PARIS : Pretty Yende chante Lucia à Bastille

PARIS, Opéra Bastille. Donizetti : Lucia di Lammermoor, 14 octobre – 16 novembre 2016. En adaptant pour Donizetti en 1835, le roman de Walter Scott, Salvatore Cammarano souligne l’impuissance tragique d’une fille pourtant bien née… elle est noble en son château, mais orpheline et sans le sou.

 

 

 

TOURS : Lucia de Lammermoor, les 7, 9, 11 octobre 2016

Le supplice de Lady Jane Grey par le peintre Hippolyte Paul Delaroche, 1834.

 

 

donizetti-687Lucia pourrait être une histoire parallèle au Roméo et Juliette de Shakespeare, l’une de ses possibles « variations » : il y est question comme dans le drame médiéval d’une rivalité entre deux clans, ici les Ashton et les Ravenswood. Et dans ce conflit qui détruit les familles, surgit l’amour qui unit pourtant deux de ses membres : Lucia Ashton aime passionnément Eduardo Ravenswood. Mais le frère de Lucia, Lord Enrico Ashton fait savoir dès la première scène qu’il décide du sort de sa soeur et la promet à un riche mariage, – avec Arturo Bucklaw, pour redorer le blason familial (et empocher les fruits de la dot). Les quiproquos malheureux (rendus possible par une étonnante passivité aveugle d’Eduardo), précipite le sort de Lucia pourtant constante et loyale dans ses sentiments : si elle épouse forcée, Arturo, elle le tue le soir des noces, puis devenue folle, se tue, entrainant le suicide d’Eduardo. Tragédie inéluctable des amants sur terre : les cÅ“urs purs ne sont pas de ce monde. Le dernier et troisième acte de Lucia est le plus spectaculaire : la scène de folie, écrin à vocalises, permet à la seule figure vraiment développée du drame lyrique, Lucia, âme pure et sacrifiée, de développer sa langueur mortifère dans une série de vocalises que Donizeeti doit à son prédécesseur Bellini. Donizetti cisèle la langue du bel canto le plus suave et délicat, sur le livret de Cammarano particulièrement efficace et simple, dans lequel le trio infernal de l’opéra italien romantique : baryton noir voire sadique (Enrico le frère), ténor ardent angélique (Edgardo l’amant écarté), soprano éclatant sacrificiel (Lucia) se fixe définitivement. Courrez applaudir cette production à l’Opéra Bastille, pour y YENDE-Pretty-582-390-pretty-yende-james-vaughan-verbier-festival_d_jpg_720x405_crop_upscale_q95écouter entre autres l’excellente et envoûtante soprano sud africaine Pretty Yende, qui dès 2010, était couronnée du Premier Prix au Concours international de Bel Canto Vincenzo Bellini : une artiste jeune et subtile, aux facilités techniques exceptionnelles, qui doit sa suprême musicalité à son passage entre autres, au sein de l’Académie de La Scala. Depuis sa distinction au Concours Bellini 2010, Pretty Yende chante au Metropolitan Opera, à La Scala et à présent, sur la scène de Bastille dans un rôle de pur bel canto, rôle pour lequel elle avait justement décroché le Prix Bellini 2010. C’était déjà en France. Voici donc le grand retour de la jeune diva bellinienne dans un ouvrage qu’elle sert admirablement.

Pretty Yende, nouvelle diva belcantisteCD. Pretty Yende vient de publier chez Sony classical son premier album, dédié, logiquement aux compositeurs italiens belcantistes, de Rossini, à Donizetti, dans omettre le maître entre tous, Bellini. CD “A journey” par Pretty Yende, CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016

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Lucia di Lammermoor de Donizetti à l’Opéra Bastille

Opéra séria en trois actes
Livret de Salvatore Cammarano
Création le 26 septembre 1835 à Naples

Direction musicale : Riccardo Frizza
Mise en scène : Andrei Serban

Lucia : Prety Yende, soprano (14,17, 23 octobre, 4, 8, 16 novembre 2016)
/ Nina Minasyan

Edgardo : Piero Pretti / Rame Lahaj
Enrico : Artur Rucinski
Arturo Bucklaw : Oleksiy Palchykov
Alisa : Gemma Ni Bhriain
Normanno : Yu Shao

Choeurs et Orchestre de l’Opéra National de Paris

 

 

Lucia di Lammermoor à Tours

TOURS, Opéra. Donizetti : Lucia di Lammermoor, les 7, 9 et 11 octobre 2016. En adaptant pour Donizetti en 1835, le roman de Walter Scott, Salvatore Cammarano souligne l’impuissance tragique d’une fille pourtant bien née… elle est noble en son château, mais orpheline et sans le sou.

 

 

 

TOURS : Lucia de Lammermoor, les 7, 9, 11 octobre 2016

Le supplice de Lady Jane Grey par le peintre Hippolyte Paul Delaroche, 1834.

