COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, le 26 nov 2019. POULENC : Dialogues des Carmélites. O Py / JF Verdier.

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE. CAPITOLE. Le 26 Novembre 2019. F. POULENC. DIALOGUES DES CARMELITES. O. PY. A. CONSTANS. A. MOREL. J DEVOS. J.F. LAPOINTE. J.F. VERDIER. Cette belle production d’Olivier Py avait déjà eu bien du succès au Théâtre des Champs Élysées à Paris, et au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 2013. La grande élégance stylisée des décors et des costumes y est pour beaucoup. La force également qui se dégage des éclairages et des mouvements puissants des décors à vue marquent durablement les esprits. Le jeu des chanteurs-acteurs est toujours sobre. Il y a comme une certaine distanciation en permanence qui évite toute émotion trop forte. L’intelligence,  les symboles sont lisibles et le contexte historique de la Révolution Française est présent.

 

 

Au Capitole, de beaux Dialogues
…mais un peu froids

 
 
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Mais il y une distanciation très contemporaine avec le tragique des faits historiques qui nuit à l’émotion forte de certaines scènes. Les faits historiques sont exposés et compris mais non vécus. Il faut dire que la présence du Chœur dans les loges de part et d’autre de la scène ou dans le côté du théâtre avec une présence très forte en habits contemporains, a minoré l’impact émotionnel de la sublime scène finale. En effet le bourdon trop présent a couvert le dénuement qui gagne le chant des moniales au fur et à mesure que la guillotine s’active. Même la scène de la mort de la prieure dans un habile dispositif, a gardé comme une distance avec l’ émotion.

Pourtant l’engagement des chanteurs a été notable. En particulier la jeune Anaïs Constans qui est une Blanche de la Force impressionnante de présence tant vocale que scénique. En Mère, Marie, Anaïk Morel a su trouver la dureté du personnage avec une voix comme minérale. Janina Baechle est une première prieure plus humaine que certaines avec une mort presque trop polie. Catherine Hunold en nouvelle prieure sait de sa voix homogène mettre le moelleux nécessaire à la dimension maternelle du rôle. Jodie Devos incarne tant vocalement que scéniquement la force de vie du rôle de Constance avec beaucoup de naturel et de charme. C’est elle qui délivre le chant le plus porteur d’émotion, surtout durant le final.
Les hommes n’ont pas démérité sans s‘imposer particulièrement. Les petits rôles sortis du Chœur ont tous été excellents, tout particulièrement Catherine Alcoverro très émouvante en Jeanne.
L’orchestre du Capitole a été parfait.  Les nuances ont été parfois un peu trop présentes sans mettre en danger les chanteurs. Jean-François Verdier développe la dimension symphonique de la partition. Lui aussi en accord avec la mise en scène appuie la clarté du discours, la perfection formelle des équilibres sonores. Mais cette élégance, comme celle de la mise en scène nous a semblé manquer d’émotion.
Ces dialogues ont donc été bien accueillis par le public, mais sans beaucoup d’yeux humides…

 
  
 

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COMPTE-RENDU, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole , le 26 Novembre 2019. Françis Poulenc (1899-1963) : Dialogue des Carmélites. Opéra en trois actes et douze tableaux ; Texte de la pièce de Georges Bernanos, adapté avec l’autorisation d’Emmet Lavery ; D’après une nouvelle de Gertrud von Le Fort (La Dernière à l’échafaud) et un scénario du Rév. Raymond Leopold Bruckberger et de Philippe Agostini ; Édité par CASA RICORDI MILANO ; Création le 26 janvier 1957 au Teatro alla Scala de Milan. Coproduction Théâtre des Champs Elysées et du  Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles. Olivier Py : mise en scène ; Pierre-André Weitz : décors et costumes ; Bertrand Killy : lumières Avec : Anaïs Constans, Blanche de la Force ; Anaïk Morel, Mère Marie de l’Incarnation ; Janina Baechle, Madame de Croissy, première Prieure ; Catherine Hunold, Madame Lidoine, nouvelle Prieure ; Jodie Devos,  Constance de Saint-Denis ; Jean-François Lapointe, Le Marquis de la Force ; Thomas Bettinger, Le Chevalier de la Force ; Vincent Ordonneau, L’Aumônier ; Jérôme Boutillier, Le Geôlier / Thierry / Monsieur Javelinot ; Chœur du Capitole, Alfonso Caiani direction ;  Orchestre national du Capitole ; Jean-François Verdier direction. Photo © Patrice Nin

 
 
 

Compte rendu, opéra. Tours, Opéra, le 10 avril 2015. Poulenc : La Voix humaine. Ravel : L’Heure Espagnole. Anne-Sophie Duprels, Elle. Aude Estremo (Concepcion)… OSRCT. Jean-Yves Ossonce, direction. Catherine Dune, mise en scène.

