PARIS : Pretty Yende chante Lucia à Bastille

PARIS, Opéra Bastille. Donizetti : Lucia di Lammermoor, 14 octobre – 16 novembre 2016. En adaptant pour Donizetti en 1835, le roman de Walter Scott, Salvatore Cammarano souligne l’impuissance tragique d’une fille pourtant bien née… elle est noble en son château, mais orpheline et sans le sou.

 

 

 

TOURS : Lucia de Lammermoor, les 7, 9, 11 octobre 2016

Le supplice de Lady Jane Grey par le peintre Hippolyte Paul Delaroche, 1834.

 

 

donizetti-687Lucia pourrait être une histoire parallèle au Roméo et Juliette de Shakespeare, l’une de ses possibles « variations » : il y est question comme dans le drame médiéval d’une rivalité entre deux clans, ici les Ashton et les Ravenswood. Et dans ce conflit qui détruit les familles, surgit l’amour qui unit pourtant deux de ses membres : Lucia Ashton aime passionnément Eduardo Ravenswood. Mais le frère de Lucia, Lord Enrico Ashton fait savoir dès la première scène qu’il décide du sort de sa soeur et la promet à un riche mariage, – avec Arturo Bucklaw, pour redorer le blason familial (et empocher les fruits de la dot). Les quiproquos malheureux (rendus possible par une étonnante passivité aveugle d’Eduardo), précipite le sort de Lucia pourtant constante et loyale dans ses sentiments : si elle épouse forcée, Arturo, elle le tue le soir des noces, puis devenue folle, se tue, entrainant le suicide d’Eduardo. Tragédie inéluctable des amants sur terre : les cœurs purs ne sont pas de ce monde. Le dernier et troisième acte de Lucia est le plus spectaculaire : la scène de folie, écrin à vocalises, permet à la seule figure vraiment développée du drame lyrique, Lucia, âme pure et sacrifiée, de développer sa langueur mortifère dans une série de vocalises que Donizeeti doit à son prédécesseur Bellini. Donizetti cisèle la langue du bel canto le plus suave et délicat, sur le livret de Cammarano particulièrement efficace et simple, dans lequel le trio infernal de l’opéra italien romantique : baryton noir voire sadique (Enrico le frère), ténor ardent angélique (Edgardo l’amant écarté), soprano éclatant sacrificiel (Lucia) se fixe définitivement. Courrez applaudir cette production à l’Opéra Bastille, pour y YENDE-Pretty-582-390-pretty-yende-james-vaughan-verbier-festival_d_jpg_720x405_crop_upscale_q95écouter entre autres l’excellente et envoûtante soprano sud africaine Pretty Yende, qui dès 2010, était couronnée du Premier Prix au Concours international de Bel Canto Vincenzo Bellini : une artiste jeune et subtile, aux facilités techniques exceptionnelles, qui doit sa suprême musicalité à son passage entre autres, au sein de l’Académie de La Scala. Depuis sa distinction au Concours Bellini 2010, Pretty Yende chante au Metropolitan Opera, à La Scala et à présent, sur la scène de Bastille dans un rôle de pur bel canto, rôle pour lequel elle avait justement décroché le Prix Bellini 2010. C’était déjà en France. Voici donc le grand retour de la jeune diva bellinienne dans un ouvrage qu’elle sert admirablement.

Pretty Yende, nouvelle diva belcantisteCD. Pretty Yende vient de publier chez Sony classical son premier album, dédié, logiquement aux compositeurs italiens belcantistes, de Rossini, à Donizetti, dans omettre le maître entre tous, Bellini. CD “A journey” par Pretty Yende, CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016

RESERVEZ VOTRE PLACE

 

Lucia di Lammermoor de Donizetti à l’Opéra Bastille

Opéra séria en trois actes
Livret de Salvatore Cammarano
Création le 26 septembre 1835 à Naples

Direction musicale : Riccardo Frizza
Mise en scène : Andrei Serban

Lucia : Prety Yende, soprano (14,17, 23 octobre, 4, 8, 16 novembre 2016)
/ Nina Minasyan

Edgardo : Piero Pretti / Rame Lahaj
Enrico : Artur Rucinski
Arturo Bucklaw : Oleksiy Palchykov
Alisa : Gemma Ni Bhriain
Normanno : Yu Shao

Choeurs et Orchestre de l’Opéra National de Paris

 

 

PARIS. Nouveau Lear à Garnier : encore 3 dates, les 6, 9 et 12 juin 2016

LEAR-REIMANN-palais-garnier-bo-skovhus,-presentation-annonce-classiquenewsPARIS, Palais Garnier : LEAR de Reimann 6,9,12 juin 2016.  VIEILLARD DETRUIT… Le Palais Garnier à Paris, remonte un ouvrage qui n’y avait pas été produit depusi sa création en … 1982, soit il y a 34 ans… Lear impose chez Shakespeare, la figure d’un roi prêt à renoncer, pour qui le pouvoir n’est que vanité et dont la généreuse tendresse pour ses proches – ses trois filles aimées, aimantes- l’amène à offrir le pouvoir au risque de transformer ses propres enfants, en monstres dénaturés, parfaitement barbares, entre eux, et aussi contre celui qui leur a donné la puissance. C’est entendu, le pouvoir et la politique rendent fou : ils transforment ceux qui devraient servir les autres, en tortionnaires habiles et masqués. La politique crée des monstres cruels et sadiques, déshumanisés. Rien n’est comparable à la peine solitaire d’un père qui a malgré lui suscité la transformation infecte de ses descendants. ‘enfer est pavé de bonnes intentions et Shakespeare dévoile tout ce qui menace l’ordre social et la famille. LIRE notre présentation complète du nouveau LEAR au Palais Garnier : encore 3 dates, ce soir le 6, puis les 9 et 12 juin 2016.

 

LEAR d’Aribert Reimann
OPÉRA EN DEUX PARTIES
Créé à Munich en 1978
MUSIQUE : Aribert Reimann (né en 1936)
LIVRET : Claus H. Henneberg
D’APRÈS William Shakespeare,
King Lear
En langue allemande
Surtitrage en français et en anglais

Fabio Luisi, direction musicale
Calixto Bieito, mise en scène

KÖNIG LEAR : Bo Skovhus
KÖNIG VON FRANKREICH : Gidon Saks
HERZOG VON ALBANY : Andreas Scheibner
HERZOG VON CORNWALL : Michael Colvin
GRAF VON KENT : Kor-Jan Dusseljee
GRAF VON GLOSTER : Lauri Vasar
EDGAR : Andrew Watts
EDMUND : Andreas Conrad
GONERIL : Ricarda Merbeth
REGAN : Erika Sunnegardh
CORDELIA : Annette Dasch
NARR : Ernst Alisch
BEDIENTER : Nicolas Marie
RITTER : Lucas Prisor

7 représentations du 23 mai au 12 juin 2016
(3h, dont un entracte)
En langue allemande, surtitrée en anglais et en français

lundi 23 mai 2016 – 19h30
jeudi 26 mai 2016 – 19h30
dimanche 29 mai 2016 – 14h30
mercredi 1er juin 2016 – 20h30
lundi 6 juin 2016 – 19h30
jeudi 9 juin 2016 – 19h30
dimanche 12 juin 2016 – 19h30

INFORMATIONS / RÉSERVATIONS
par Internet : www.operadeparis.fr
par téléphone : 08 92 89 90 90 (0,34€ la minute)
téléphone depuis l’étranger : +33 1 72 29 35 35
aux guichets : au Palais Garnier et à l’Opéra
Bastille tous les jours de 11h30 à 18h30 sauf dimanches et jours fériés

Concertini d’accueil
Dans les minutes qui précèdent le début des
représentations de Lear, des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris offrent de
petits concerts qui mettent à l’honneur Aribert
Reimann dans les espaces publics du Palais
Garnier (accès gratuit pour les spectateurs
de la représentation).

Radiodiffusion sur France Musique le 18 juin 2016 à 19h08 dans l’émission Samedi soir à l’opéra

 

 

Reimann,Aribert_-king-lear-palais-garnier-classiquenews-mai-2016-Schott-Promotion_Gaby_Gerster_728b_145557779105

Aribert Reimann (DR)

 

 

 

 

 

ARGUMENT

 

PREMIÈRE PARTIE. Le roi Lear convoque ses proches et les courtisans : il renonce au pouvoir en faveur de ses filles : Goneril, Regan et Cordelia, si elles lui témoignent leur affection et sont prêtes à partager le pouvoir. Seule Cordelia, la plus jeune, garde le silence : Lear l’exile et lui fait épouser le roi de France. Sa part échoit à ses ainées : Goneril et Regan. Lesquelles ne tardent pas à montrer leur vrai visage : une guerre pour concentrer le pouvoir se précise : le père encombrant est même chassé : errant sur la lande, en pleine tempête… Lear n’a plus que Kent et le fou comme fidèles amis. Reimann suit Shakespeare dans son évocation terrifique, gothique, fantastique d’un roi déchu, d’un père trahi et renié. Sauveur imprévu, Gloucester paraît pour sauver le roi.