 

 

donizetti-687Lucia pourrait être une histoire parallèle au Roméo et Juliette de Shakespeare, l’une de ses possibles « variations » : il y est question comme dans le drama médiéval d’une rivalité entre deux clans, les Ashton et les Ravenswood. Et dans ce conflit qui détruit les familles, de l’amour qui unit pourtant deux de ses membres : Lucia Ashton aime passionnément Eduardo Ravenswood. Mais le frère de Lucia, Lord Enrico Ashton fait savoir dès la première scène qu’il décide du sort de sa soeur et la promet à un riche mariage, – avec Arturo Bucklaw, pour redorer le blason familial (et empocher les fruits de la dote). Les quiproquos malheureux (rendus possible par une étonnante passivité aveugle d’eduardo), précipite le sort de Lucia pourtant constante et loyale dans ses sentiments : si elle épouse forcée, Arturo, elle le tue le soir des noces, puis devenue folle, se tue, entrainant le suicide d’eduardo. Tragédie inéluctable des amants sur terre : les cÅ“urs purs ne sont pas de ce monde. Le dernier et troisième acte de Lucia est le plus spectaculaire : la scène de folie, écrin à vocalises, permet à la seule figure vraiment développée du drame lyrique, Lucia sacrifiée, de développer sa langueur mortifère. Donizetti cisèle la langue du bel canto le plus suave et délicat, sur le livret de Cammarano particulièrement efficace et simple, dans lequel le trio infernal de l’opéra italien romantique : baryton noir voire sadique (Enrico le frère), ténor ardent angélique (Edgardo l’amant écarté), soprano éclatant sacrificiel (Lucia) se fixe définitivement.

 

 

 

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Lucia di Lammermoor de Donizetti à l’Opéra de Tours

Opéra séria en trois actes
Livret de Salvatore Cammarano
Création le 26 septembre 1835 à Naples

Direction musicale : Benjamin Pionnier
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia
Décors : Jacques Gabel
Costumes : Katia Duflot
Lumières : Roberto Venturi

Lucia : Désirée Rancatore
Edgardo : Jean-François Borras
Enrico : Jean-Luc Ballestra
Raimondo : Wojtek Smilek
Arturo : Mark van Arsdale
Alisa : Valentine Lemercier
Normanno : Enguerrand de Hys

Choeurs de l’Opéra de Tours
Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours
Coproduction Opéra de Marseille & Opéra de Lausanne

 

 

Lucia di Lammermoor à Tours

Mai et juin 2014 : printemps Donizetti !TOURS, Opéra. Lucia di Lammermoor : 7,9,11 octobre 2016. Le sommet belcantiste de Donizetti de 1835 investit l’Opéra de Tours pour 3 dates incontournables. Sur un livret de Salvatore Cammarano, l’action expose la figure sacrifiée de Lucia Ashton, mariée contre son gré par son frère Enrico, alors que le jeune femme palpite plutôt pour Edgardo, hélas membre de la famille ennemie des Ashton. Ravenswood, Ashton … voilà une nouvelle guerre dynastique qui rappelle Capulets contre Montaigus, ici et là, c’est le coeur pur de deux amants sincères qui est broyé pour sauvegarder l’immoralisme de guerres fratricides. Ainsi Lucia épousée malgré elle par Arturo Bucklaw, sombre dans la dépression et la folie ; tue son mari non désiré et meurt dans une fabuleuse scène de folie éveillée au III. Comme pour Elvira des Puritains de Bellini (créé aussi en 1835), toutes les divas belcantistes dignes de ce nom se confrontent tôt ou tard à ce rôle nécessitant tendresse, intensité, incandescence incarnées par une vocalità virtuose et flexible aux phrasés filigranés. Hier, Joan Sutherland, aujourd’hui la sud africaine Pretty Yende, irradiante irrésistible par son feu juvénile et acrobatique, confirmé dans un superbe cd nouvellement paru (A Journey / Pretty Yende, édité en septembre 2016, CLIC de CLASSIQUENEWS)… chaque cantatrice colore par leur timbre spécifique et leur agilité mesurée, le profil tragique de Lucia. Pour réussir ce Donizetti, arbitre du bon goût belcantiste – alliant raffinement, expressivité, élégance et noblesse, il faut un orchestre et des solistes de premier plan. Qu’en sera-t-il à Tours en octobre 2016 ?

 

 

 

Lucia di Lammermoor à l’Opéra de TOURS, Opéra séria en trois actes
Livret de Salvatore Cammarano
Création le 26 septembre 1835 à Naples

Coproduction Opéra de Marseille & Opéra de Lausanne

Direction musicale : Benjamin Pionnier
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia
Décors : Jacques Gabel
Costumes : Katia Duflot
Lumières : Roberto Venturi

Lucia : Désirée Rancatore
Edgardo : Jean-François Borras
Enrico : Jean-Luc Ballestra
Raimondo : Wojtek Smilek
Arturo : Mark van Arsdale
Alisa : Valentine Lemercier
Normanno : Enguerrand de Hys

Choeurs de l’Opéra de Tours
Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours

Vendredi 7 octobre 2016 – 20h
Dimanche 9 octobre – 15h
Mardi 11 octobre – 20h

16,50 € – 19,50 € – 33 € – 59 € – 72 €
Tarif réduit accordé sur présentation d’un justificatif valide.

 

 

Conférence / Introduction à l’opéra Lucia di Lammermoor
Samedi 1er octobre – 14h30
Grand Th̢̩tre РSalle Jean Vilar
Entrée gratuite

 

 

 

Infos, réservations, présentation sur le site de l’Opéra de Tours

Compte rendu, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 26 juin 2016. Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor. Erin Morley, Rame Lahaj, Jean-François Lapointe, Jean Teitgen. Corrado Rovaris, direction musicale. Jean-Louis Martinelli, mise en scène

C’est avec le retour du chef d’œuvre gothique de Gaetano Donizetti, absent de l’affiche depuis plus de quatre décennies, que l’Opéra National de Lorraine referme sa saison 2016-2017.  Au rideau final, c’est un véritable triomphe, les bravi fusant, lancés par des spectateurs heureux de retrouver cet opéra dont ils avaient été trop longtemps privés et qu’ils attendaient avec impatience.

