au III, perce le duo des personnages secondaires, Marpha et l’archimandrite Job, deux profils terribles et très caractérisés. Marpha y dévoile un tempérament dramatique irrésistible, haineuse et tendre pour son fils. Justement paraît Dimitri devant Moscou (cantilène rêveuse toujours très plébiscitée et bissée par le public).
Devant la ville où s’est réfugiée Boris, Dimitri est triomphant, porté par l’appui des Ukrainiens et des Polonais.
Le souffle symphonique de Joncières se révèle dans le ballet qui suit (mazurka, hongroise, …), touche d’un exotisme russe finement slave sans vulgarité.

L’acte IV est de loin le plus abouti, sans temps morts dramatiques et d’une fine structure expressive. Chant déclamé du tenace et manipulateur Lusace, duo Marpha et Dimitri, air de Dmitri seul (Si Dieu, Marpha, qui nous compte les heures), … confirment la maîtrise de Joncières très inspiré par la source shillérienne.
C’est alors que surgit le vrai visage de Lusace dont la menace dévoile l’imposture qui porte la carrière du jeune Dimitri: le jeune prétendant n’est qu’un usurpateur, un faux Dimitri (hypothèse clairement développée dans l’opéra de Godounov), Lusace entend sa part du pouvoir où il dénonce Dimitri; celui-ci tente de le poignarder mais échoue…

Au V, le compositeur affine encore la sombre prière tragique et sans illusion de Vanda, le duo d’amour Dimitri et Marina, et référence wagnérienne explicite, la marche du couronnement de Dimitri, égalé par la fièvre méditative du dernier chœur liturgique: alternative au théâtre de Moussorgski, l’opéra de Joncières relève les défis de l’évocation historique et tragique. Son écriture puissante rappelle Weber, Meyerbeer et Wagner. Sous sa plume flamboyante, le rêve politique du faux Dimitri s’efface, s’épuise: le soupçon a gagné le cœur du peuple oublieux et versatile; quand Marpha, la veuve d’Ivan hésite à reconnaître son fils en Dimitri qui monte les marches vers l’église de son sacre, tout s’écroule. Lusace miraculé assassine fièrement comme un justicier, la frêle silhouette de l’usurpateur.

visionner notre reportage vidéo dédié à la Symphonie romantique de Victorin Joncières (1876), Venise, avril 2011

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