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE. Le duc de Cornouailles et Regan torturent Gloucester qu’ils ont fait prisonnier. Ils lui arrachent les yeux. Aveugle, Gloucester comprend la réalité de l’espèce humaine : une bête vouée à la destruction collective. Il faut être dans le noir pour mieux voir. Son fils Edmond est devenu l’amant et le général de la reine Goneril. La France débarque à Douvres pour replacer sur le trône Lear qui accueilli par les français est soigné dans leur camp par Cordelia : Lear reconnaît sa fille et lui demande pardon. Edgar le fils illégitime de Gloucester, sauve son père qui voulait se suicider en se jetant d’une falaise. Mais Edmond bat les français : il fait assassiner Cordelia. Goneril empoisonne sa sœur Regan. Enfin Edgar, l’illégitime tue son frère Edmond en duel : Goneril se suicide et Lear paraît enfin, portant le cadavre de Cordelia…

 

 

 

Nouveau Rigoletto signé Claus Guth à l’Opéra Bastille

RIGOLETTO-hoempage-582-390-verdi-rigoletto-presentation-nouvelle-production-opera-classiquenews-582-390Paris, Bastille. Nouveau Rigoletto par Claus Guth : 9 avril-30 mai 2016. D’après Le roi s’amuse de Hugo, Verdi aborde le thème du politique et de l’arrogance punies dans leur propre rouage : ceux qui, intrigants crapuleux et méprisants, maudissent, punissent, invectivent ou ironisent, agressent ou ridiculisent, feraient bien re réfléchir à deux fois avant de dénigrer. Le bouffon nain Rigoletto paie très cher son arrogance : sa propre fille sera même sacrifiée, détruite, immolée. Et le pauvre nain en son pouvoir dérisoire n’aura en fin d’action que ses larmes pour réconforter le corps refroidi de Gilda, la fille qu’il aurait du protéger avec plus de discernement. Mais Verdi surprend ici moins dans le traitement de l’histoire hugolienne dont il respecte presque à la lettre la fureur barbare, l’oeil critique qui dénonce l’horreur humaine à vomir, que dans sa nouvelle conception du trio vocal romantique. Dans Rigoletto, le ténor n’est pas la victime mais le bourreau inconscient, ou plutôt d’une insouciance irresponsable qui reste effrayante : le Duc de Mantoue s’il considère la femme comme volage (souvent femme varie) chante en réalité pour lui-même ; en paon superbe et narcissique, volubile et infidèle, séducteur collectionneur, il viole la pauvre vierge Gilda, tristement enamourée ; la horde de serpillères humaines qui lui sert de courtisans conclut le portrait de la société humaine : une arène d’acteurs infects où règne le désir d’un prince lascif et inconsistant. Dans ces eaux opaques, Rigoletto pense encore s’en sortir.  Mais le stratagème qu’il met en œuvre en sollicitant le concours du tueur à gages, Sparafucile, pour tuer le Duc se retourne indirectement contre lui : sa fille Gilda sera la victime d’une nuit de cauchemar (dernier acte).  Fantastique, musicalement efficace et même fulgurante, la partition de Rigoletto impose définitivement le génie dramatique de Verdi, un Shakespeare lyrique.

Aux côtés du ténor inconsistant, le baryton et la soprano sont les deux victimes expiatoires d’une tragédie particulièrement cynique : emblèmes de cette relation père / fille que Verdi n’ a cessé d’illustrer et d’éclaircir dans chacun de ses opéras : Stiffelio, Simon Boccanegra,…

Passion Verdi sur ArteRigoletto à l’opéra… ce n’est pas la première fois qu’un naif se fait duper et même tondre totalement sur l’autel du pouvoir … Dans l’ombre du Duc, pensait-il qu’en singeant les autres, c’est à dire en invectivant et humiliant les autres, il serait resté intouchable ? Le nain croyait-il vraiment qu’il avait sa place dans la société des hommes ? La Cour ducale de Mantoue, le lieu où se déroule le drame, semble incarner la société toute entière : chacun se moque de son prochain, et celui qui ridiculise, de moqueur devient moqué, nouvelle dupe d’un traquenard qu’il n’avait pas bien analysé… Que donnera la nouvelle production qui tient l’affiche de l’Opéra Bastille à Paris, signée Claus Guth (réputé pour sa noirceur et son épure théâtrale – en particulier ses Mozart à Salzbourg) ? Cette nouvelle production remplace le dispositif scénographié par Jérôme Savary, créé  in loco en 1996 et repris jusqu’en 2012… Réponse à partir du 9 avril 2016 et jusqu’au 30 mai 2016. A ne pas manquer, car il s’agit de la nouvelle production événement à Paris au printemps 2016.

 

 

 

Rigoletto de Verdi à l’Opéra Bastille à Parisboutonreservation
Du 9 avril au 30 mai 2016 — 18 représentations
Claus Guth, mise en scène
Nicola Luisotti, direction musicale

 

Toutes les infos, les modalités de réservations sur le site de l’Opéra Bastille à Paris

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 31 janvier 2016. Verdi: Il trovatore. Anna Netrebko, Ludovic Tézier…

netrebko-anna-leonora-verdi-trovatore-review-presentation-dossier-classiquenewsIl est de rares occasions où l’univers lyrique scintille d’émotions… La première de la nouvelle production d’Il Trovatore de Verdi à l’Opéra Bastille est une de ces occasions. Il s’agît d’une coproduction avec l’Opéra National à Amsterdam, dont la mise en scène est signée Alex Ollé, du fameux célèbre collectif catalan La Fura dels Baus. Les véritables pépites d’or résident dans la distribution des chanteurs, avec nulle autre que la soprano Anna Netrebko, Prima Donna Assoluta, avec un Marcelo Alvarez, une Ekaterina Semenchuk et surtout un Ludovic Tézier dans la meilleure de leurs formes ! L’Orchestre maison est dirigé par le chef milanais Daniele Callegari.

Verdi de qualité

Enrico Caruso a dit une fois (selon l’anecdote) que tout ce qu’il fallait pour une performance réussie d’Il Trovatore de Verdi n’était pas moins que les quatre meilleurs chanteurs du monde. Avec l’excellente distribution d’ouverture (sachant qu’il y en une deuxième), la nouvelle administration de la maison parisienne montre sa volonté d’ouverture, de progrès, d’excellence. Si nous ne comprenons toujours pas l’absence (ou presque) de grandes vedettes lyriques lors du dernier mandat, nous nous réjouissons d’être témoins d’une première à l’Opéra Bastille avec un si haut niveau vocal. Il Trovatore de Verdi est au centre de ce qu’on nomme la trilogie de la première maturité de Verdi, avec Rigoletto et La Traviata. De facture musicale peut-être moins moderne que Rigoletto, une œuvre moins formelle, Il Trovatore reste depuis sa première, l’un des plus célèbres opéra, joué partout dans le monde, uniquement surpassé par… La Traviata.

L’histoire moyenâgeuse inspirée d’une pièce de théâtre espagnole du XIXe siècle d’Antonio Garcia Gutiérrez, est le prétexte idéal pour le déploiement de la force et l’inventivité mélodique propres à Verdi. Dans l’Espagne du XVe siècle ravagée par des guerres civiles, deux ennemis politiques se battent également pour le cœur de Leonora, dame de la cour. L’un est un faux trouvère élevé par une gitane, l’autre est un Duc fidèle au Roi d’Espagne. Ils sont frères sans le savoir. On traverse une marée de sentiments et d’émotions musicales, et théâtralement très invraisemblables, avant d’arriver à la conclusion tragique si aimée des romantiques.

trovatore_1La Leonora d’Anna Netrebko étonne dès son premier air « Tacea la notte placida… Di tale amor » pyrotechnique à souhait et fortement ovationné. Depuis ces premiers instants, elle ne fait que couper le souffle de l’auditoire avec l’heureux déploiement de ses talents virtuoses. Non seulement elle réussit à remplir l’immensité de la salle, mais elle le fait avec une facilité vocale confondante, complètement habitée par la force musicale (plus que théâtrale) du personnage. Nous avons droit avec elle à une technique impeccable, un enchaînement de sublimes mélodies, un timbre tout aussi somptueux baignant la salle en permanence… Dans ce sens, elle rayonne autant (et parfois même éclipse ses partenaires) dans les nombreux duos. Si son bien-aimé Manrico est solidement joué par le ténor Marcelo Alvarez, d’une grande humanité, avec une diction claire du texte et du sentiment dans l’interprétation, nous sommes davantage impressionnés par la performance de Ludovic Tézier en Conte di Luna. Son air « Il balen del suo sorriso » au IIe acte, où il exprime son amour passionné pour Leonora est un moment d’une beauté terrible. Le Luna de Tézier brille de prestance, de caractère, de sincérité. Une prise de rôle inoubliable pour le baryton Français. Son duo avec la Netrebko au IVe acte est aussi de grand impact et toujours très fortement ovationné par le public. L’Azucena d’Ekaterina Semenchuk, faisant ses débuts à l’Opéra de Paris, offre une prestation également de qualité, avec un timbre qui correspond au rôle à la fois sombre et délicieux (ma non tanto!), et une présence scénique aussi pertinente.