 

 

La Folie de retour à Nancy

 

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Passons rapidement sur la nouvelle production imaginée par Jean-Louis Martinelli, qui se fait rapidement oublier par son anonymat, plateau nu délimité par des murs ainsi qu’une cloison qui s’ouvre sur quelques vidéos – certes superbes – d’une mer charriant un cheval d’écume, les même eaux se teintant funestement de rouge à l’annonce de la mort de l’héroïne. Si la transposition dans les années 60 apparaît gratuite et jamais réellement justifiée, cette scénographie conserve néanmoins le mérite de ne jamais entraver la liberté du chant, et s’il y a bien un ouvrage où la voix et ses mélismes demeurent l’essence même du drame, c’est celui-ci.

Si le chœur, souvent statique, manque de flamme, l’orchestre nancéen donne le meilleur de lui-même, sous la direction efficace mais parfois un peu pesante de Corrado Rovaris, le chef conservant – et on l’en remercie – la scène de Wolf Craig opposant les deux ennemis, un moment d’une excitante tension dramatique.

Le plateau, très homogène, rend parfaitement justice à la partition. Aux côtés du Normanno insidieux d’Emanuele Giannino et de l’Alisa à la présence rassurante de Valeria Tornatore, Christophe Berry offre d’Arturo un portrait presque sympathique, inconscient du drame qui l’attend, et délivre une très belle prestation vocale.

Belle idée d’avoir confié l’ambigu Raimondo à la voix noire et rocailleuse de Jean Teitgen, l’une des plus belles basses françaises du moment. Le style demeure de bout en bout impeccable, la puissance de l’instrument remplit sans effort la salle et son grain particulier révèle un personnage plus complexe qu’il n’y parait, à la fois sincère dans sa tendresse pour la fragile Lucia et ferme dans ses intentions de prêter main-forte à son frère.

Un Enrico inflexible et mordant, superbement incarné par un Jean-François Lapointe aux aigus toujours plus impressionnants, d’une projection exceptionnelle qui n’a d’égale que la facilité avec laquelle ils paraissent émis. Le bas de la tessiture n’a pas toujours cette arrogance, mais le baryton québécois se donne sans compter et sa performance est à saluer.

Magnifique également, l’Edgardo enfiévré du ténor kosovar Rame Lahaj. Malgré une petite baisse de tension durant son premier duo avec Lucia, il peint un portrait bouleversant du jeune amoureux grâce à son engagement scénique d’une évidente justesse et aux couleurs sombres de son timbre, pourtant toujours superbement timbré. Sa scène finale restera durablement dans les mémoires par sa tendresse infinie et le désespoir si sincère qui achève sa prestation, douleur qu’éclaire l’espoir des retrouvailles dans les cieux.

Prise de rôle importante pour la soprano américaine Erin Morley, et étape essentielle dans une carrière de soprano que la première rencontre avec Lucia. Un défi relevé avec brio, bien que ce rôle demeure, selon nous, et pour l’instant du moins, la limite du répertoire que peut aborder sans dommages la jeune cantatrice. Si le timbre charme par sa vibration délicate et le suraigu se déploie avec une déconcertante facilité, le médium apparaît encore un rien ténu, et le grave sonne peu, voire disparaît dès que l’orchestre donne de la puissance ; voilà pour les réserves. Qui se révèlent bien vite balayées par l’interprétation profondément personnelle que donne à entendre la chanteuse. Dès les premières phrases, on est touchés par la justesse des mots et des accents, plus encore par la variété de couleurs que cette voix pourtant d’essence légère peut se permettre. Et on se surprend tout au long de la soirée à être touchés au cœur, ici par un accent vrai, là par un pianissimo plein de douleur contenue, autant de détails qui forment une appropriation de cette musique.

La scène de la folie demeure à cet égard un grand moment : adamantine, suspendue, ponctuée par des silences pleinement habités, les sonorités cristallines créées par la musicienne trouvant leur écho parfait dans celles, irréelles, de l’harmonica de verre, instrument véritablement indispensable à cette atmosphère.

 

 

Nancy. Opéra National de Lorraine, 26 juin 2016. Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor. Livret de Salvatore Cammarano d’après Walter Scott. Avec Lucia : Erin Morley ; Edgardo : Rame Lahaj ; Enrico : Jean-François Lapointe ; Raimondo : Jean Teitgen ; Arturo : Christophe Berry ; Alisa : Valeria Tornatore ; Normanno : Emanuele Giannino. Chœur de l’Opéra National de Lorraine. Chef de chœur : Merion Powell. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy.  Direction musicale : Corrado Rovaris. Mise en scène : Jean-Louis Martinelli ; Décors : Gilles Taschet ; Costumes : Patrick Dutertre ; Lumières : Jean-Marc Skatchko ; Vidéo : Hélène Guetary.