Familière de la scène tourangelle, la soprano Catherine Dune – qui chantait cette saison Despina de Cosi  fan Tutte de Mozart, offre ici sa première mise en scène à Tours. La sensibilité et l’humanité de l’artiste se ressentent  dans l’approche du diptyque choisi par le chef et directeur Jean-Yves  Ossonce : en associant les deux drames en un acte, La voix humaine puis L’Heure espagnole, de Poulenc et Ravel respectivement, il s’agit bien à travers chaque héroïne : “Elle ” puis la femme  de l’horloger Torquemada, Concepcion, de deux portraits de femmes que la question du désir et de l’amour taraude, exalte, exulte, met au devant de la scène.

 
 

Nouvelle production convaincante à l’Opéra de Tours

Deux portraits du désir féminin

 

heure-espagnole-ravel-opera-de-tours-aude-estremo-clip-video-classiquenews-copyright-2015Deux espaces clos, lieux de l’enfermement, unissent les deux univers lyriques mais le poids étouffant du huit clos – véritable billot sentimental  et cathartique oppresse chanteuse et spectateurs dans La Voix humaine quand les délices doux amers, tragico comiques de la délicieuse comédie  de Ravel, produisent un univers tout autre :  magique et onirique surtout fantastique et surréaliste. C’est ce second volet qui nous a le plus  séduit. … non pas tant par sa durée : presque une heure quand La voix humaine totalise  3/4 d’heure,  que par la profonde cohérence qu’apporte la mise en scène.
L’Heure espagnole impose sa durée impérieuse au couple déluré  et si mal appareillé de l’horloger Torquemada (en blouse et à lunettes, sorte de voyeur de laboratoire), et de son épouse la belle brune Concepcion dont l’excellente Aude Estremo fait une prodigieuse incarnation : tigresses toute en contrôle, la pulpeuse collectionne les amants sans être satisfaite, -frustration inconfortable qui on le comprend en cours de soirée n’est pas sans être cultivée par son époux lui-même dont Catherine Dune fait l’observateur assidu mais discret des frasques de sa femme. La sensibilité extrême de la metteure en scène sait aussi cultiver la pudeur et l’innocence quand surgit l’amour véritable entre Concepcion et le muletier Ramiro dont le charme direct et physique contraste avec le poète Gonzalvo, bellâtre mou des corridas d’opérettes, aux élans amoureux toujours velléitaires (impeccable Florian Laconi).
Dans cet arène  de pure fantasmagorie, Didier Henry a le ton juste du songe ; le baryton Alexandre Duhamel (Ramiro),  celui naturel  du charme sans esbroufe, et c’est surtout la mezzo Aude Estremo, décidément qui en donnant corps au personnage central,  rend son parcours très convaincant d’autant que la voix est sonore, naturellement puissante et finalement articulée. Son piquant et son tempérament L’univers déluré fantasque défendu ici  souligne avec finesse les multiples joyaux dont la partition est constellée ; c’est un travail visuel qui s’accorde idéalement à la tenue de l’orchestre dont le raffinement permanent et le swing hispanisant convoquent le grand opéra : l’air de Concepcion,  qu’elle aventure qui marque le point de basculement du personnage (son coup de foudre troublant vis à vis du muletier) fait surgir une vague irrépressible de candeur et de sincérité dans une cycle qui eut paru artificiel par sa mécanique réglée à la seconde  (les sacs  de sable que l’on éventre pour en faire couler la matière comme un sablier).

voix-humaine-anne-sophie-duprels-tours-opera-classiquenews-copyright-2015En première partie de soirée (La Voix humaine), Anne-Sophie Duprels séduit indiscutablement par son chant velouté  et puissant à la diction parfois couverte par l’orchestre. Sur un matelas démultiplié, ring de ses ressentiments sincères amères, le chant se libère peu à peu dans une mise en scène épurée presque glaçante dont les lumières accusent la progression irrépressible : la cage qui enserre le coeur meurtri de l’amoureuse en rupture s’ouvre peu à peu à mesure que les cordes qui la composent et qui descendent depuis les cintres, sont levées, ouvrant l’espace ; révélant l’héroïne à elle-même en une confrontation ultime : dire, exprimer et nommer la souffrance, c’est se libérer. C’est au prix de cette épreuve salvatrice – essentiellement cathartique-,  qu‘Elle prend conscience de sa force et de sa volonté ; volonté de dire : tu me quittes. Soit je l’accepte. Laisser faire, lâcher prise, renoncer. … autant d’expériences clés que la formidable soprano éclaire de sa présence douce et carressante, nuancée et intense.