trovatore3Les choeurs de l’Opéra de Paris dirigés par José Luis Basso est l’autre protagoniste de l’oeuvre. Que ce soit le choeur des nonnes, des militaires ou des gitans, leur dynamisme est spectaculaire et leur impact non-négligeable, notamment lors de l’archicélèbre choeur des gitans au deuxième acte « Vedi ! Le fosche notturne spoglie » ,  bijou d’intelligence musicale, coloris et efficacité, particulièrement remarquable. Ce choeur qui enchaîne sur une chansonnette d’Azucena est aussi une opportunité pour le chef Daniele Callegari de montrer les capacités de la grosse machine qu’est l’Orchestre de l’Opéra. Sous sa direction les moments explosifs le sont tout autant sans devenir bruyants, et les rares moments élégiaques le sont tout autant et sans prétention. Si l’équilibre est parfois délicat, voire compromis, l’ensemble imprègne la salle sans défaut et pour le plus grand bonheur des auditeurs.

L’audience paraît moins réceptive de la proposition scénique d’Alex Ollé, quelque peu huée à la fin de la représentation. L’un des « problèmes » dans certains opéras est toujours le livret, en tout cas pour les metteurs en scène. Dans Il Trovatore, la structure en 4 actes est telle qu’un déroulement formel et logique opère quoi qu’il en soit, mais ce uniquement grâce à la force dramatique inhérente à la plume de Verdi. Le collectif catalan propose une mise en scène mi-abstraite, mi-surréaliste, même dans les décors et costumes, elle est mi-stylisée, mi-historique. Si les impressionnants décors font penser à un labyrinthe anonyme, avec des blocs très utilitaires -parfois murs, parfois tombes, etc.-,  les déplacements de ces blocs demeurent très habiles ; il nous semble qu’au-dessous de tout ceci (et ce n’est pas beaucoup), il y a quelques chanteurs-acteurs de qualité parfois livrés à eux-mêmes. Quelques tableaux se distinguent pourtant, comme l’entrée des gitans au deuxième acte notamment, et la proposition, quoi qu’ajoutant peu à l’œuvre, ne lui enlève rien, et l’on peut dire qu’on est plutôt invité à se concentrer sur la musique. D’autant que musicalement cette production est une éclatante réussite ! A voire encore les 3, 8, 11, 15, 20, 24, 27 et 29 février ainsi que les 3, 6, 10 et 15 mars 2016, avec deux distributions différentes (NDLR : pour y écouter le chant incandescent d’Anna Netrebko, vérifier bien la date choisie encore disponible)

 

charles_duprat_opera_national_de_paris-il-trovatore-c-charles-duprat-onp-21-

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra National de Paris, Opéra Bastille. le 31 janvier 2016. G. Verdi : Il Trovatore. Anna Netrebko, Marcelo Alvarez, Ludovic Tezier… Choeur et Orchestre de l’Opéra National de Paris. José Luis Basso, chef des choeurs. Daniele Callegari, direction musicale. Allex Ollé (La Fura dels Baus), mise en scène. Illustrations : Anna Netrebko, Ludovic Tézier (DR)

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Jonas Kaufmann est RadamèsOn le sait, La Damnation de Faust du génial Hector Berlioz est une partition rebelle, à la fois opéra de l’imagination et anti-opéra , dont la fantaisie et la concision des scènes causent bien des soucis aux metteurs en scène qui s’aventurent à la traduire en images. Nouveau trublion des scènes lyriques internationales, le letton Alvis Hermanis – signataire d’une extraordinaire production des Soldaten de Zimmerman au Festival de Salzbourg – a essuyé une bronca historique à l’Opéra Bastille, à l’issue de la première, à tel point que Stéphane Lissner lui a demandé de revoir certains détails de sa copie, changements opérés dès la deuxième représentation (nous étions, quant à nous, à la troisième).

Mise en scène huée à l’Opéra Bastille

Bronca à Bastille

La DamnationNous n’avons donc pas vu certains « effets », tel la copulation d’escargots pendant le grand air de Marguerite « D’amour l’ardente flamme », qui a provoqué l’ire ou les rires du public, et qui pourtant ne faisait, nous le voyons ainsi, que traiter avec humour l’érotisme très accusé entre les deux principaux protagonistes. Pour notre part, donc, nous avons été séduits par la production, tant par son postulat de départ – Faust est ici un scientifique et non plus un philosophe, dédoublé par Stephen Hawking dans un fauteuil roulant (joué par le danseur Dominique Mercy), convaincu que la survie du genre humain passe par la colonisation de Mars – que par les fabuleuses images vidéo de Katarina Neiburga, projections d’une grande beauté visuelle (images de mars, champ de coquelicots d’un rouge flamboyant, baleines s’ébattant dans l’onde ou encore spermatozoïdes jetés dans une course frénétique pour aller féconder une ovule), jamais gratuites à nos yeux, à l’instar des superbes chorégraphies imaginées par Alla Sigalova.

Un bémol cependant à apporter à ses dernières, qui n’ont rien à voir avec leur pertinence et beauté intrinsèque, mais leur omniprésence nuit parfois à l’attention que l’on devrait porter au chant, comme à la musique. Autre point noir, Alvis Hermanis ne s’est pas assez investi dans la direction d’acteurs, les chanteurs – et plus encore le chœur – restant la plupart figés, ou ne faisant que passer de cour à jardin sans guère plus d’interaction entre eux.

 

Jonas Kaufmann, Bryn Terfel : Faust et Méphistofélès de rêve

Mais c’est plus encore pour le somptueux plateau vocal que le déplacement s’imposait. Le ténor star Jonas Kaufmann campe un Faust proche de l’idéal, capable d’assumer aussi bien la vaillance de « L’Invocation à la Nature » que les ductilités du duo avec Marguerite. A partir du sol aigu, son utilisation très subtile du falsetto délivré pianississimo (la « marque maison » du ténor allemand) est un authentique tour de force, et le raffinement avec lequel il intègre ces passages escarpés dans la ligne mélodique souligne une musicalité hors-pair. De surcroît, sa prononciation du français est parfaite, de même que celle du baryton gallois Bryn Terfel, tour à tour insinuant et incisif, qui ravit l’auditoire avec sa magnifique voix chaude et superbement projetée. La puissance de l’instrument, la beauté d’un timbre reconnaissable entre tous, comme la pertinence du moindre de ses regards, donnent le frisson. Enfin, comment ne pas être admiratif devant la multitude d’inflexions dont il pare la fameuse « Chanson de la puce », ou devant l’intelligence et l’élégance avec lesquelles il délivre sa magnifique « Sérénade ».

Face à ces deux personnages, Marguerite symbolise la vie qui résiste. La voix ronde et chaude de Sophie Koch donne beaucoup de douceur à l’héroïne, et la manière dont la mezzo française délivre avec maîtrise et émotion sa « Ballade », de même que sa « Romance », fait d’elle une Marguerite lyrique et grave à la fois, qui est la vraie opportunité offert à l’humanité d’être sauvée. La distribution est complétée par le Brander plus que convenable du baryton Edwin Crossley-Mercer. Quant aux Chœurs de l’Opéra de Paris, magnifiquement préparés (désormais) par José Luis Basso, ils sont superbes de bout en bout, et la cohésion des registres impressionnent durablement dans la fugue de l’Amen ou encore dans la sublime apothéose finale.

Dans la fosse, Philippe Jordan veille aux grands équilibres, et si « La Marche hongroise » manque de clinquant, il sait toutefois – à certains moments – conduire à l’effervescence un Orchestre de l’Opéra de Paris qui fait honneur à l’extraordinaire et subtile orchestration berliozienne. Sous sa baguette, la phalange parisienne vit, les cordes chantent, les bois se distinguent, et les mille et un détails de la partition sautent ici à nos oreilles enchantées. A peu près seul et contre tous – et malgré les quelques réserves émises plus haut – la mise en scène imaginative et esthétique d’Alvis Hermanis nous a fait rêver.

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 23 juin 2015. Cilea : Adriana Lecouvreur. Angela Gheorghiu, Marcelo Alvarez, Luciana D’intino, Alessandro Corbelli… Choeur et Orchestre de l’Opéra National de Paris. Daniel Oren, direction. David McVicar, mise en scène.