 

 

Compte rendu critique, opéra. Avignon, Opéra. Le 24 avril 2016. Donizetti : Lucia de Lammermoor

Compte rendu critique, opéra. Avignon, Opéra. Le 24 avril 2016. Donizetti : Lucia de Lammermoor. À reprise de production, reprise d’introduction. Je reprends donc, un peu enrichie, mon entrée en matière d’avril 2007 lorsque cette mise en scène magnifique de Frédéric Bélier-Garcia fut présentée à l’Opéra de Marseille, d’autant qu’elle n’a pas vieilli si elle a certainement mûri. De même, je reprends mes notes, augmentées, sur « La folie dans l’opéra» de l’émission ancienne de France-Culture, Les Chemins de la musique de Gérard Gromer à laquelle je participai, en partie utilisées pour mon émission de  Radio Dialogue, « Le blog-note de Benito ».

 

 

 

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Hommes fous et folie de femmes

Je rappelle donc, simplement que, dans l’opéra, la folie semble d’abord masculine : dans une tradition médiévale du « chaste fol », le Perceval de Chrétien de Troyes (le Parsifal de Wagner) ou fol par amour, dont La Folie Tristan aussi de la fin du XIIe siècle,l’Orlando furioso (1516, 1521, 1532) de l’Arioste, met en scène Roland, autre preux chevalier délirant, vaincu par l’amour, qui aura un sort lyrique prodigieux, mis en musique par Lully, Hændel, Vivaldi, Haydn, et des dizaines d’autres compositeurs, modèle de l’héroïsme déchu par le triomphe du sentiment amoureux sur la valeur des armes dans l’idéologie courtoise et féminine où l’amour prime la force et civilise le guerrier. Xerxès, Serse, de Cavalli ou Hændel, et de tant d’autres sur le livret de Métastase, est un général et roi des Perses fou qui chante son amour à un platane dans le célèbre « Largo ». Mais il faut attendre la fin du XVIIIe siècle et Mesmer, le célèbre magnétiseur, puis Ségur au début du XIXe, pour attirer l’attention sur le somnambulisme féminin, référé à la folie et provoqué par la musique, l’harmonica en l’occurrence.
La folie féminine est donc un thème à la mode lorsque Walter Scott publie en 1819 son roman, The bride of Lammermoor, qui fait le tour de l’Europe, inspiré d’un fait réel, histoire écossaise de deux familles ennemies et de deux amoureux, autres Roméo et Juliette du nord, séparés par un injuste mariage qui finit mal puisque Lucy, lors de sa nuit de noces, poignarde le mari qu’on lui a imposé et sombre dans la folie. Les grandes cantatrices, qui remplacent désormais les castrats dans la plus folle virtuosité, requièrent des compositeurs des scènes de folie qui justifient les acrobaties vocales les plus déraisonnables, libérées des airs à coupe traditionnelle mesurée. Bref, sur scène, la femme perd la raison qu’on lui dénie souvent encore à la ville : à la fin du XIXe siècle, des savants, des phrénologues, concluent encore sérieusement que le moindre poids du cerveau de la femme explique son infériorité naturelle  comparée à l’homme… Peut-être n’est-il pas indifférent de rappeler que, juste avant sa mort, Donizetti, qui fixe pratiquement le modèle canonique de l’air de folie fut enfermé dans un asile d’aliénés à Ivry…

La réalisation
1 victime  LParler encore des mises en scène de Bélier-Garcia, c’est aligner une suite, jusqu’ici, de productions où l’intelligence le dispute à la sensibilité. C’est dire si nous attendons avec impatience sa vision du Macbeth de Verdi à Marseille en ce début de juin, après ses superbes Verlaine Paul et Don Giovanni ici même, avec presque la même équipe (Jacques Gabel pour les décors, Katia Duflot pour les costumes et Robert Venturi pour les lumières). Et c’est redire que Frédéric Bélier-Garcia reprend, affinée, raffinée encore sa mise en scène exemplaire de profondeur, de subtilité et de sensibilité : ensemble et détail y font sens, sans chercher le sensationnel, avec un naturel sans naturalisme comme je disais alors. À Avignon, sa Note d’intention, « L’obscure fascination du plongeon », est exemplaire et traduit sa fine analyse de l’œuvre et des héros romantiques dont il synthétise la fascination pour leur propre perte en une saisissante formule littéraire et poétique à la fois : l’ « enivrement solaire du malheur », allusion au « soleil noir de la mélancolie » de Nerval sans doute. Du malheur, faire lumière, et musique.
Une scénographie unique justifiée par l’histoire et la symbolique des noms : évoquée sinon visible, mais sensible, la tour en ruine de Wolferag (‘loup loqueteux’) d’Edgardo, ruiné, est le présent et sans doute le futur de ceux qui l’ont ruiné et se sont emparés du château de Ravenswood (‘ bois des corbeaux’) des charognards, à leur tour menacés de ruine : deux faces d’un même lieu ou milieu social, façade encore debout pour le second, incarné par Enrico, nécessité de maintenir le rang, de redorer le blason, quitte à sacrifier la sœur, Lucia, Juliette amoureuse de l’ennemi ancestral, le trait d’union humain et lumineux entre les lieux et les hommes, victime du complot des mâles. Toujours semblable mais variant selon les lieux divers du drame, la scénographie symétrique des ennemis dit la symétrie des destins, la vanité des luttes civiles, des duels, car tout retourne au même : à la ruine, à la mort.
L’espace global, apparemment ouvert, pèse sur toute l’œuvre comme un paysage mental de l’enfermement, intérieur d’une indécise conscience, d’un esprit fragile sinon déjà malade, assiégé par l’ombre et les fantasmagories, se regardant avec la complaisance au malheur soulignée par Bélier-Garcia dans la fontaine sans fond de la conscience obscure ou puits de l’inconscient. Une nocturne et vague forêt de branchages enchevêtrés, brouillés, gribouillés sur un sombre horizon qui ferme plus qu’il n’ouvre, qui opprime et oppresse et se teint de rouge d’un sang qui va couler, image mentale de l’inextricable. Vague horloge détraquée ou lune patraque. On songe aux encres fantomatiques de Victor Hugo, à quelque cauchemar de Füssli, cohérence esthétique avec l’univers romantique fantastique de W. Scott, époque référée par les costumes de Duflot, mais aussi, par ces lumières signifiantes, à la Caravage et  Rembrandt, peintres de la lumière et de l’ombre. Règne du « clair-obscur », au vrai sens du mot, mélange de clair et d’obscur, de l’ombre, de la pénombre, de l’angoisse de l’indéfinition ; un vague rayon diagonal, presque vertical, arrache du noir des groupes plastiques d’hommes, l’inquiétante « nuit des chasseurs » de la Note d’intentiondu metteur en scène, sinon « Nuit du chasseur », référence presque explicite au film deCharles Laughton de 1955 avec l’inquiétant Robert Mitchum : sur des lignes diagonales et horizontales, flots confluents de corbeaux morbides, prêts au combat à mort. Des ombres deviendront immenses, menaçantes. Seule lumière pour Lucia, astre lumineux de cette nuit, une écharpe rouge, le sang de la fontaine, prémonition du meurtre final de l’époux imposé : une passerelle, dérisoire balcon romantique sur le vide amoureux ou le gouffre où plonge la folie. Un étrange nuage flotte parfois vaporeusement sur un fond incertain. Des signes remarquables marquent la décadence : meubles sous des housses, déjà des fantômes pour l’encan des enchères, un lustre immense, au sol, déchu, enveloppé, se lèvera comme une lune de rêve pour les noces de cauchemar.
Les costumes de Katia Duflot, sombres comme l’histoire, sanglent les hommes de folles certitudes meurtrières, adoucissent les femmes de voiles et de teintes plus tendres ; le manteau clair de Lucia est un sillage de pureté qui prolonge son innocence mais sa robe rouge est déjà sanglante.