Dans la fosse, en maître des couleurs et des teintes atmosphériques, Jean Yves Ossonce fait couler dans la Voix humaine le sirop onctueux et ductile de l’océan de sensualité dont a parlé Poulenc,  lequel semble compatir avec Elle ; le chef trouve aussi le charme d’une décontraction élégantissime de l’Heure Espagnole, dont le dialogue idéal avec la mise en scène et les décors suscite un formidable cirque nocturne, enchanteur et réaliste à la fois. La profondeur se glisse continûment dans cet éloge feint de la légèreté… La réussite étant totale, voici après le formidable Trittrico de Puccini présenté en mars dernier (précision et séduction cinématographique), la nouvelle production de l’Opéra de Tours  qui crée légitimement l’événement dans l’agenda lyrique de ce printemps. A voir au Grand Théâtre de Tours les 10, 12 et 14 avril 2015.

 

 

 

APPROFONDIR : voir notre clip vidéo La Voix humaine et l’Heure espagnole au Grand théâtre de Tours les 10,12,14 avril 2015

 

 

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Illustrations : © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015

Tours, Opéra : La Voix humaine, L’heure espagnole, les 10,12,14 avril 2015

heure-espagnole-ravel-opera-de-tours-aude-estremo-clip-video-classiquenews-copyright-2015VIDEO,clip. Tours: La Voix humaine,L’heure Espagnole. Les 10,12,14 avril 2015. Catherine Dune met en scène deux portraits du désir féminin : La Voix humaine sur un vaste lit, sorte de ring où s’exacerbent les jalons d’une catharsis émotionnelle ; puis L’Heure espagnole dont le dispositif visuel plonge dans une fantasmagorie onirique d’une profonde cohérence. Deux interprètes se distinguent : Anne-Sophie Duprels qui incarne “ELLE”, âme dévastée certes mais promise à une renaissance imprévue ; puis Aude Estremo dont le personnage de Concepcion, sauvage et fragile à la fois, dominateur et contrôlé n’est pas sans rappeler par sa finesse de ton et sa forte intériorité, les femmes chez Bunuel… Nouvelle production événement au Grand Théâtre de Tours. Réalisation : Philippe-Alexandre Pham © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015. LIRE aussi notre présentation de La Voix humaine et de L’Heure espagnole à l’Opéra de Tours.

 

 

 

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Sensible et en tension, la soprano Anne-Sophie Duprels incarne “Elle”, la voix palpitante et sur le fil,  de Poulenc et Cocteau (illustrations © CLASSIQUENEWS.TV 2015)

 

 

 

 

 

Opéra de Tours
LA VOIX HUMAINE
FRANCIS POULENC

L’HEURE ESPAGNOLE
MAURICE RAVEL

   
Catherine Dune, mise en scène
Jean-Yves Ossonce, direction  

boutonreservationVendredi 10 avril 2015 – 20h
Dimanche 12 avril 2015 – 15h
Mardi 14 avril 2015 – 20h

Conférence, samedi 28 mars 2015, 14h30
Grand Théâtre, Salle Jean Vilar
entrée gratuite

distributions

LA VOIX HUMAINE
Tragédie lyrique en un acte 
Livret de Jean Cocteau
Création le 6 février 1959 à Paris
Editions Ricordi

Direction : Jean-Yves Ossonce
Mise en scène : Catherine Dune
Décors : Elsa Ejchenrand
Costumes : Elisabeth de Sauverzac
Lumières : Marc Delamézière

Elle : Anne-Sophie Duprels

L’HEURE ESPAGNOLE
Comédie musicale en un acte
Livret de Franc-Nohain, d’après sa pièce
Création le 19 mai 1911 à Paris
Editions Durand

Direction : Jean-Yves Ossonce
Mise en scène : Catherine Dune
Décors : Elsa Ejchenrand
Costumes : Elisabeth de Sauverzac
Lumières : Marc Delamézière

Conception : Aude Extremo
Gonzalvo : Florian Laconi
Torquemada : Antoine Normand
Ramiro : Alexandre Duhamel
Don Inigo Gomez : Didier Henry

DVD. Poulenc : Dialogues des Carm̩lites (Rhorer, Py, 2013) Р1 dvd Erato

poulenc dialogues des carmelites dvd erato py rhorer piau petibon gensDVD. Poulenc : Dialogues des Carmélites (Rhorer, Py, 2013). Le transfert de cette production admirable vocalement et scéniquement est comme sublimé encore par le choix des plans serrés sur les visages, insistant sur le travail d’acteurs de chaque chanteuse : un approfondissement rare qui se révèle d’une crédibilité cinématographique rendant cette réalisation proche d’un long métrage : la progression de plus en plus tragique jusqu’aux exécutions finales n’en est que plus haletante. Il est vrai que le plateau vocal réunit la crème des chanteuses francophones actuelles : Piau (qui n’a certes pas l’âge de Constance mais n’en exprime pas moins sa juvénilité fragile et désespérée), Petibon (d’une criante vérité dans le rôle protagoniste de Blanche de la Force, l’aristocrate convertie marchant vers son martyre), enfin Gens (digne et bouleversante Lidoine). Hors sujet, Lehtipuu – outré, caricatural- et la Prieur de Plowright, vocalement hors style et dépassé. Dommage, car l’unité et la cohérence de l’ensemble s’en trouvent déséquilibrées.  Au service d’un drame scéniquement millimétré, le chef Rhorer qui a déposé sa baguette historiquement informée pour conduire l’opulent Philharmonia Orchestra, trouve la fluidité et le mordant nécessaires, une vision elle aussi qui dans la fosse affirme une excellente intelligence expressive.  Sans les erreurs du casting, ce dvd méritait évidemment un CLIC de classiquenews. Le duo Piau / Petibon fonctionne à merveille : touchant et bouleversant même par leur fragilité et leur humanité.

Poulenc : Dialogues des Carmélites (Rhorer, Py, 2013) – 1 dvd Erato. Sophie Koch (Mère Marie de l’Incarnation), Patricia Petibon (Blanche de La Force), Véronique Gens (Madame Lidoine), Sandrine Piau (Soeur Constance de Saint Denis), Rosalind Plowright (Madame de Croissy), Topi Lehtipuu (Le Chevalier de La Force), Philippe Rouillon (Le Marquis de La Force), Annie Vavrille (Mère Jeanne de l’Enfant Jésus), Sophie Pondjiclis (Soeur Mathilde), François Piolino (Le Père confesseur du couvent), Jérémy Duffau (Le premier commissaire), Yuri Kissin (Le second commissaire, un officier) & Matthieu Lécroart (Le geôlier). Philharmonia Orchestra & ChÅ“ur du Théâtre des Champs-Elysées, Jérémie Rhorer, direction. Olivier Py, mise en scène. Enregistré sur le vif en 2013, Paris, TCE.

CD. Poulenc : mélodies. Sophie Karthäuser, soprano (2013, Harmonia Mundi).

poulenc karthauser sophie cd harmonia mundi sophie karthauser les anges musiciensCD. Poulenc : mélodies. Sophie Karthäuser, soprano (2013, Harmonia Mundi). Exquise interprète de la finesse piquante parfois ambivalente du Poulenc mélodiste (d’une fausse simplicité apparente et d’une grande profondeur poétique en vérité), la soprano Sophie Karthäuser nous offre ici une véritable leçon de chant français, dans le sillon de sa compatriote belge Anne-Catherine Gillet dont l’album dédié aux Illuminations de Britten d’après Rimbaud et à l’éternel Berlioz (Les Nuits d’été : cd Aeon) avait de la même façon convaincu la Rédaction cd de classiquenews.com. Subtilité, grâce volubile, richesse poétique et intonation stylée, alliée à une perfection articulée font ici la valeur de ce recueil choisi où l’impertinence flirte avec la délicatesse en une combinaison divinement trouble : les climats poétiques sont aussi divers et ciselés que leurs auteurs littéraires : Apollinaire (superbe ivresse d’Hôtel…), Louise de Vilmorin (émaillés de vocalises emperlées réjouissantes), Paul Éluard (Tel jour tel nuit, 1937), Maurice Carême (la facétie s’y glisse en délire parfois surréaliste : « les anges musiciens » qui donnent leur titre au récital, ou « Quelle aventure! »… extraits de La Courte Paille, cycle de mélodies, créé en 1961)… Au-delà de la constellation polysémantique, se cache subrepticement une gravité douloureuse, la conscience plus grave qui s’enracine à l’évocation des souvenirs tragiques (Bleuet, 1939, d’après Apollinaire -de loin le poète qui l’inspire le plus : évocation des jeunes forces viriles fauchées sacrifiées sur le front de guerre : l’on ne saurait alors omettre de mettre en parallèle le propre destin d’Apollinaire…

le chant pudique, facétieux, suggestif de Sophie Karthäuser

CLIC D'OR macaron 200La clarté du timbre, la précision naturelle de l’intelligibilité apportent une touche de juvénilité savoureuse : on y goûte autant la perfection du verbe chanté que le raffinement poétique d’une interprète à la pudeur suggestive. L’éloquence de la diva pour ce premier récital discographique a ciselé un choix de mélodies parmi les plus inspirées et les plus secrètement facétieuses, jouant de la simplicité comme d’une fausse ingénuité. Mais la sincérité du ton, l’élégance des phrasés expriment la richesse du Poulenc mélodiste, un peintre miniaturiste qui n’écarte pas la pluralité des sens. Sophie Karthäuser est une remarquable diseuse, habile et charmeuse, à l’énoncé franc et railleur, capable de fraîcheur et de sincérité comme de vérité crue, glaçante, saisissante par sa candeur rêveuse, toujours très juste. Elle se hisse d’emblée au niveau de ses meilleures années : Felicity Lott et Régine Crespin.

C’est aussi la complicité de deux artistes qui semble ressusciter le duo Francis Poulenc et le baryton Pierre Bernac : même amour du verbe, même suggestivité filigranée grâce à l’accord voix/piano. Seule réserve cependant : parfois la caractérisation experte du pianiste dans couleurs et résonances infimes trouble la claire projection du chant de la cantatrice qui elle réalise une présence miraculeuse de chaque mot.

L’album enregistré au moment du 50ème anniversaire de la mort de « Poupoule » apporte aujourd’hui sa plus vibrante offrande, celle d’une mozartienne accomplie, fervente interprète baroque également que l’on n’attendait pas chez Poulenc avec autant de suavité grave, de justesse sincère.  Nouvelle référence et donc CLIC de classiquenews.

Sophie Karthäuser, soprano. Mélodies de Francis Poulenc – 1 cd Harmonia Mundi HMC 902179. Enregistrement réalisé en 2013

Compte-rendu : Fontdouce. Abbaye, 20ème festival estival, le 26 juillet 2013. Concert inaugural. Baptiste Trotignon, Natalie Dessay, Philippe Cassard. Mélodies françaises.

philippe cassard et natalie dessay à fontdouceSaint-Bris des Bois en Charente-Maritime accueille l’inauguration du 20ème Festival de l’Abbaye de Fontdouce. L’endroit magique datant du 12e siècle concentre beauté et mystère. Le concert exceptionnel d’ouverture se déroule en deux parties à la fois contrastées et cohérentes. Il commence de façon tonique avec le pianiste jazz Baptiste Trotignon et se termine avec un duo de choc, la soprano Natalie Dessay et Philippe Cassard au piano !

 

 

Festival de l’Abbaye de Fontdouce,
le secret le mieux gardé de l’été !

 

Située entre Cognac et Saintes, à deux pas de Saint-Sauvant, l’un des plus beaux villages de France, l’ancienne Abbaye Royale obtient le classement de Monument Historique en 1986. Elle fait ainsi partie du riche patrimoine naturel et culturel de la région. Elle en est sans doute l’un de ses bijoux, voire son secret le mieux gardé ! Le maître du lieu (et président du festival Thibaud Boutinet) a comme mission de partager la beauté et faire connaître l’histoire et les milles bontés du site acquis par sa famille il y a presque 200 ans. Après notre séjour estival et musical à l’Abbaye de Fontdouce, toute l’équipe met du coeur à l’ouvrage et le festival est une indéniable réussite !

Le Festival comme le site historique acceptent avec plaisir la modernité et font plaisir aussi aux amateurs des musiques actuelles. L’artiste qui ouvre le concert est un pianiste jazz de formation classique : Baptiste Trotignon régale l’audience avec un jeu à l’expressivité vive, presque brûlante, qui cache pourtant une véritable démarche intellectuelle. Notamment en ce qui concerne sa science du rythme, très impressionnante. Le pianiste instaure une ambiance d’une gaîté dansante, décontractée, contagieuse avec ses propres compositions ; il fait de même un clin d’oeil à la musique classique avec ses propres arrangements « dérangeants » d’après deux valses de Chopin. Mais son Chopin transfiguré va très bien avec son éloquence subtilement jazzy. La musique du romantique  d’une immense liberté formelle, se prête parfaitement aux aventures euphoriques et drolatiques de Trotignon. Un début de concert tout en chaleur et fort stimulant qui prépare bien pour la suite classique ou l’où explore d’autres sentiments.

L’entracte tonique est l’occasion parfaite pour une promenade de découverte, tout en dégustant les boissons typiques du territoire. Le sensation de beauté paisible au long du grand pré, l’effet saisissant et purement gothique de la salle capitulaire, les couleurs et les saveurs du patrimoine qui font vibrer l’âme… Tout prépare en douceur pour le récital de mélodies par Natalie Dessay et Philippe Cassard.