Le plus élégant des vérismes revient à l’Opéra de Paris cet été avec la reprise d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea ! La production du metteur en scène Ecossais David McVicar dispose d’une distribution étoilée fabuleuse à souhait, avec nulle autre que l’Angela Gheorghiu dans le rôle-titre et les belles personnalités d’une Luciana D’Intino, d’un Alessandro Corbelli ou d’un Raul Giménez, entre autres. La musique passionnante et raffinée est interprétée par l’orchestre et les choeurs de la maison, dirigée par Daniel Oren. Un palpitant cadeau musical pour une soirée d’été !

Cilea : l’élégance romantique revisitée

cilea francesco adriana lecouvreur 300Francesco Cilea est un compositeur que l’on entend peu. Or, il s’agît du plus raffiné et sensible représentant des dits « véristes » italiens. Un titre qui lui sied plus ou moins bien. Il est juste dans le sens où le compositeur cherche à mettre en musique la vie de ses personnages, et pour se faire le sentiment prime toujours sur la forme. Mais il est quelque peu injuste puisque avec Adriana Lecouvreur de Cilea, nous ne sommes pas devant une œuvre qui sacrifie tout à l’effet et qui abuse d’un bel canto conventionnel et outré, comme c’est le cas chez d’autres véristes de première et seconde zone… L’héroïne de l’opéra est un personnage historique, l’une des grandes interprètes de Corneille et de Racine, et une
amie intime de Voltaire. Elle a vécu de 1692 à 1730. Le livret d’après la pièce de Scribe pimente l’histoire véridique avec la mort de l’actrice, une scène finale, magistrale pleine de panache. En vérité, nous ne connaissons pas la cause de la mort inattendue de l’actrice tant regrettée à son époque. L’histoire de sa rivalité amoureuse avec une Princesse et son empoisonnement par elle est une construction romantique … tout à fait délicieuse !

 

 

 

angela-gheorghiu-adriana-lecouvreur-opera-bastille-juin-jiullet-2015-classiquenews-presentation

 

 

Délicieuse, savoureuse, surtout touchante est la prestation de toute la distribution ce soir (ou presque!). Nul autre qu’Angela Gheorghiu interprète le rôle-titre. Un des ses personnages fétiches qui lui va toujours très bien, malgré les plaintes exagérées et plutôt injustifiées des quelques journalistes qui semblaient ne pas pouvoir (vouloir?) entendre son souffle (certes, moins puissant qu’auparavant, mais toujours présent) ni son bellissime legato, une chose rare. Elle a dans ce rôle une prestance extraordinaire. Si elle aurait pu être plus imposante lors du récit de Phèdre à l’acte III, elle touche profondément l’auditoire dans la totalité du IVe. La Princesse de Bouillon de la mezzo Luciana D’Intino est une rivale digne de ce nom. Elle est impressionnante sur scène et son duo avec Adriana au IIe acte est l’un des moments forts, l’un des plus palpitants. Le Maurizio du ténor Marcelo Alvarez est aussi convaincant, mais dans une moindre mesure cependant. Il fait preuve de délicieuses nuances vocales et son émission est correcte. Souvent ovationné par le public (comme la Gheorghiu d’ailleurs), il est davantage crédible dans son quiproquo amoureux et son partage sentimental juvénile. Félicitons fortement l’Abbé de Raul Giménez, à la voix large et au beau timbre, et surtout le Michonnet d’Alessandro Corbelli, dont l’excellentissime prestation vocale et scénique restera dans les annales.

La performance de l’orchestre maison sous la direction de Daniel Oren est également remarquable, voire extraordinaire. La tension est omniprésente en grand partie grâce aux nuances de sa lecture, riche en effets, certes, mais elle surtout d’une incroyable efficacité dramatique, plein de tension (chose peu évidente pour une œuvre de 4 actes avec deux entractes et un très très long précipité). Les piani des cordes frémissantes, la justesse des cuivres et la finesse des bois… Tout y est présent pour notre plus grand bonheur. Quant à la mise en scène de David McVicar, elle est très claire et efficace, tout en composant un véritable tableau visuel, fastueux et grandiloquent. Nous y trouvons un ballet comique, du théâtre dans le théâtre, de la tension dramaturgique et de l’émotion à fleur de peau, parfois facile mais jamais compassé ni ennuyeux ! Le travail d’acteur est lui aussi remarquable. Si nous aurions préféré une autre solution pour le long précipité de 7 minutes entre les deux premiers actes, la production demeure extrêmement satisfaisante et franchement réussie.

A voir absolument à l’Opéra Bastille encore le 29 juin, et les 3, 6, 9, 12 et 15 juillet 2015.

Adriana Lecouvreur

Adriana_Review-2-447x550Paris, Opéra Bastille. Cilea : Adriana Lecouvreur. Du 23 juin au 15 juillet 2015. L’événement lyrique de l’été à l’Opéra Bastille est bien cette “nouvelle” production (8 représentations) qui investit la Maison parisienne en juin et juillet 2015. Créée à Londres en 2010, et depuis devenue mythique, l’Adriana Lecouvreur version McVicar, de surcroît avec la soprano envoûtante Angela Gheorghiu (attention sur certaines dates uniquement) défend le dramatisme passionnel de l’ouvrage du compositeur calabrais Francesco Cilea (son chef d’oeuvre) avec une élégance et une clarté exemplaires. Ni vision décalée (souvent laide) ni conservatisme poussiéreux, la mise en scène reste respectueuse de la progression émotionnelle du drame comme de la peinture sociale contrastée qui paraît dans l’histoire : les comédiens et le milieu du théâtre qui est celui de “l’humble servante”, Adriana ; les salons parisiens très classes et prestigieux des princes de l’aristocratie française de l’Ancien Régime propres aux années 1730 (nous sommes en plein rocaille Louis XV) : les années du scandale d’Hippolyte et Aricie perpétré par Rameau en 1733). Maurice (futur Maréchal de Saxe et vainqueur de la bataille de Fontenoy) et la Princesse (Duchesse) de Bouillon, tour à tour amant déguisé puis rivale d’Adriana, affirment ici la présence d’un XVIIIème siècle raffiné et esthète qui submerge et précipite  la “pauvre” vie de l’actrice pourtant adulée.

Admirée par Voltaire qui en était amoureux, Adrienne Lecouvreur (1692-1730) fut la Champmeslé du XVIIIè, une tragédienne née, capable de faire frémir le parterre par la justesse et l’économie de son jeu et la maîtrise de sa déclamation chez Corneille et Racine. La légende certifie que la comédienne  disparut d’un mal mystérieux  à 38 ans seulement. Fut-elle bel et bien empoisonnée par sa rivale la Bouillon, amoureuse malheureuse du Maréchal de Saxe ? Cilea s’inspire de la pièce de Scribe (jouée sur les planches par l’actrice Rachel, autre étoile du théâtre tragique classique) et restitue sur la scène lyrique, la présence charismatique et noble de cette diva du genre tragique, restée inégalée mais aussi légendaire que ses consoeurs aux siècles différents, Champmeslé et Sarah Bernhardt.

 

 

 

Du théâtre à l’opéra, de la scène à la réalité

Grandeur tragique d’Adriana Lecouvreur

 

 

angela-gheorghiu-adriana-lecouvreur-opera-bastille-juin-jiullet-2015-classiquenews-presentation

 
Disciple formé à Naples, Francesco Cilea (mort en 1950) ressuscite le style épuré et superbement mélodique des grands Napolitains qui n’avaient pas de secret pour celui qui pouvait assister à toutes les représentations d’opéras au San Carlo (en tant que directeur de l’orchestre et des choeurs de la plus célèbre école musicale de Naples, la Real Scuola di musica San Pietro a Majella). Dans le sillon du choc de Cavalleria Rusticana de Mascagni (choc esthétique qui marque la naissance de l’opéra vériste), Cilea compose plusieurs opéras aux titres féminins : Gina (1889), Tilda (1892, dont le si sévère critique Hanslick loue le génie du Cilea orchestrateur), L’Arlésienne (1897 avec Caruso dans le rôle de Federico), enfin Adriana Lecouvreur, créé au Teatro Lirico de Milan le 6 décembre 1902 (avec Caruso dans le rôle de Maurice). L’ouvrage affirme le raffinement d’un écriture qui certes peut être associée au courant vériste mais qui n’en partage pas ses excès expressionnistes : l’art de Cilea s’impose par son très subtil équilibre entre lyrisme poétique et intensité expressive, un classicisme porteur de raffinement qui reste absent chez ses confrères et contemporain. En cela, Cilea rejoint la veine d’un Puccini, tout autant soucieux de rythme dramatique que de somptuosité orchestrale.  La dernière production d’Adriana Lecouvreur à Paris remonte à 1993 avec l’immense et légendaire Mirella Freni dans la rôle-titre.

logo_francemusiqueDiffusion sur France Musique samedi 26 juillet 2015, 19h. Le dvd de cette production devenue légendaire, avec Angela Gheorghiu, Olga Borodina et Jonas Kaufmann dans les rôles d’Adriana, Bouillon, Maurice (sur les pas de Caruso) est l’objet d’un double dvd déjà critiqué sur classiquenews et coup de coeur de la Rédaction DECCA décembre 2010).

 

 
 

 

Paris, Opéra Bastille. Cilea : Adriana Lecouvreur. Du 23 juin au 15 juillet 2015.

 

 
 

 

Synopsis

Acte I. Avant la représentation de Bajazet de Racine, le Prince de Bouillon vient encourager sa protégée, la Duclos, rivale de l’actrice à succès Adrienne Lecouvreur. Celle aime en secret un jeune officier qu’elle croit être au service du Comte Maurice de Saxe : mais ce jeune homme qu’elle aime est le Comte lui-même. Ce dernier vient lui faire ses compliments. A la fin de la représentation, le Prince de Bouillon invite les acteurs : Adrienne accepte espérant retrouver au dîner son aimé.

Acte II. Chez le princesse et la princesse de Bouillon, Adriana est présentée au Comte Maurice de Saxe : elle comprend la surpercherie et pardonne à son fiancé. Adriana fait aussi connaissance de la Princesse de Bouillon, sa rivale.

Acte III. Chez le Prince de Bouillon, Adriana par le truchement du monologue de Phèdre de Racine accuse presque directement la Princesse de Bouillon d’adultère. La rivalité entre les deux femmes atteint un sommet d’intensité qui laisse présager une fin tragique.

Acte IV. Chez Adriana. L’actrice reste troublée par l’intimité que Maurice et la Princesse de Bouillon cultive. Elle se sent abandonnée par Maurice. Elle respire les violettes fanées qu’on vient de lui adresser : ces mêmes violettes empoisonnées qui ont cependant le parfum de son amour passé, pense-t-elle. Maurice paraît, ôte tout doute dans l’esprit bientôt défaillant de l’actrice : elle chancèle, mourante et suffocant, comme sur la scène de ses plus grands triomphes, Adrian expire dans les bras de Maurice.

 

 
 

 

Adrienne Lecouvreur à l’Opéra Bastille, Paris
Nouvelle production
Drame lyrique en 4 actes (1902)
Musique de Francesco Ciléa (1866-1950)
Livret d’Arturo Colautti
d’après Adreienne Lecouvreur, pièce d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé

DANIEL OREN, Direction musicale
DAVID MCVICAR, Mise en scène

ANDREW GEORGE, Chorégraphie
MARCELO ALVAREZ, Maurizio
WOJTEK SMILEK, Il Principe di Bouillon
RAÚL GIMÉNEZ, L’Abate di Chazeuil
ALESSANDRO CORBELLI, Michonnet
ALEXANDRE DUHAMEL, Quinault
CARLO BOSI, Poisson
ANGELA GHEORGHIU ⁄ SVETLA VASSILEVA (29 juin, 9, 15 juillet), Adriana Lecouvreur
LUCIANA D’INTINO, La Principessa di Bouillon
MARIANGELA SICILIA, Madamigella Jouvenot
CAROL GARCIA, Madamigella Dangeville
ORCHESTRE ET CHOEURS DE L’OPÉRA NATIONAL DE PARIS
JOSÉ LUIS BASSO, Chef des Choeurs

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 2 juin 2015. Chausson : Le roi Arthus. Thomas Hampson. Philippe Jordan (direction), Graham Vick (mise en scène) …

CHAUSSON ROI ARTHUS Thomas Hampson production opera bastille paris critique compte rendu juin 20154636399_7_b2ae_roberto-alagna-dans-le-roi-arthus_8b7648192ad5ab2d863117e7ad6f3ab5Visuellement décevante, la version d’Arthus présentée actuellement à Paris rate son retour auprès du grand public à cause d’une réalisation scénographie… sans souffle ni trouble, rien qu’anecdotique voire chichiteuse. Un tel décalage entre les milles diaprures allusives de la musique et le misérabilisme confus de la mise en scène porte atteinte à la réussite globale de la production. C’était pourtant la promesse d’un superbe événement lyrique à Paris : la production sur la scène parisienne de l’unique opéra d’Ernest Chausson (1855-1899), l’auteur de l’envoûtant Poème de l’amour et de la mer : Le Roi Arthus qui est sa propre proposition sur le thème de la légende arturienne. L’ouvrage achevé en 1894, est créé en 1903, après la mort de l’auteur (1899), il demeure un écho manifeste du théâtre wagnérien mais d’une conception originale et puissante. C’est tout l’intérêt de le réécouter aujourd’hui pour une juste réévaluation.

 

 

Musicalement irréprochable, la production d’Arthus 2015 à l’Opéra Bastille est visuellement décevante

Légende arthurienne désenchantée …

 

Chausson roi arthus opera bastille critique compte rendu 781473-le-roi-arthus-saison-2014-2015Car cette résonance wagnériste est originale et puissante sur le plan autant musical que dramatique. L’argument de cette production est la direction fine et allusive de Philippe Jordan comme le plateau vocal efficace : invité de prestige à Paris, Thomas Hampson presque sexagénaire, toujours aussi fin diseur et wagnérien de première classe : le baryton américain apporte une finesse et parfois un trouble tragique présent dans la musique. Son incarnation sait envisager et rendre visible le rêve qui habite ce roi déjà appelé ailleurs. Cette profondeur est hélas invisible dans l’affligeante mise en scène de Graham Vick : des toiles peintes minimalistes et vaguement primitives, des fleurs en plastic, un canapé rouge… qui s’embrase ; rien qu’un vision simpliste et banale qui manque tellement d’onirisme ; difficile quand même de mesurer ainsi la force d’un ouvrage wagnériste français parmi les plus passionnants du romantisme hexagonal : il serait temps de reconnaître à Chausson comme c’est le cas de Vierne ou Franck, voire Théodore Dubois – récemment revivifié, qu’il existe bel et bien un wagnérisme en France absolument original, et pas que suiveur…  ; de leurs côtés, Roberto Alagna et Sophie Koch en vedettes franco françaises restent corrects, souffrant jusqu’à l’extase immobile puis mourant enfin car Lancelot et la Reine Genièvre, possédés et dévorés par la culpabilité, expireront après avoir trahi le bon roi Arthus, respectivement l’ami et l’époux.  Hélas, manquant de grandeur, de souffle, de mystère (ce vers quoi tend continûment la musique de Chausson), la production du Roi Arthus musicalement cohérente, rate visuellement et scéniquement, son retour dans la Maison. Parce que l’indigence laide de la mise en scène contredit l’appel au rêve, à l’immatérielle abstraction énigmatique de la musique d’un Chausson ivre et en extase… Saluons également la qualité des seconds rôles masculins qui offrent une série de superbe articulation française : Cyrille Dubois (le laboureur), Alexandre Duhamel (Mordred), Stanilas de Barbeyrac, le ténor dont on parle (Lyonnel), même Peter Sidhom, ici même Albérich wagnérien retors passionnant (dans la Tétralogie de Wagner présentée en 2013, dans la mise en scène de Günter Krämer), apporte au logo_francemusiqueprofil du magicien Merlin, une once de profondeur humaine (malgré un français moins impeccable). Avoir et surtout écouter, jusqu’au 14 juin 2015, Paris, Opéra Bastille. Diffusion sur France Musique, le samedi 6 juin 2015 à 19h30.

Le Rois Arthus de Chausson à l’Opéra Bastille, mai et juin 2015.
Mise en scène : Graham Vick
Direction musicale : Philippe Jordan

Le Roi Arthus: Thomas Hampson
Genièvre: Sophie Koch
Lancelot : Roberto Alagna
Merlin  : Peter Sidhom
Lyonnel: Stanislas de Barbeyrac
Mordred : Alexandre Duhamel
Allan : François Lis
Le Laboureur : Cyrille Dubois
Un Chevalier : Tiago Matos
Un Ecuyer : Ugo Rabec
Soldats : Vincent Morell, Nicolas Marie, Julien Joguet, …
Choeurs et orchestre de l’Opéra National de Paris
Chef des choeurs : José Luis Basso

Paris, Opéra Bastille, le 2 juin 2015

Le Don Giovanni de Michel Haneke repris à l’Opéra Bastille

MOZART_Opera_portrait_profilParis, Opéra Bastille. Mozart: Don Giovanni. Michel Haneke, 15 janvier>14 février 2015. Reprise de la production de Don Giovanni par le réalisateur et homme de théâtre Michel Haneke. Le spectacle a été créé in loco en 2006 et porte toutes les marques du monde réaliste voire cru et même violent (La pianiste) du metteur en scène autrichien. Particulièrement célébré grâce aux films, Le Ruban blanc et le récent Amour (palme d’or à Cannes), Michel Haneke sait se glisser dans l’intimité brute et pure des émotions en sachant parfaitement maîtriser la convention illusoire du théâtre. Mieux le cinéaste efface l’artificiel de la caméra et pénètre au cœur des passions et des intentions, à mille lieux du convenu et de tout sentimentalisme. Bach, Schubert, Mozart sont ses compositeurs favoris : mais allusivement ou très fugacement présents dans ses films. Gérard Mortier lui offre une mise en scène à l’opéra : Katia Kabanova fut évoquée mais écartée (car Haneke ne pouvait mettre en scène un opéra dont il ne parlait pas la langue). Mozart s’est imposé naturellement : ainsi ce Don Giovanni de 2006, créé à Bastille et repris en janvier et février 2015.