Interprétation
Dès l’ouverture et son inquiétante sonnerie de cors, expressivement sombre dans sa brièveté, cédant vite la place à l’action dramatique et funèbre, Roberto Rizzi Brignoli,à la tête de l’Orchestre Régional Avignon-Provence au mieux, se situe dans la lignée des grands chefs lyriques italiens, habile à dessiner nettement les contours d’une remarquable construction dramatique concise, efficace dans l’alliance du librettiste et du musicien, tout en faisant rutiler des couleurs romantiques qui ne semblent aujourd’hui des clichés que parce qu’elles ont fait école en leur temps, sans jamais mettre en danger des chanteurs généreusement dirigés et servis pour une œuvre où prime la vocalité.
Comme toujours, à Avignon, grâce à l’oreille de Raymond Duffaut, tous les changeurs méritent mention, même dans ces rôles dits mineurs mais sans lesquels n’existerait pas l’opéra. On citera donc le Normanno d’Alain Gabriel de belle allure. Tout d’élégance physique et vocale, Julien Dran, autre ténor, impose un Arturo de grande classe, mari imposé à Lucia et future victime de sa contrainte épouse. Dans l’emploi de l’ambigu chapelain Raimondo, au rôle guère glorieux d’un prêtre entrant dans un complot familial contre la jeune femme manipulée, lui faisant un chantage familial au souvenir de sa mère pour lui imposer un mariage politique et non moral, la basse Ugo Guagliardo déploie une voix on ne sait si de brume ou de rhume, mais un talent certain de comédien. Du rôle toujours ingrat de confidente, en Alisa, Marie Karall, mezzo, fait une sensible amie impuissante à la première loge du drame de l’héroïne. Enrico, le frère brutal de Lucia, c’est le baryton Florian Sempey, superbe d’arrogance, d’impatience, de violence, qu’il traduit d’une riche voix sans faille même dans l’aigu, timbre mordant d’animal prêt à mordre, représentant extrême de l’univers des hommes, des chasseurs impitoyables, prêt à fondre sur la proie, à en découdre, à déchaîner la foudre, mais s’abaissant aux retorses manœuvres : le piège le plus bas, le leurre à la colombe pour la prendre dans ses rets.
Face à lui, l’Edgardo du ténor Jean-François Borras, n’est pas un héros romantique désarmé fuyant dans l’évanescence et les rêves d’aigus montant avec aisance au mi bémol mais un digne ennemi capable de tenir tête : la voix est mâle, large, puissante, ample dans un médium aux couleurs presque de fort ténor qu’il sait magnifiquement alléger. Aux côtés d’une déjà morbide Lucia, fascinée par la mort, sa solidité physique et vocale très terrestre, rassure par la protection qu’il peut apporter à cette femme éthérée. La grâce un peu irréelle de la voix de Zuzana Marková répond à une silhouette gracile qui prête au personnage une fragilité touchante qui la rend plus vulnérable et pitoyable au milieu de cet univers sombre et animal des hommes : victime désignée par son physique et ses gestes affolés d’oiseau candide égaré au milieu des rapaces prédateurs. Placés trop loin pour percevoir si elle a dramatiquement la folie du personnage dans son ultime scène, elle en a personnellement les notes (du moins celles de la version colorature aiguë traditionnelle, qui n’est pas l’originale, plus basse, rétablie par le chef Jesús López Cobos). Voix facile, longue, elle la file avec délicatesse grâce à une solide technique, aborde avec franchise les écueils de la tessiture, tente des pianissimi d’une rare finesse, au risque d’un soupir absent de souffle, aussitôt renoué, replacé : une belle virtuose.
On ne saurait être complet sans un salut aux chœurs (Aurore Marchand) participant de la fureur des hommes, de la compassion des femmes, funèbres spectateurs du sombre final.

Opéra Grand Avignon
Lucia di Lammermmor de Gaetano Donizetti
Les 24 et 26 avril 2016
Orchestre Régional Avignon-Provence et chœurs de l’Opéra Grand Avignon (Aurore Marchand) sous la direction de Roberto Rizzi-Brignoli.
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia, assistante : Caroline Gonce. Décors : Jacques Gabel. Costumes : Katia Duflot. Lumières : Roberto Venturi.

Distribution :
Lucia : Zuzana Marková ; Alisa : Marie Karall ; Edgardo : Jean-François Borras ; Enrico : Florian Sempey Raimondo : Ugo Guagliardo ; Arturo : Julien Dran ; Normanno : Alain Gabriel.

Photos : Cédric Delestrade (ACM-STUDIO)

CD, annonce. La Lucia de Diana Damrau (début février 2015 chez Erato)

2564621901CD, annonce. Diana Damrau chante Lucia di Lammermoor (2 cd Erato à paraître début février 2015). Sur un fond décoratif qui cite l’Ecosse baroque de la fin du XVIIè, – châteaux dans la brume et fontaine hantée (2è tableau du I)-, le drame de Lucia prépare pour la chanteuse qui s’expose un rôle particulièrement éprouvant, qu’elle soit amoureuse enivrée mais inquiète (à la fin du II pour l’échange des anneaux du serment avec son aimé Edgardo), ou surtout détruite et humiliée (fin du II, par le même Edgardo qui assiste impuissant mais haineux aux noces de sa fiancée avec un autre, Arturo). Le III est l’acte de la sublimation des passions : le sacrifice de cette soeur donnée pour sauver l’honneur et la fortune des Ashton par un frère bien peu avenant (Enrico, le baryton méchant), inspire à l’héroïne une scène entre l’horreur et l’inconscience. Lucia qui a tué ce mari récent qu’elle n’aimait pas (Arturo, imposé par son frère) déambule en une scène de folie inoubliable… (2ème tableau du III), avant qu’Edgardo fou de douleur, apprenant la mort de Lucia, se suicide : les amants romantiques à l’opéra n’ont jamais eu d’issue positive.

Entre la jeune femme encore fière et combattive surtout enamourée du II, puis la sacrifiée devenue criminelle et folle dans le second tableau du III, le soprano tendre et intense de Diana Damrau assure idéalement les défis du rôle, l’un des plus difficiles du bel canto préverdien. En plus de la ligne bellinienne de sa scène de folie, il faut aussi ajouter une dose de réalisme plus brutal et direct, propre à Donizetti.

Enregistré sur le vif à Munich en juillet 2013, cette nouvelle version fera date sous la baguette de Jesus López-Cobos : aux côtés de la bouleversante Diana Damrau (si époustouflante l’an dernier dans La Traviata à la Scala de Milan, dans la mise en scène du provocateur rebelle Dmitri Tcherniakov), Ludovic Tézier dans le rôle du frère froid et cynique, et de Joseph Caleja dans celui de l’amant héroïque confirment la haute tenue vocale de cette nouvelle production annoncée au disque début février 2015. Critique complète du double cd Lucia di Lammermoor de Donizetti par Diana Damrau dans le mag cd dvd livres de classiquenews, au moment de la sortie du coffret.

Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor. Diana Damrau (Lucia), Ludovic Tézier (Enrico Ashton), Joseph Calleja (Edgardo Di Ravenswood), David Lee (Lord Arturo Bucklaw), Nicolas Testé (Raimondo Bidebent), Marie Mclaughlin (Alisa) & Andrew Lepri Meyer (Normanno). Munchener Opernorchester. Jesus Lopez-Cobos, direction (enregistrement réalisé en juillet 2013 à Munich). 2cd Erato 2564621901.

Berlin, Deutsche Oper. Pretty Yende chante Lucia di Lammermoor

une-evasion-deutsche-oper-berlin-580-570Berlin, Deutsche Oper. Donizetti : Lucia di Lammermoor :  les 1er, 6 février 2015. L’année où meurt Bellini, sur le métier des Puritains pour la scène parisienne, Donizetti son challenger livre Lucia di Lammermoor créé au San Carlo de Naples le 26 septembre 1835. Le compositeur gagne ainsi ses lettres de noblesse, s’affirmant avant Verdi, tel le champion du romantisme lyrique à l’italienne. Walter Scott donne l’intrigue inspirée d’une histoire authentique : celle de Janet Dalrymple qui en 1668 assassine son mari pendant leur nuit de noces et le paye fort au prix de sa raison. Edgardo fait figure de bon, opposé à Enrico, le méchant manipulateur contre lequel doit lutter la riche héritière Lucia. Modèle des héroï¨nes romantiques sacrifiées, Lucia s’immole en perdant la raison dans la fameuse scène de la folie, martyr et embrasement extatique à l’acte III. Le rôle de Lucia offre au soprano coloratoure, de style bellinien obligé, une palette de sentiments nuancés et profonds, exprimés avec une rare justesse : désir d’une jeune âme juvénile, d’autant plus exacerbée face à un frère sadique et noir et un amant étrangement distancié, absent, aimant mais si peu complice.

 

Lucia, un sommet du bel canto romantique

 

lucia-deutsche-oper-berlin-580-380-pretty-yendeLucia est encore une adolescente au désir ardent, d’un romantisme entier et passionnel : les vocalises de sa partie s’intensifient à mesure que la souffrance ou la frustration se déploient. Elle affronte directement la brutalité d’une société phallocratique qui traite les femmes comme des marchandises, à épouser ou à renier. La figure de l’épouse sacrifiée, comme immolée par son propre frère marque les esprits des contemporains de Donizetti dont évidemment Flaubert : Emma Bovary, la protagoniste tragique de son roman fameux, assiste à la représentation de Lucia en français : Emma voit alors dans Lucia, sa propre image, une prémonition de son propre destin désormais voué à la mort. C’est Maria Callas la première qui en 1955 restitue en bellinienne accomplie la force émotionnelle du personnage, les aspirations de la jeune femme affrontée malgré elle et jusqu’à la mort, à l’esprit étroit et roublard d’une société d’hommes hostiles…

 

 

 

2 raisons pour ne pas manquer La Lucia de Berlin

l’évaluation de classiquenews.com

CLIC D'OR macaron 2001- la mise en scène classique promet de respecter la gradation de plus en plus pathétique et tragique du drame, en particulier la scène de la folie de Lucia au III

CLIC_macaron_20142- dans le rôle de Lucia, la jeune soprano sud africaine Pretty Yende fait ses débuts attendus dans un grand rôle romantique tendu et nuancé ; de la grâce juvénile et adolescente à la folie de la femme sacrifiée et criminelle, la cantatrice, couronnée par le Grand Prix Bellini en 2010 (avant sa distinction par le prix Operalia l’année suivante en 2011) devrait éblouir l’audience par sa ligne vocale, son timbre diamantin taillé pour les héroïnes angéliques, mais aussi son intelligence des coloratoures, non plus mécaniques mais finement expressives. Classiquenews suit la carrière de Pretty Yende depuis ses débuts et l’obtention de son Grand Prix au 1er Concours Bellini 2010.

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Temps forts de la partition, acte par acte :
Ce qu’il ne faut pas manquer, les épisodes du drame les plus décisifs…

En Ecosse, les Ashton (Enrico et sa soeur Lucia) vouent une terrible haine à leur rival, Edgardo, hériter de la famille Ravenswood.
Au I : Les deux amants. Enivrés par leur amour, Edgardo et Lucia s’abandonnent à la langueur extatique (duo Sulla tomba)
Au II : Le mariage forcé. C’est l’acte de la manigance, celle du frère sadique Enrico et de son complice Raimondo qui forcent Lucia à épouser un bon parti : Arturo Bucklaw. Les deux intrigants réalisent leur projet en faisant croire à Lucia qu’Edgardo l’a trahie pour une autre. Le sextuor final est le plus impressionnant : face aux agents du complot (Enrico, Raimondo, Arturo) se dressent les amants hier unis, à présent désunis : Edgardo jette l’anneau que lui avait remis Lucia au I.
Au III : La folie de Lucia. Alors qu’Edgardo et Enrico se sont donné rendez vous pour se battre, surgit Lucia démente, errant dans le château encore animé par les murmures de la fête nuptiale : elle vient de tuer Arturo, sa robe maculée de sang (scène de la folie : Il dolce suono…). Alors qu’il allait se battre avec Enrico, Edgardo en apprenant la mort de Lucia, se poignarde.

 

 

Lucia di Lammermoor au Deutsche Oper de Berlin :
Vendredi 6 février – Berlin, 19h30


Ivan Repusic, direction musicale
Filippo Sanjust, mise en scène

Simone Piazzola, Enrico
Pretty Yende, Lucia
Joseph Calleja, Edgardo
Matthew Newlin, Arturo
Andrew Harris, Raimondo
Ronnita Miller, Alice

Orchestre et choeur de la Deutsche Oper
Visiter le site du Deutsche Oper Berlin

A l’affiche les 1er, 6 février 2015
Consulter la page Lucia di Lammermoor sur le site du Deutsche Oper Berli

 

 
 

 

Organisez votre séjour à Berlin : les 6 et 7 février 2015

Profitez de la représentation du vendredi 6 février 2015 au Deutsche Oper pour rester à Berlin, et voir le lendemain samedi 7 février : Macbeth de Verdi au Staatsoper de Berlin, 18h. Daniel Barenboim, direction. Avec Placido Domingo, Macbeth. René Pape, Banquo. Liudmyla Monastyrska, Lady Macbeth, Rollando Villazon, Macduff… Peter Mussbach, mise en scène. Là aussi le plateau vocal promet un grand moment musical et lyrique (Placido Domingo en Macbeth) d’autant plus convaincant sous la baguette de Barenboim et dans la mise en scène de Peter Musbach (homme de théâtre dont le travail scénique et visuel demeure toujours passionnant).

Week end à Berlin : Lucia et Macbeth, les 6 et 7 février 2015. Destination voyage culturel et lyrique proposé par Europera La Fugue. A partir de 250 euros par personne… toutes les infos, les modalités de réservation sur le site www.europera.com

Compte rendu, opéra. Saint Céré. Halle des sports, le 8 août 2014. Donizetti : Lucia di Lammermoor. Burcu Uyar, Lucia; Gabriele Nani, Enrico; Svetislav Stojanovic, Edgardo ….. Orchestre et choeur Opéra Éclaté, Gaspard Brécourt, direction. Olivier Desbordes, mise en scène; Ruth Gross, décors et costumes; Patrice Gouron, lumières.

Mai et juin 2014 : printemps Donizetti !Parmi les dizaines d’opéra (- plus de soixante-dix en tout-) que Gaetano Donizetti (1797-1848) a composé, Lucia di Lammermoor est l’un des plus célèbres. Pour son livret, Salvatore Cammarano (NDLR : l’auteur du livret du Trouvère de Verdi en 1857) s’est inspiré du livre de l’écrivain écossais Walter Scott, lequel s’était inspiré d’un fait divers réel remontant du XVIIème siècle. A cause du mauvais temps annoncé, la seconde représentation de Lucia di Lammermoor s’est déroulée à la Halle des sports de Saint-Céré. Olivier Desbordes reprend le chef d’oeuvre de Donizetti dans une nouvelle production co-produite avec le Centre Lyrique de Clermont-Auvergne. Pour l’occasion une distribution et un chef d’orchestre jeunes ont été réunis pour donner vie aux personnages et à la musique du drame Donizettien.

Lucia de fureur et de sang, entre deux coups de tonnerre

Concernant la mise en scène, Olivier Desbordes place Lucia dans une Écosse intemporelle : ce qui s’avérerait être une excellente idée si les costumes féminins de Ruth Gross n’étaient aussi vilains, tristes, définitivement inesthétiques. Quel dommage en effet que les choristes et Alisa ne soient perçues que comme des paysannes et non comme des jeunes nobles; quant à la pauvre Lucia, qui est déjà une victime, exceptée la robe de mariée, elle est affublée d’ensembles assez ternes. Le module central sert à la fois de fontaine (dans laquelle Lucia devenue folle finira par rejoindre le fantôme qui l’effrayait tant), de forêt puis de salle de réception. Ce sont les très belles lumières de Patrice Gouron qui font passer la grande tristesse des costumes.

UYAR soprano Burcu UyarLe plateau vocal réuni est dans l’ensemble assez jeune, grandement dominé par la soprano franco-turque Burcu Uyar. La voix, certes claire, mais large et chaleureuse de la jeune femme colle parfaitement au rôle de Lucia; bonne comédienne, la cantatrice rend bien les sentiments d’une jeune fille sacrifiée sur l’autel de la politique ; elle souligne l’écrasante domination des hommes sur leurs filles ou leurs soeurs. Et d’ailleurs Olivier Desbordes a une excellente idée en faisant aller et venir Lucia sur une charrette telle la victime expiatoire de l’ambition démesurée et inhumaine d’Enrico. Gabriele Nani qui chante Enrico est retors et méchant à souhait prenant le dessus, accablant sa pauvre soeur avec d’autant moins de scrupules qu’il est obnubilé par son avenir politique sans se préoccuper d’autre chose. Un seul regret, que son entrée pendant la folie de Lucia ait été coupée : Olivier Desbordes ayant souhaité que Lucia reste seule dans son délire mortel. Face à Burcu Uyar et Gabriele Nani, le jeune ténor serbe Svetislav Stojanovic campe un bel Edgardo; la voix est chaleureuse et souple mais, est-ce dû au stress, parfois peu sûre dans les aigus notamment. Si Christophe Laccassagne assume crânement le rôle de Raimondo sur un plan strictement scénique, la voix du baryton français est solide mais nous semble cependant un peu légère pour la tessiture du personnage. Il est le seul dont on ne sache pas vraiment qui de Lucia ou d’Enrico, il soutient vraiment tant il va de l’un à l’autre sans réellement se dévoiler complètement. Saluons la belle Alisa d’Hermine Huguenel, le Normano aussi retors que son maître, de Laurent Galabru (parent éloigné du comédien Michel Galabru) et le solide Arturo d’Éric Vignaud. A noter que l’orage qui se déchainait dehors, accompagné d’éclairs et de coups de tonnerre réguliers accompagnait particulièrement bien la lente descente aux enfers de Lucia même si nous aurions préféré être au château de Castelnau plutôt qu’à l’intérieur de la salle du repli. Dans la fosse, l’orchestre, en effectif réduit, est tenu avec énergie par le jeune chef Gaspard Brécourt; attentif à ce qui se passe sur le plateau, Brécourt pilote parfaitement ses musiciens et ne couvre jamais les chanteurs. Ayant retenu les leçons de l’édition 2014 au cours de laquelle une partie des musiciens avaient failli se retrouver engloutis par des rideaux, les responsables avaient pris soin de mettre une séparation nette entre lesdits rideaux et l’orchestre. Souhaitons une belle carrière à ce jeune chef prometteur.

C’est une belle production de Lucia di Lammermoor que nous présente Olivier Desbordes; production qui aurait pu être superbe si la costumière avait pris autant soin des femmes que des hommes en donnant aux premières des costumes dignes de ce nom. Fort heureusement le plateau vocal et l’orchestre défendent la partition avec panache, voire excellemment : la Lucia de Burcu Uyar demeure l’argument le plus convaincant du spectacle de Saint-Céré 2014.

Saint Céré. Halle des sports, le 8 août 2014. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor opéra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano d’après l’oeuvre éponyme de Walter Scott. