Compte-rendu, opéra. Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 mai 2016. R. Wagner : Tristan und Isolde. Pierre Audi, mise en scène. Daniele Gatti, direction musicale.

Dans une interview du Maestro Daniele Gatti, retranscrite dans le programme de salle, celui-ci affirme Ă  propos de cette (nouvelle) production de Tristan und Isolde au Théâtre des Champs-ElysĂ©es : « Avec Pierre Audi, nous avons choisi de nous engager dans une direction chambriste ». Une production chambriste donc, intime, recentrĂ©e, dans un théâtre de dimension humaine : c’est le vrai atout de cette production de Tristan, qui cherche ainsi Ă  dĂ©barrasser Wagner de son dĂ©corum lourd, de l’image massive de son Ĺ’uvre.

Tristan

 

 

Le drame intime est donc sur scène. Exit les vaisseaux, la nature luxuriante et les châteaux moyenâgeux. Tout sur scène respire la simplicité et l’épuration absolue. Le plateau est recouvert d’un plancher noir. En arrière scène, un demi cercle blanc vient clôturer l’espace. Celui-ci est donc fermé et les personnages ne parviennent qu’à entrer sur le plateau que par une trappe disposée en fond et sous la scène. Pas d’échappatoire possible ni à cours ni à jardin. C’est dans cet espace clos que le drame intime va prendre racine. Au premier acte, des grands panneaux métalliques viennent symboliser le bateau. Au II, des troncs d’arbres morts symbolisent la nature et viennent rendre le lieu terriblement inquiétant. Enfin, au III, une simple cabane et des rochers viennent occuper l’espace.

Si ce dispositif scénique permet de confronter les spectateurs à l’essentiel et à retranscrire justement l’inéluctable accomplissement du destin, force est de constater que la proposition a également les défauts de ses qualités. A l’esthétique épurée se plaque un statisme dangereux. Le soucis de ne pas montrer les choses pose notamment problème lors de l’acte deux où le duo d’amour montre les héros assis dos à dos presque quarante-cinq minutes durant. Quand les chanteurs ne sont pas statiques, la direction d’acteurs semble se limiter à un enchaînement de postures fixes aux quatre coins du plateau.

Pour Emily Magee initialement annoncĂ©e, c’est finalement la soprano britannique Rachel Nicholls qui endosse les habits de la princesse irlandaise. Si le timbre n’est pas d’une sĂ©duction immĂ©diate et que certains aigu accusent quelques stridences, ils Ă©mergent cependant sans peine au-dessus de l’orchestre wagnĂ©rien, avec une puissance et une prĂ©cision qui montrent que n’est pas rĂ©volu le temps des grandes Isolde. Elle arrive par ailleurs au Liebestod – cela mĂ©rite qu’on le souligne – sans le moindre signe de fatigue. Grand habituĂ© du rĂ´le de Tristan, le tĂ©nor allemand Torsten Kerl en possède aussi bien le lyrisme que l’Ă©clat, la voix ayant gagnĂ©e en rondeur, puissance et projection ces derniers temps. En plus d’une diction exemplaire, il est dotĂ© d’une intelligence musicale inouĂŻe, et affirme bien, autant physiquement que dramatiquement, la stature requise. Kerl fait preuve ce soir d’une infaillible vaillance, se montrant par ailleurs bouleversant dans le dĂ©lire extatique qui s’empare du hĂ©ros au moment des retrouvailles avec Isolde.

Le mezzo sud-africaine Michelle Breedt se rĂ©vèle une solide Brangäne. Bien timbrĂ©e, la voix fait montre d’une puissance et d’une projection tout Ă  fait satisfaisantes. Satisfecit total pour le baryton canadien Brett Polegato qui incarne un Kurwenal d’une bouleversante humanitĂ©. Son jeu expressif et son chant racĂ© en font tout simplement un serviteur de Tristan exceptionnel. DĂ©ception, en revanche, pour le Roi Marke de la basse amĂ©ricaine Steven Humes, Ă  cause d’un timbre trop clair, d’une carence de puissance et de graves, et d’une prĂ©sence scĂ©nique trop discrète pour rendre pleinement justice son personnage. Dans les rĂ´les secondaires, Andrew Rees est un Melot correct, Francis Dudziak un Timonier efficace et Marc Larcher, un Berger de bonne tenue.