 

 

 

Rapports de force

 

mozart-don-giovanni-michel-haneke-opera-bastille-paris-janvier-fevrier-2015-300Réaliste et cynique, clinique observateur des rapports de force qui se réalisent dans l’opéra de Mozart et de son librettiste Da Ponte, Haneke imagine le séducteur sans dieu, directeur des ressources humaines dans une grande entreprise de La Défense : son terrain de chasse, les femmes de ménage … voilà qui transforme le duettino entre le chasseur et la gazelle Zerlina en… scène de harcèlement musical.
Soulignant l’importance du jeu théâtral (aussi capital que le chant, voire plus dans certaines séquences…), n’hésitant pas à ponctuer le drame mozartien, de scènes de pur théâtre, Haneke sonde la violence humaine au-delà du supportable : que peut un diable s’il n’a pas de victimes consentantes ? Que peut être l’homme s’il ne peut tôt ou tard exercer sa domination ? C’est un monde de jouisseurs et de… masochistes. Un même regard s’est ensuite développé dans son Cosi fan tutte, présenté à Madrid puis Bruxelles en 2013. La modernité de Don Giovanni vient de sa justesse critique sur le genre humain : pas de prédateur sexuel sans victime à demi consentante ? C’est dans cette vision sans fausse pudeur, mais juste par les troubles et les ambivalences qu’elle sait déceler que le drame musical prend ici une nouvelle dimension.

Ex compagnon d’Anna Netrebko, le baryton uruguayen Erwin Schrott incarne la félinité perverse et manipulatrice du héros sans morale et une nouvelle distribution réactive à ses côtés le jeu de séduction et de domination qui pilote les rapports de Don Giovanni avec les femmes de l’opéra : la fausse prude Anna, l’amoureuse sincère délaissée Elvira, la jeune fausse ingénue Zerlina… Dans la fosse, Alain Altinoglu retrouve un opéra qu’il a appris à aimer et à défendre comme pianofortiste sous la direction de Jean-Claude Malgoire, en 2011 à Tourcoing. C’est d’ailleurs le fondateur et directeur de l’Atelier Lyrique de Tourcoing qui lui a permis de diriger son premier opéra : Don Giovanni, justement (en 2002). 13 ans plus tard, la vision de l’ouvrage s’est enrichie, en particulier la présence de la mort semble plus prenante que l’apparente insouciance du héros. Un Don Giovanni hanté par les ténèbres, malgré sa provocation finale ? C’est ici la volonté de construire l’opéra comme un drame organique dont tout le flux depuis les premiers accords (les pas du Commandeur déjà) s’accomplit inéluctablement vers le sommet qui en est la confrontation du héros avec Dieu, du fils avec son père… Explicitation et réponse sur la scène de l’Opéra Bastille à compter du 15 janvier et jusqu’au 14 février 2015.

 

 

boutonreservationParis, Opéra Bastille. Du 15 janvier au 14 février 2015. Mozart / Da Ponte : Don Giovanni. Michel Haneke, mise en scène (reprise. Création en 2006). A. Altinoglu, direction.

Diffusion sur Radio classique le 11 février 2015 à 19h.

 

 

Benjamin Millepied présente Daphnis et Chloé à l’Opéra Bastille

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeParis, Opéra Bastille. Daphnis et Chloé : Millepied, Ravel, 10mai>8 juin 2014.  A 36 ans, le danseur et chorégraphe Benjamin Millepied new yorkais depuis 20 ans,  se voit offrir un pont d’or : prenant en octobre 2014, ses fonctions de directeur de la danse de l’Opéra de Paris en succession de Brigitte Lefèvre, directrice depuis 1995. L’époux à la ville de l’actrice sublimissime Natalie Portman, rencontrée sur le tournage de Black Swan dont il a signé la chorégraphie (2012), Benjamin Millepied propose en mai et juin 2014, comme un avant-goût de ses aptitudes pour Paris, un baptême précédant son entrée officielle dans la Maison parisienne.

L’ex principal dancer du New York City Ballet (2002) signe une première chorégraphie désormais très attendue : Daphnis et Chloé d’après Maurice Ravel créée à partir du 10 mai 2014 à l’Opéra Bastille. Le nouveau ballet s’inscrit au programme d’une  série couplée avec Balanchine (14 représentations au total). La soirée du 3 juin est diffusée en direct depuis l’Opéra Bastille dans les salles de cinéma.

Comme en 1913, Stravinsky compose une œuvre atypique, inclassable, visionnaire et aussi prophétique (en ce sens qu’elle annonce la modernité), Daphnis et Chloé bénéficie de la musique de Maurice Ravel l’une des plus éblouissantes qui soit, véritable défi pour l’orchestre et aussi, terreau fertile pour l’imaginaire des chorégraphes.  L’intention de Benjamin Millepied est d’écarter le déroulement chorégraphique du prétexte strictement narratif (livret et texte de Longus), pour tenter une nouvelle divagation suggestive en lumières, couleurs, formes, proche de l’infini de la musique.

Soirée George Balanchine / Benjamin Millepied

Etoiles, premiers danseurs et corps de Ballet

Orchestre de l’Opéra national de Paris

Philippe Jordan, direction

LE PALAIS DE CRISTAL

NOUVELLE PRODUCTION

GEORGES BIZET, musique (Symphonie en ut majeur)

GEORGE BALANCHINE, Chorégraphie (Opéra de Paris, 1947)

CHRISTIAN LACROIX Costumes

DAPHNIS ET CHLOÉ

CRÉATION

MAURICE RAVEL Musique (Versionintégrale) 

BENJAMIN MILLEPIED, chorégraphie

DANIEL BUREN, décors

Le programme de l’Opéra Bastille met en regard deux chorégraphes ayant travaillé pour le NY City Ballet, George Balanchine, son fondateur, et Benjamin Millepied, qui y suivi toute sa formation de danseur et de chorégraphe. Sur une œuvre de jeunesse de Bizet, La Symphonie en ut majeur (gorgée de saine juvénilité), George Balanchine signe, en 1947, sa première création pour le Ballet de l’Opéra, Le Palais de cristal, épure formelle frappante par sa proposition à relire et renouveler aussi l’art de la mesure, l’équilibre de la danse française, hommage à la Compagnie et au style français.

Avec Daphnis et Chloé, Benjamin Millepied signe sa troisième création pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Prologeant le geste et la pensée balanchiniens, le jeune chorégraphe, directeur de la danse de l’Opéra de Paris, s’inspire des rythmes et des couleurs de la « symphonie chorégraphique » pour orchestre et chœur de Ravel. Les deux ballets sont dirigés par Philippe Jordan, qui accompagne, pour la première fois, les danseurs du Ballet de l’Opéra.

14 représentations du 10 mai au 8 juin 2014 à l’Opéra Bastille

INFORMATIONS / RÉSERVATIONS

Téléphone : 08 92 89 90 90 (0,337€ la minute) -  téléphone depuis l’étranger : +33 1 71 25 24 23

Internet : www.operadeparis.fr

Aux guichets : au Palais Garnier et à l’Opéra Bastille
- de 11h30 à 18h30 le premier jour d’ouverture des réservations de chaque spectacle.  De 14h30 à 18h30 tous les jours de la semaine sauf dimanche et jours fériés.

Compte rendu, Opéra. Paris. Opéra National de Paris (Opéra Bastille), le 22 janvier 2014. Massenet : Werther. Roberto Alagna, Karine Deshayes, Jean-François Lapointe… Orchestre de l’Opéra National de Paris. Michel Plasson, direction. Benoît Jacquot, mise en scène.

Paris, Opéra Bastille : Werther de Massenet. Alagna, Deshayes, jusqu’au 12 février 2014. La production parisienne sous la direction de Michel Plasson s’avère incontournable, confirmant le succès de cette reprise …  Werther de Massenet (1892) revient sur la scène de l’Opéra National de Paris dans la célèbre mise en scène de Benoît Jacquot. Michel Plasson dirige l’Orchestre maison avec élégance et raffinement. Roberto Alagna incarne le rôle-titre avec une passion et un abandon à fondre les cœurs. Karine Deshayes compose une Charlotte dramatique et d’une grande dignité.