Ils ont déjà collaboré pour le bel album des mélodies de Debussy « Clair de Lune » paru chez Virgin Classics. Pour ce concert d’exception, les deux artistes proposent Debussy mais aussi Duparc, Poulenc, Chabrier, Fauré, Chausson… Un véritable délice auditif et poétique, mais aussi sentimental et théâtral. Natalie Dessay chante avec la véracité psychologique et l’engagement émotionnel qui lui sont propres. Un registre grave limité et un mordant moins évident qu’auparavant n’enlèvent rien à la profondeur du geste vocal. Elle est en effet ravissante sur scène et s’attaque aux mélodies avec un heureux mélange d’humour et de caractère. La diva interprète « Le colibri » de Chausson  avec une voix de porcelaine : la douceur tranquille qu’elle dégage est d’une subtilité qui caresse l’oreille. Philippe Cassard est complètement investi au piano : il s’accorde merveilleusement au chant avec sensibilité et rigueur. La « Chanson pour Jeanne » de Chabrier, la plus belle chanson jamais écrite selon Debussy, est en effet d’une immense beauté. Les yeux de la cantatrice brillent en l’interprétant ; nous sommes éblouis et émus, au point d’avoir des frissons, par la délicatesse de ses nuances et par la finesse arachnéenne de ses modulations. « Il vole » extrait des Fiançailles pour Rire de Poulenc est tout sauf strictement humoristique. La complicité entre les vers de Louise de Vilmorin et la musique du compositeur impressionne autant que celle entre le pianiste et la soprano. Sur scène, ils s’éclatent, font des blagues, quelques fausses notes aussi, se plaignent du bruit des appareils photo… ils mettent surtout leurs talents combinés au service de l’art de la mélodie française, pour le grand bonheur du public enchanté.

Découvrir ainsi la magie indescriptible de l’Abbaye de Fontdouce et déguster sans modération les musiques de son festival d’été reste une expérience mémorable !

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Compte-rendu : Toulouse. Théâtre du Capitole, le 23 mai 2012. Mélodies de Poulenc, Debussy, Duparc, Aulis Sallinen … Karita Mattila, soprano. Ville Matvejeff, Piano.

Karita Mattila SOPRANOToulouse la connaît et l’aime. Il s’agit de son troisième récital dans la ville rose. Il s’est terminé dans une belle complicité. Karita Mattila est tout simplement l’une des plus belle voix de soprano lyrico-spinto du moment. Mozart puis Verdi, Richard Strauss, Tchaïkovski, Lehar, Janacek et Wagner lui doivent des incarnations inoubliables. Son rapport avec le public français est passionnel et Toulouse qui aime tant les belles voix lui voue un amour total. Car la voix est superbe, la femme ravissante et son art théâtral, au plus haut. Le récital avec piano développe ses qualités de musicienne mais le cadre semble un peu étroit pour un tempérament si généreux.

 

 

Katita Matila : Diva ensorcelante

 

Dès son entrée en scène, très théâtralisée, nous avons été intrigué par une allure intemporelle de Diva avec robe longue et voilages, en tons assortis, nombreux bijoux et visage souriant et lisse : Elisabeth Schwartzkopf ou Victoria de Los Angeles entraient en scène ainsi, créant une magie hors du temps et du quotidien. Cette présence impressionnante était augmentée par la jeunesse et la passion, un rien précieuse, du pianiste finlandais Ville Matvejeff : compositeur, chef d’orchestre et pianiste de haut vol, il est toujours visuellement expressif dans son jeu, parfois un peu trop démonstratif. Son geste pianistique un peu outré est assorti à une sonorité riche, des nuances savantes, un sens du partage de la musique très amical avec la Diva et son public.

La première partie du récital est un hommage à la mélodie française et débute par des mélodies de Poulenc. À vouloir en exprimer le théâtre, Karita Mattila en fait trop et l’articulation n’est pas assez précise alors même que la cantatrice comprend toutes les subtilités des textes. La voix est magnifique, ronde, riche et répond à toutes les inflexions et nuances de la musicienne. Mais l’humour français de certaines pièces lui échappe un peu. Ensuite les mélodies de Debussy sont superbes de timbre, couleurs et nuances, mais il manque la mélancolie et le doux amer maladif qui leur est si particulier.

La vocalité est sublimée par une voix d’une telle ampleur, sachant apprivoiser les plus subtiles nuances, mais une simple diseuse avec des moyens vocaux plus frêles peut y sembler plus idiomatique dans ces poèmes de Baudelaire mis en musique par Debussy. Pour finir les mélodies de Duparc permettent enfin un déploiement de la voix et du théâtre plus satisfaisant et le public est bien plus touché en raison de l’adéquation des moyens vocaux aux partitions plus ouvertement extraverties de Duparc. Cette première partie française est un véritable hommage qu’il convient d’apprécier et de chérir, mais soulignons que seules les mélodies de Duparc permettent à la Diva d‘offrir tout son talent généreux en pleine liberté.

La deuxième partie débute par un cycle du compositeur finlandais Aulis Sallinen. En demandant de ne pas applaudir entre les mélodies du cycle Neljä laulua unesta, Karita Mattila obtient un degré de concentration du public très rare. Les sentiments tristes et douloureux, la lumière mélancolique de la Finlande, diffusent dans la salle et si Ville Matvejeff avait auparavant joué de manière extravertie, ici sa concentration est totale et l’attitude plus simple convient admirablement au travail d’interprétation conjointe entre le pianiste et la chanteuse exigé par la délicatesse de la composition.

Ayant changé de tenue, la Diva en robe noire près du corps, et grand châle abricot s’en entoure pour suggérer les moments de replis mélancoliques des poèmes. Après ce très beau cycle, le public est conscient d’avoir été gratifié d’une interprétation proche de l’idéal, la voix se déployant large et puissante avec d’autres moments mélancoliques et doux. Mais le public n’était pas au bout de ses surprises avec un cycle allemand de Joseph Marx. La diction très articulée est particulièrement séduisante. Et la voix peut s‘épanouir encore, avec des aigus forte magnifiques. Le parfait équilibrage et la progression vocale des mélodies proposées dans ce récital, permettent à Karita Mattila de ménager sa voix, de lui offrir un parfait avènement, à la manière sage dont elle gère sa carrière entière. Comme il est agréable d’entendre cette voix aimée comme nous la connaissons, avec un vibrato parfaitement maîtrisé, des nuances exquises allant du piano au fortissimo et une palette de couleurs d’une richesse sidérante.

Les bis sont phénoménaux : Zeugnung de Strauss est sidéral et spectaculaire autant qu’émouvant. Quand au tango final, il est vocalement et pianistiquement sensationnel : il permet à la Diva de faire deviner son tempérament volcanique (celui qui fait de sa Salomé une torche vive). Karita Mattila reviendra, elle nous l’a promis : le public aimant de Toulouse l’attend déjà.

Toulouse. Théâtre du Capitole, le 23 mai 2012. Mélodies de Francis Poulenc (1899-1963), Claude Debussy (1862-1918), Henri Duparc (1848-1933), Aulis Sallinen (né en 1935), Joseph Marx (1882-1964). Karita Mattila, soprano. Ville Matvejeff, Piano.

Dialogues des Carmélites de Poulenc en direct du TCE, Paris

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logo_france musiqueFrance Musique à 19h. Poulenc : Dialogues des Carmélites (Jérémie Rhorer, direction) …  en direct du TCE, Paris. Après Alceste et Aïda pour l’Opera de Paris, sans flamme ni feu remarquable, Olivier Py revient à cette profondeur critique, tendue, comme empoisonnée qui avait tant concaincu dans sa lecture de Tristan und Isolde de Wagner… ses Dialogues des Carmélites offrent un veritable sentiment de brûlure spirituelle voire de transe mystique, certes toujours sobrement maîtrisée, selon le tempérament du metteur en scène qui est un croyant interrogatif voire insatisfait comme Poulenc. Sage et directe ferveur: celle du peintre Fra Angelico qui s’invite dans ce retable lyrique (pour les interludes composés pour la  creation scaligène)…

Le plateau vocal convainc réunissant de superbes tempéraments féminins :  Rosalind Plowright fait une Madame de Croissy brute et âpre (sa mort saisit); surtout Patricia Petibon nous épargnant ses accents aigus parfois manièristes incarne une Blanche sincère, sensible, juste d’autant que Py exploite les mêmes talents d actrice qui nous avait valu avec lui à Genève sa troublante et féline Lulu. Même accomplissement superlatif pour la Constance de Anne-Catherine Gillet (remplacant Sandrine Piau souffrante) et après avoir chanté pour Angers Nantes Opéra le personnage de Blanche,  nous éblouit dans le rôle de Constance dont elle fait le double émotionnel de Blanche entre gandeur et exaltation; veritable torche vivante, celle fulgurante des jeunes mystiques.

On reste de marbre en revanche face à Sophie Koch (mère Marie) et Véronique Gens présentes sans guère d’approfondissement.

Jeune baguette familière des approches historiques, Jérémie Rhorer a troqué son Cercle de l’Harmonie pour les somptueux instrumentistes du Philharmonia. Le chef rétablit sans précipitation ni sécheresses toute l’activité instrumentale d’une partition qui se lit désormais comme un retable grouillant de vie, d ‘irrépressible ferveur… jusqu’à la chute finale au tragique glaçant.

 

 

Livres. La musique à Paris sous l’Occupation (Fayard)

Livres. La musique à Paris sous l’Occupation, Ouvrage collectif sous la direction de Myriam Chimènes et Yannick Simon (Fayard) …   En couverture, un duo franco-allemand dans une ambiance de sculptures néoclassiques (signées Arno Breker, le sculpteur  préféré d’Hitler), Wilhelm Kempff et Alfred Cortot jouant sous l’Occupation dans un concert d’allégeance à l’occupant  (Orangerie, août 1942). Voilà à peu près campée la situation historique et culturelle qui est l’objet de ce passionnant opuscule.
Sous le régime de Vichy, la France qui a capitulé et croit en une nouvelle Europe désormais nazifiée, cultive l’essor d’une intense activité musicale dont ce livre éclairant, décisif retrace les volets les plus emblématiques. Ce sont plusieurs personnalités de premier plan qui ont pactisé avec l’occupant, révélant parfois un zèle qui fait froid dans le dos. Le recensement anticipé des artistes ou étudiants juifs y est réalisé sans commande formelle précise des autorités hitlériennes ; des chanteurs  convertis, comme la wagnérienne Germaine Lubin qui chante Isolde en mai 1941, jour anniversaire du compositeur, sous la direction du jeune … Karajan ; ou Alfred Cortot serviteur de la cause hitlérienne comme Jean Français ouvertement pétainiste… Le lecteur apprend infiniment par la lecture des nombreuses contributions,  étonnantes dans leurs apports, complémentaires l’une à l’autre où aussi au sein de la section Collaboration (au moins le titre est clair à ce sujet), les compositeurs tels Max d’Ollone dirigent précisément et concrètement la vie musicale française, parisienne surtout, sous l’occupation. C’est aussi Florent Schmitt (dont nous aimons tant la musique par ailleurs) qui crie (certainement avec un sens de la provocation certes limite mais liée au personnage) son allégeance au Fürher… 

 

 Musiciens collabos…

 

paris_occupation_fayard_musiqueLes articles redonnent vie à l’activité des musiciens ” purs “, ainsi favorisés par des lois barbares : emplois confortables et sécurisés au sein de la Radio française (Radio-Paris pilotée par les allemands) ; vie des sociétés de concerts, place des oeuvres du répertoire et focus sur les créations et  sur les oeuvres contemporaines… et aussi propagande douteuse relayée par les medias et critiques de l’époque, tous majoritairement complaisants et soumis à l’occupant.
On admire d’autant plus Francis Poulenc ; on reste plus soupçonneux vis à vis d’Olivier Messiaen et d’Arthur Honegger ainsi que d’Alfred Cortot, Germaine Lubin, Charles Munch et Wilhelm Kempff… Dans l’histoire du goût, ce sont aussi des éclairages majeurs sur l’appréciation alors des compositeurs anciens tels Berlioz vénéré, admiré ; Mozart dont 1941 marque avec pompe et honteuse instrumentalisation, le 150ème anniversaire… surtout Wagner, joué à l’Opéra Garnier, véritable Bayreuth français pendant les années 1940.
Au moment où l’Orchestre Philharmonique de Berlin fait lui-même son autocritique sur la même période, révélant une complicité tacite avec le régime hitlérien dont il est l’un des meilleurs ambassadeurs culturels, voici donc un corpus documentaire et scientifique très éloquent sur ce qui s’est passé à Paris entre 1939 et 1945. La trace mémorielle que nourrit ces textes continue son oeuvre actuellement où les symptômes d’un certain malaise intellectuel et culturel continuent de faire leur oeuvre. La question primordiale qui surgit en fin de lecture est : pouvons-nous encore écouter avec la même admiration les oeuvres et l’héritage des compositeurs et interprètes zélés ou complaisants sachant tout ce qu’ils ont commis à cette période ? Superbe contribution en réalité qui rétablit l’équation toujours délicate et polémique entre art et politique.

 

La musique à Paris sous l’Occupation. Editions Fayard. EAN : 9782213677217. Parution : 20 novembre 2013. 288 pages. Format : 152 x 236 mm. Prix indicatif : 30.00 €