Mais la plus grande satisfaction de ce « drame intime » se trouve en premier lieu dans la fosse, oĂą Daniele Gatti subjugue par une direction d’une incroyable richesse. Ă€ tĂŞte d’un Orchestre National de France des grands soirs, le chef italien alterne entre direction chambriste et vĂ©ritable exaltation symphonique. La proposition est d’une incroyable urgence, d’une passion dĂ©bordante, vibrante et soutenue par des cordes magnifiquement homogènes. Les vents, et notamment le cors anglais, transportent et emportent toute l’adhĂ©sion. On reste Ă©galement saisi par l’équilibre parfait atteint entre la fosse et le plateau. La subtilitĂ© obtenue tout le long de l’ouvrage permet ainsi de rendre justice Ă  l’incroyable Ă©criture orchestrale de Wagner, un pari d’autant plus mĂ©ritant que Gatti dirige lĂ  son premier Tristan…

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Compte-rendu, opéra. Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 mai 2016. R. Wagner : Tristan und Isolde. Torsten Kerl (Tristan), Rachel Nicholls (Isolde), Michelle Breedt (Brangäne), Steven Humes (König Marke), Brett Polegato (Kurwenal), Andrew Rees (Melot), Marc Larcher (Un pâtre, Un Jeune marin), Francis Dudziak (Un Timonier). Pierre Audi : mise en scène ; décors et costumes : Christof Hetzer ; éclairages : Jean Kalman ; vidéos : Anna Bertsch ; dramaturgie : Willem Bruls. Chœur de Radio France & Orchestre National de France. Daniele Gatti : direction musicale.

 

 

PARIS, TCE. Nouveau Tristan und Isolde par Pierre Audi

WAGNER EN SUISSEPARIS, TCE. Wagner : Tristan und Isolde. 12-24 mai 2016. Nouvelle production du Tristan de Wagner signĂ©e Pierre Audi. Après l’abandon (pour raisons personnelles) d’Emily Magee, initialement programmĂ©e, c’est la soprano Rachel Nicholls, habituĂ©e du rĂ´le d’Isolde qui reprend le flambeau de cette nouvelle production parisienne. En 1857, Wagner suspend la composition du Ring (Siegfried) : il ne se remet de sa passion brĂ»lante (consommĂ©e ou non) pour l’Ă©pouse de son protecteur Otto, Mathilde Wesendock qui l’obsède au delĂ  de tout (il est pourtant mariĂ© Ă  Minna): le couple de mĂ©cènes a installĂ© le musicien dans une petite maison situĂ© sur leur vaste propriĂ©tĂ© Ă  Zurich. Structurant finalement le matĂ©riau de cette tragĂ©die domestique, Mathilde n’est pas compatible avec lui et son statut de musicien errant, Wagner rejoint Venise, et s’installe avec son cher compagnon, son piano Erard, au dernier Ă©tage du Palazzo Giustiniani en s’emmurant lui-mĂŞme, capitonnant l’ensemble des pièces d’un Ă©pais velours pourpre qui l’isole totalement des bruits de la CitĂ© : Mathilde a prĂ©fĂ©rĂ© renouer avec son Ă©poux. Le compositeur Ă©prouve tous les tourments de l’âme Ă  Venise, songe au suicide, relit Shopenhauer… Pour conjurer sa solitude et sa souffrance, Richard conçoit un opĂ©ra de l’amour absolu, entier, exclusif, radical lui-aussi tout en dĂ©montrant bien que dans la rĂ©alitĂ© il est lui vouĂ© Ă  l’Ă©chec : amants maudits sur cette terre, Tristan et Yseult n’ont aucun chance de s’unir ici bas : la nuit est le suel cadre de leur Ă©panouissement et de leur possible fusion (d’oĂą l’enchantement crĂ©pusculaire de l’acte II). Ainsi Tristan est un opĂ©ra lagunaire et vĂ©nitien, flottant, suspendu sur des eaux lĂ©tales, jamais prĂ©cises, aux miroitements inachevĂ©s mais constants; la porte vers le rĂŞve et la surrĂ©alitĂ©. Plongeant au cĹ“ur d’une mĂ©lancolie absorbante et infinie. Wagner ne peut jouir et aimer sans passion et extase ultimale. On comprend que son rĂŞve d’amour n’ait aucune chance dans la rĂ©alitĂ©. Pourtant bientĂ´t après le traumatisme de son union / implosion avec Mathilde, se profile une autre amoureuse, la femme dont il a toujours rĂŞvĂ© : Cosima (nĂ©e Liszt).

Amours contrariés, opéra transcendé

Interceptant une lettre enflammĂ©e de Richard Ă  Mathilde, Minna menace de tout rĂ©vĂ©ler Ă  Otto ; ce qui du reste Ă  bien peu d’importance, vu qu’Otto et Mathilde… sont en rĂ©alitĂ©, sĂ©parĂ©s. Au mment oĂą Flaubert publie Madame Bovary, portrait acide et clinique d’un romantisme lui aussi avortĂ©, Wagner s’enferme dans une passion enflammĂ©e que la surenchère et la radicalitĂ© passionnelle (il est comme cela toujours dans l’excès), mène au drame de la frustration.
Tristan, hĂ©ros impuissant, condamnĂ© Ă  une langueur extatique, reflète comme un miroir intime, les forces souterraines irrĂ©sistibles qui le mettent Ă  l’agonie. Saisi par l’impossibilitĂ© de cet amour qui l’a Ă©reintĂ© et dĂ©truit, Richard conçoit un nouvel opĂ©ra amoureux d’une puissance musicale inĂ©dite. Tout l’ouvrage, par l’irrĂ©solution de l’harmonie tend Ă  la rĂ©vĂ©lation / libĂ©ration finale, quand Isolde rejoint dans la mort, Tristan qui a succombĂ©.

La mort inextinguible, l’amour inĂ©puisable, la nuit consolatrice… inspirent ici une musique des sentiments qui au moment de la crĂ©ation en 1865, confirme le gĂ©nie inclassable et rĂ©formateur de Wagner Ă  l’opĂ©ra. “Mystique de l’union”, rĂŞve et songe fusionnĂ©s, Ă©tirements illimitĂ©s et vagues d’une torpeur sensuelle et coupable, Tristan und Isolde est pour tout metteur en scène, un Everest qui dĂ©voile les vraies visions dramaturgiques et visuelles… celle dĂ©fendue par Olivier Py Ă  Genève et pour Angers Nantes OpĂ©ra fut une expĂ©rience inoubliable, choix esthĂ©tique et accomplissement dramatique et lyrique de premier plan. Qu’en sera-t-il Ă  Paris sous la direction de Pierre Audi qui a dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© Ă  Amsterdam, un Ring sans beaucoup de souffle? RĂ©ponse du 12 au 24 mai 2016.

 

 

 

 

PARIS, TCE. Wagner : Tristan und Isolde
Nouvelle production
5 reprĂ©sentations, les 12, 15, 18, 21 et 24 mai 2016 – 15h, 18h

Daniele Gatti,  direction

Pierre Audi,  mise en scène

Willem Bruls,  dramaturgie

 

Torsten Kerl, Tristan

Rachel Nicholls, Isolde

Michelle Breedt,  Brangaine

Steven Humes, Le Roi Marke

Brett Polegato, Kurwenal

Andrew Rees, Melot

Marc Larcher Un berger, un jeune marin

Francis Dudziak, Un timonier

Orchestre National de France

Chœur de Radio France
(Stéphane Petitjean, direction)

INFOS & RESERVATIONS : visiter le site du TCE, Théâtre des Champs-Elysées, PARIS

 

 

Toulouse. Théâtre du Capitole ; Le 11 février 2015 ; Richard Wagner(1813-1883) : Tristan et Isolde, action musicale en trois actes sur un livret du compositeur créée le 10 juin 1865 à Munich . Production du Théâtre du Capitole (2007) ; Nicolas Joel : mise en scène ; Andreas Reinhardt : décors et costumes ; Vinicio Cheli : lumières ; Robert Dean Smith :Tristan ;Elisabete Matos : Isolde ; Daniela Sindram : Brangaene ; Stefan Heidemann : Kurwenal ; Hans-Peter Koenig : Le Roi Marc ; Thomas Dolié : Melot ; Paul Kaufmann, Un Berger / Un Matelot ; Chœur du Capitole : Alfonso Caiani, direction ; Orchestre national du Capitole ; Claus Peter Flor : direction musicale.

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthCette production maison de Tristan et Isolde remonte à 2007 lorsque Nicolas Joel était maître des lieux. Sa mise en scène est sobre, laisse toute sa place à la musique et jamais l’oeil n’est distrait. Au contraire la stylisation des éléments de décors esthétisant le propos. Le grand plateau mouvant du premier acte rend perceptible l’élément marin et la lente montée de l’astre lunaire coïncide à son apogée avec la rencontre des futurs amants et l’effet du philtre. A l’acte 2, le fond de scène entièrement étoilé crée une nuit enveloppant les amants. Le roc sur lequel est étendu Tristan à l’acte 3 puis le nuage de mélancolie qui surplombe les amants fait sens : leur absolue solitude est évidente.

 

 

 

Fluide et beau Tristan Ă  Toulouse

 

La sobriété du jeu d’acteur est compréhensible avec des chanteurs si peu acteurs et chacun concentré sur son rôle écrasant. Seule la Brangaene de Daniela Sindram  est actrice sensible et accomplie. Le roi Marc de Hans-Peter Koenig  tout de noblesse et de retenue touche visuellement par l’autorité bienveillante de son jeux. Les beaux costumes aux couleurs franches, sont empesés et ne permettent pas une grande liberté de mouvement.

Dans cette mise en scène plutôt statique, l’opéra avance pourtant grâce à une direction musicale très théâtrale. Claus Peter Flor dirige admirablement cette partition fleuve abolissant temps et espace. Lecture où le théâtre est roi, l’analyse fine de la partition permet des nuances exquises et des couleurs instrumentales d’une grande richesse. Les phrasés sont intéressants et la construction d’ensemble de la succession des trois actes est très réussie. L’orchestre du Capitole est royal, capable de toutes les finesses possibles, les nuances sont particulièrement creusées. La spacialisation des cors et du cor anglais est magnifiquement réalisée.

 

 

Tristan-et-Isolde-4914-crédit-Patrice-Nin-682x1024Sur le plan vocal l’Isolde d’Elisabete Matos est solide et vaillante. Elle arrive a chanter son Liebestod sans faiblesse, mais sans génie. La voix puissante est sans particularité, les phrasés ne sont pas toujours du niveau attendu. Par contre la Brangaene de Daniela Sindram est de haute lignée. La voix a un beau métal ombré mais la clarté du timbre par moments permet de comprendre comment cette belle cantatrice peut aborder des sopranos dramatiques comme Sieglinde. Le chant est subtil avec des phrasés nobles et un jeu de scène poignant.  Du côté des hommes, incontestablement il n’y a eu aucune faiblesse dans la distribution. Le Tristan de Robert Dean Smith a un timbre juvénile et brillant. Nous avons connu cet artiste dans l’impossible rôle du Kaiser dans la femme sans ombre de Richard Strauss. La solidité de la voix, la beauté du timbre et l’absence de vibrato rendent justice au héros sublime que doit être Tristan. Par contre le jeu du chanteur est assez inexistant.
Hans-Peter Koenig en Roi Marc est parfait. Beauté du timbre, noblesse du jeu, subtilité des phrasés et perfection de la diction. Tout est là pour que l’émotion naisse dans sa grande tirade de l’acte 2. Stefan Heidemann en Kurvenal campe un personnage attachant, la voix est belle et la diction nette.
Les petits rĂ´le sont correctement tenus, avec une intense  Ă©motion chez Paul Kaufmann en berger. Les choeurs d’hommes sont impressionnants de prĂ©sence dans leurs courtes mais dĂ©terminantes interventions. Une belle production qui n’a pas perdu en intĂ©rĂŞt et qu’il a Ă©tĂ© bon de retrouver. C”est un Tristan fluide, la partition si troublante dĂ©roulant son envoĂ»tement sans heurts pour notre plus grand plaisir.

 

 

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Illustrations : P. Nin

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 8 avril 2013. Wagner : Tristan und Isolde. Robert Dean Smith, Franz-Josef Selig, Violeta Urmana… Orchestre et Choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction musicale. Peter Sellars, mise en scène. Bill Viola, crĂ©ation vidĂ©o.

WAGNER EN SUISSEPremière de Tristan et Isolde de Richard Wagner ce soir mais reprise de la production signĂ©e Peter Sellars de 2005, le spectacle commence par une minute de silence dĂ©diĂ©e Ă  la mĂ©moire de GĂ©rard Mortier. Le temps paraĂ®t voler, puisque deux clins d’œils après nous sommes submergĂ©s dans le chromatisme puissant du cĂ©lèbre prĂ©lude. En l’occurrence, il est puissant mais aussi raffinĂ©. C’est grâce Ă  la baguette sensible mais intelligente de Philippe Jordan, qui dirige l’Orchestre National de l’OpĂ©ra de Paris de façon impressionnante. Comme souvent chez Wagner, l’orchestre est le vĂ©ritable protagoniste.

Long poème de l’amour et de la mort

L’opĂ©ra, sur le livret du compositeur, est un poème Ă  l’amour transcendĂ© par la mort. Donc, très peu d’action. Le drame est heureusement enrichi d’un chromatisme exprimant le dĂ©sir d’amour et de mort, vĂ©ritable prĂ©lude Ă  la rupture de tonalitĂ©. Ceci, avec l’impression d’un flux musical continu, fait de l’œuvre une pièce rĂ©volutionnaire du romantisme finissant. Le couple Ă©ponyme est interprĂ©tĂ© par Violeta Urmana et Robert Dean Smith. Les chanteurs partagent un fait curieux dans leur vie professionnelle. Les deux ont commencĂ© leurs carrières dans un registre vocal diffĂ©rent, elle ancienne mezzo, lui ancien baryton. Cette curiositĂ© s’est vite transformĂ©e en explication, vues les limites des chanteurs en cours de prestation. Le Tristan de Robert Dean Smith commence de façon presque allĂ©chante, mais nous remarquons rapidement que ce Tristan a la voix fatiguĂ©e. Si au dĂ©but de la reprĂ©sentation, nous avions perdu la notion du temps, vers la fin, au 3e acte, nous avons presque perdu la notion du protocole ; Tristan souffrant et ringard (nous reviendrons sur le jeu d’acteur plus tard et la mise en scène), tu n’es toujours pas mort ??? L’Isolde de Violeta Urmana est plus Ă©quilibrĂ©e, plus heureuse affirmant plus de brio. Si elle pourrait gagner Ă  une plus grande souplesse dans les aigus, la soprano a un timbre altier auquel il est difficile de rester insensibles, et campe une performance avec de la profondeur et beaucoup de vigueur.

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La Brangäne de Janina Baechle met du temps Ă  se chauffer, mais quand elle y est, elle se rĂ©vèle sensible et chaleureuse avec un zeste d’esprit maternel et protecteur. Franz-Josef Selig en Roi Marke est Ă  son sommet expressif, il fait preuve d’un legato d’une sensualitĂ© bouleversante ; son chant est sensible et profond. Remarquons Ă©galement le Melot de Raimund Nolte, toujours aussi plaisant Ă  entendre qu’Ă  voir, en plus chantant pour la première fois Ă  l’OpĂ©ra de Paris, ou encore le marin et le berger d’un Pavol Breslik … rayonnant.

Le metteur en scène Peter Sellars s’est associĂ© Ă  l’artiste contemporain Bill Viola pour cette production. La mise en scène, normalement sobre et Ă©purĂ©e, avec le dĂ©cor unique minimaliste effacĂ© et utilitaire, dĂ©pend presque exclusivement de la crĂ©ation vidĂ©o du dernier, omniprĂ©sente et d’une beautĂ© et d’une complexitĂ© Ă©tonnantes. Dans cette rĂ©alisation cinĂ©matographique, Bill Viola se montre maĂ®tre de son art. A l’intĂ©rieur nous trouvons un couple terrestre et un couple cĂ©leste, ce sont les couples sur lesquels nous devons focaliser l’attention. Puisqu’il se passe très peu de choses pendant les plus de 5 heures de reprĂ©sentation, la vidĂ©o rehausse la tension et prĂ©sente une nouvelle strate de lecture du texte. L’effet est hallucinant ! Bill Viola se sert de l’effet ralenti, d’un riche chromatisme visuel, des juxtapositions des plans, des jeux des perspectives et de bien d’autres effets pour s’accorder Ă  la richesse et Ă  la complexitĂ© de la partition et des Ă©motions des personnages. Cette incroyable vidĂ©o est sans doute l’un des aspects les plus saisissants de la production.

Alors, pourquoi le public de Bastille inonde la salle de huĂ©es contre Bill Viola quand il monte sur scène pour les saluts ? Nous voulons croire qu’il s’agĂ®t peut-ĂŞtre d’un malentendu. Peut-ĂŞtre, puisque Peter Sellars n’a pas participĂ© Ă  la reprise et donc n’Ă©tait pas lĂ  pour les huĂ©es et les applaudissements, le public l’a confondu avec l’artiste vidĂ©o. Mais on se demande encore pourquoi cette violence si rĂ©actionnaire ? Peut-ĂŞtre parce que, les chanteurs laissĂ©s Ă  eux-mĂŞmes pour le jeu d’acteur, ont essayĂ© de remplir l’action avec des gestes dĂ©cidĂ©ment maladroits et contradictoires Ă  la nature de la production. Ainsi le Tristan de Robert Dean Smith, surtout, souffre et se fourvoie comme s’il s’agissait d’un Don JosĂ© appassionato interprĂ©tĂ© par un tĂ©nor italien de la vieille Ă©cole. Il y a dĂ©jĂ  assez des cris et des chuchotements dans Tristan et Isolde, le terrible bruit visuel qu’ajoutent ces gestes distrayants et contrastants fut peut-ĂŞtre insupportable pour une partie du public, mais, insistons encore, la performance des artistes ne mĂ©rite pas ce type de rĂ©action. Quoiqu’il en soit une performance vocale, musicale et visuelle Ă  voir et revoir pour juger sur pièces ; le chef et l’orchestre y sont captivants Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille, les 17, 21, 25 et 29 avril ainsi que le 4 mai 2014.