 

 

Le cas Massenet ou l’investissement rédempteur des interprètes

Investissement rédempteur des interprètes

 

GetAttachment.aspx Werther est l’un des opéras les plus célèbres et les plus représentés de tout l’opus lyrique de Massenet. Pourtant, lors de sa première mondiale (en Allemagne, 1892) le public et la critique sont déroutés par l’aspect acidulé de l’ouvrage. Ceci se comprend facilement, la source du livret étant un héros pré-romantique Allemand de la plume d’un grand génie germanique Johann Wolfgang von Goethe. Le roman épistolaire et subtilement autobiographique de Goethe a fait sensation lors de sa parution en 1774. L’effet Werther se voyait dans le changement de mode vestimentaire, les jeunes hommes et femmes s’habillant comme les protagonistes du roman, mais l’impact de l’œuvre a eu aussi un visage plus profond et glauque : il a en effet déclenché une série de suicides qui marqueront fortement la conscience collective.

L’adaptation du roman  par Edouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, comme la mise en scène traditionnelle et belle de Benoît Jacquot, sont d’une grande efficacité. S’il n’y a pas la profondeur métaphysique du roman, elle se marie brillamment à la musique de Massenet, en l’occurrence d’une délicieuse mélancolie romantique. Cet état d’esprit mélangeant finesse diaphane et trouble sentimental est comme celui des protagonistes.

Le rôle de Werther est tenu avec charisme par le ténor Roberto Alagna. Il compose un personnage rayonnant, captivant et touchant dans sa détresse passionnelle. Il incarne avec brio l’exubérance et la naïveté du jeune amoureux. Ici Alagna délecte l’auditoire avec les apports généreux de son art… : une diction sans défaut, une science déclamatoire confirmée, un souffle facile, un registre aigu lumineux. Quand il chante « Pourquoi me réveiller ? » au troisième acte, le temps s’arrête, rien ne paraît exister dans la salle gargantuesque à part l’ardente et ensorcelante misère du jeune poète. La Charlotte de Karine Deshayes est aussi convaincante par son investissement, son jeu d’actrice engageant, une ligne de chant délicatement nuancée comme la psychologie du personnage… Elle est presque suprême dans la scène des « lettres » au troisième acte. Quand elle implore la pitié de Werther pendant qu’il l’étreint en criant « Je t’aime !», à la fin du même acte, l’effet est impressionnant et les frissons inévitables. Remarquons également l’Albert du baryton Jean-François Lapointe, d’une noblesse et d’une prestance ravissante, aussi en forme vocalement que physiquement, ou encore la Sophie d’Hélène Guilmette pétillante ma non troppo, au chant charmant, faisant preuve d’une indiscutable candeur vocale et théâtrale.

La direction de Michel Plasson s’accorde somptueusement à la nature de l’opéra. Il exploite avec douceur les qualités de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris et les beautés de la partition… Un coloris raffiné, dont l’aspect atmosphériste parfois fait penser à un certain Debussy (!), ou encore la richesse mélodique dont la simplicité et la lucidité préfigurent Puccini. Massenet a dit de lui-même qu’il était « un compositeur bourgeois », ce soir, pourtant, sa musique dépasse l’épithète mondaine grâce à la performance touchante et surtout réussie des interprètes. Encore à l’affiche de l’Opéra Bastille les 2, 5, 9 et 12 février 2014. Incontournable.

La Fanciulla del West de Puccini à l’Opéra Bastille

Paris, Bastille. Puccini: La Fanciulla del West. 1-28 février 2014 … La Fanciulla del West raconte le rêve américain dans l’écriture d’un Puccini soucieux de plaire à l’audience anglosaxone en 1910: dans un décor de Far-west, Minnie est une jeune femme pleine de courage et de tendresse; un coeur tendre qui dans un monde d’hommes (celui des chercheurs d’or), sait imposer sa fière féminité; une sorte d’héroïne moderne. Créé le 10 décembre 1910, sur les planches du Metropolitan de New York, l’opéra de Puccini est une offrande vériste du compositeur italien à l’adresse des USA.
Puccini s’inspire de la pièce de David Belasco (1905), The girl of the Golden. Le compositeur assiste à la création (triomphale) de son 7è opéra (en 3 actes), l’un des rares opus qui met en scène une action amoureuse qui se termine … bien. Success love story, The Fanciulla métropolitaine séduit immédiatement le public américain et les New Yorkais sous le charme réservent une salve d’hommage au compositeur italien. Dans la fosse, Arturo Toscanini porte la tension et la réussite de la production dont font partie Emmy Destinn (Minie) et Enrico Caruso (Dick Johnson), … avant l’exceptionnel et désormais légendaire Franco Corelli dans le rôle masculin.

Bastille_puccini_fanciulla-del-west-opera-bastille-2014-570

 

La Fanciulla fait son entrée à Bastille

 

Le sujet central de la ruée vers l’or en Californie inspire à Puccini l’une de ses pages orchestrales les plus flamboyantes (et les plus audacieuse). La valeur de l’écriture puccinienne vient du respect permanent du créateur vis à vis de la psychologie des personnages.
Parmi les garçons brusques au coeur tendre, tous épris de la belle barmaid, propriétaire du saloon La Polka, Minnie tient la dragée haute: elle leur enseigne la lecture comme institutrice et incarne aussi la loyauté morale: elle leur lit la Bible. C’est une âme noble et admirable par son humanité et sa générosité. Alors que Jack Rance le shérif (baryton) aime lui aussi Minnie, survient l’étranger par lequel la catastrophe arrive: Jack Johnson (ténor). Un vaillant au passé trouble qui saisit dès son apparition le coeur de la jeune femme… D’autant que Minnie est une âme romantique qui croit au prince charmant.
Eprise, la jeune femme sauve des griffes du shérif Rance, Jack qui est en fait un bandit en fuite (de son vrai nom Ramerrez). Ici triomphe l’amour et Minnie se distingue du milieu des mineurs par ses rêves utopiques, son désir de dépassement, son ardente croyance dans la construction d’un monde pacifié, hors des joutes viriles sans lendemain qui se nourrissent d’alcool, de rivalités potaches, d’affrontements réguliers.
La figure de Minnie ne partage rien avec les héroïnes antérieures de Puccini: ni Manon, ni Tosca, ni même Cio Cio San et pas encore Turandot. A contrario des sacrifiées tragiques, voici une femme forte qui inscrit ses rêves en lettres d’or à la face d’une société masculine permissive, jalouse, sauvage, étriquée. Dans une société phallocratique, la femme n’est elle pas l’avenir de l’homme ?

 

boutonreservation

 

La fanciulla del West fait son entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris (il était temps), du 1er au 28 février 2014. 10 représentations à l’Opéra Bastille.
Diffusion en direct dans les salles de cinéma, le lundi 10 février (réseau UGC), 19h30
Diffusion en direct sur France Musique le samedi 22 février 2014 à 19h30

 

 

 

Pourquoi y aller ? 3 raisons pour ne pas manquer La Fanciulla del West à l’Opéra Bastille à Paris :
- la direction de Carlo Rizzi, fin maestro, ardent défenseur d’une dramaturgie haletante et certainement détaillée
- Claudio Sgura dans le rôle de Jack Rance, le voyou au cœur tendre, épris de la belle Minnie
- Nina Stemme, hier wagnérienne accomplie sous la direction de Philippe Jordan dans Tannhäuser : son timbre ample et chaud devrait apporter chair et fièvre à l’âme généreuse de la belle Minnie ; y compris lorsque la jeune femme cache son amant et doit même tricher aux cartes pour sauver l’homme qu’elle aime…

 

Informations et réservations sur le site de l’Opéra national de Paris, page dédiée à la nouvelle production de La Fanciulla del West de Puccini (production créé à Amsterdam, Nederlandse Opera)

 

 

 

boutonreservation

 

 

 

 

Compte-rendu, concert. Paris. Amphithéâtre Bastille, le 16 décembre 2013. Hommage à Witold Lutoslawski. Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris.

Lutoslawski_opea_bastilleLes anniversaires sont toujours injustes. En 2013, le bicentenaire de mastodontes tels que Verdi et Wagner a bien failli éclipser l’hommage nécessaire à des compositeurs plus méconnus, parmi lesquels Witold Lutosławski (1913–1994). Plusieurs concerts prestigieux ont pourtant contribué à sa réhabilitation, avec le concours de Simon Rattle et l’Orchestre Philharmonique de Berlin, Krystian Zimerman ou Jukka-Pekka Saraste, pour la plupart à la Salle Pleyel.
Le concert du 16 décembre dernier à l’Amphithéâtre Bastille achevait donc le portrait du compositeur polonais avec une belle sélection de ses œuvres vocales.

L’Atelier Lyrique a intelligemment mis à profit la présence de deux de ses membres d’origine polonaise (Agata Schmidt et Piotr Kumon) ainsi que de deux anciens (Ilona Krzywicka et Michał Partyka) et de la soprano roumaine Andreea Soare pour constituer son programme de mélodies polonaises. Lutosławski alternait ainsi avec ses compatriotes Paderewski, Karłowicz, Szymanowski et Chopin. Et, pour achever ce dialogue franco-polonais, Debussy s’est invité au programme, interprété par Elodie Hache, Armelle Khourdoïan et Tiago Matos.

Contrastes et cohérences

Lutosławski, figure particulière dans le paysage musical du XXe siècle, échappe comme ses contemporains Bartók et Prokofiev, à une classification rigide en « écoles » ou en « styles », lui qui s’est aventuré du néo-classicisme au dodécaphonisme avant de trouver sa propre esthétique. Un monde sépare évidemment ses mélodies, au langage harmonique très libre, de celles beaucoup plus postromantiques de Paderewski, Karłowicz, Chopin et même de celles de Szymanowski sélectionnées ici.
La soprano Ilona Krzywicka ouvrait le programme avec cinq belles mélodies de Lutosławski, oscillant entre expressionnisme et poésie éthérée, tandis qu’Andreea Soare concluait avec les Chantefleurs et Chantefables écrites en 1991 sur des poèmes en français de Robert Desnos. Une superbe découverte, où la naïveté des textes est tantôt illustrée, tantôt contredite, par l’aridité de la musique. En milieu de programme, la polonaise Agata Schmidt a superbement incarné les Deux chansons pour enfant, servies par une voix ronde et chaleureuse. Son français fera malheureusement défaut durant les deux mélodies de Paderewski sur des poèmes de Catulle Mendès.
Les autres œuvres de Karłowicz, Chopin, Paderewski, et Szymanowski chantées par les barytons Piotr Kumon et Michał Partyka se révèleront peut-être un peu plus anecdotiques, mais leur texte sera évidemment mis en valeur par une très belle (et rare !) précision dans la diction. La belle voix sombre de Michał Partyka évoquera même parfois celle d’un Serguei Leiferkus.

De Debussy, la soprano Elodie Hache interprétait des Chansons de Bilitis poignantes et palpitantes, malgré une prononciation un peu floue (des r parfois roulés, parfois grasseyés), tandis que la soprano léger Armelle Khourdoïan a démontré une technique extrêmement solide dans cinq autres mélodies (Pierrot, Claire de lune, Apparition, Nuit d’étoiles et La Romance d’Ariel). Le baryton portugais Tiago Matos, dans Le promenoir des deux amants, a lui aussi fait preuve de beaucoup de sensibilité, avec notamment de très jolis aigus pianissimo.

Tous ces jeunes chanteurs parmi les plus prometteurs de l’Atelier Lyrique ont rarement été (sauf quelques petites exceptions) employés avec autant de justesse, chacun dans le répertoire et style qui le met le plus en valeur. Une véritable réussite, tant sur le papier que dans sa réalisation. De telles entreprises ne peuvent qu’être saluées, pour leur originalité, leur intelligence… et leur beauté.

Paris. Amphithéâtre Bastille, le 16 décembre 2013. Hommage à Witold Lutoslawski. Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris : Elodie Hache, soprano ; Armelle Khourdoïan, soprano ; Agata Schmidt, mezzo-soprano ; Andreea Soare, soprano ; Piotr Kumon, baryton ; Tiago Matos, baryton. Avec Ilona Krzywicka, soprano et Michał Partyka, baryton.

Moussorgski: Khovantchina. Paris, Opéra Bastille, 22 janvier-9 février 2013

Moussorgski: Khovantchina. Paris, Opéra Bastille, 22 janvier-9 février 2013

Modest Moussorgski
La Khovantchina, 1886

orchestration de Dmitri Chostakovitch

Dans La Khovantchina, opéra historique, la fresque historique n’empêche pas le profil psychologique de certains protagonistes idéalement captivants. Le sens de l’action, dès l’ouverture, la flamme des émotions et des ambitions individuelles s’affirment. Toute la scène est happée par les forces irrésistibles du destin. La scène a bien rendez-vous avec l’histoire, et le cynisme de la narration, la perversité à l’oeuvre brossent un tableau glaçant et captivant. Plus encore que dans Boris Godounov, autre fresque historique mais plus noire et intimiste, La Khovanshchina (Khovantchina) de Moussorgski est âpre et cynique.Paris, Opéra Bastille
les 22,25,28,31 janvier, 6,9 février 2013

4 heures, deux entractes

La politique, une arène inhumaine

moussorgskiLes opéras de Moussorsgki sont politiques. Comme dans Boris, il s’agit d’exposer d’un côté, la naïveté superstitieuse des masses soumises, leur désir d’un père et d’un guide pacifiste et protecteur; de l’autre, l’opportunisme des cliques sans scrupules, élites patriciennes, menées par de petits caporaux, habiles à exploiter et manipuler la crédulité et l’espoir des peuples, pour ne servir que leur intérêt individuel. L’histoire a ses cycles, celui-là reste le principal scénario de l’histoire russe: nation asservie, espérante, désireuse de liberté mais contradictoirement prête à suivre le premier messie autoproclamé. La Khovanshchina met en scène une galerie de personnages haut en couleur qui sont autant de profils ambitieux, opportunistes, politiques sans scrupules: les Khovansky, père et fils (qui sèment la terreur à Moscou, grâce à leur horde policière Streltsy), le prince Golitsyn (fin politique proeuropéen qui a supprimé les sièges des boyards), le prêtre orthodoxe, illuminé et moralisateur, Dosifei, instance récurrente qui rappelle que l’église ne doit pas être écartée dans le partage du pouvoir… Chacun tire la couverture pour conserver ou renforcer son pouvoir. Enfin, surgit, bras du destin, le sombre Shaklovity, qui dénonce la machination des Khovansky pour s’emparer du pouvoir (d’où le titre “Khovanshchina”). Dans cette arène haineuse et violente, où les femmes sont soumises, qu’il s’agisse de Marfa, prophétesse humiliée ou Emma, luthérienne qui échappe de justesse au viol par Khovansky fils, chef et metteur en scène doivent mettre en lumière et sans outrance ni décalages gadget, les rapports de sadisme, la volonté d’aliénation que les individus exercent les uns sur les autres: la scène de la lettre où Shaklovity dicte au sbire vénal et peureux, la dénonciation de la Khoventchina, la capture d’Emma par Andreï Khovansky qui profite de sa prise pour tenter de la violer… Nous sommes au coeur d’une société chaotique et barbare, cruelle et inhumaine, proie des loups qui se dévorent pour l’inféoder à leur désir. Jamais Moussorgski n’a mieux dépeint le cœur barbare et inhumain des politiques à l’œuvre: manipulation, machination, calcul, hypocrisie, chantage… guerre des chefs, antagonisme de cliques avides et sans éthique… A travers une peinture d’histoire importée sur le scène lyrique, le compositeur ne laisse rien dans l’ombre: il dévoile le vrai visages des âmes politiques, parfaitement déshumanisées: désir et voracité mais aussi solitude et angoisse des hommes de pouvoir, masses asservies et crédules, soldats de Dieu admonestant, policiers ou miliciens crapuleux, pervertis… Il est de coutume de démonter l’opéra par ses faiblesses apparentes. Comparé à Boris, Khovanshchina serait déséquilibré. Rien de tel: Moussorsgki éblouit par son sens de la fresque épique et des individualités, douloureuses ou manipulatrices. Créé en 1886 à Saint-Pétersbourg, après le décès du compositeur (1881), Khovanshchina est une oeuvre majeure, s’appuyant sur un orchestre somptueux (l’ouverture dont le souffle historique et poétique réconcilie grandeur et tendresse), et des choeurs, comme toujours, omniprésents.

dvd
Lire notre critique de l’excellente version au dvd de La Khovanshina, Khovantchina par Michael Boder et Stein Winge au Liceu de Barcelone (2 dvd Opus Arte). Modest Moussorgski (1839-1881): Khovanshchina, 1886. Version Chostakovitch. Avec Ivan Khovansky, Vladimir Ognovenko. Andreï Khovansky, Vladimir Galouzine. Prince Vasily Golitsyn, Robert Brubaker. Shaklovity, Nikolaï Putilin. Dosifei, Vladimir Vaneev. Marfa, Elena Zaremba. Scribe, Graham Clark. Emma, Nataliya Tymchanko… Choeur et orchestre symphonique du Grand Théâtre Liceu de Barcelone. Direction: Michael Boder. Mise en scène: Stein Winge. Réalisation: Angel Luis Ramirez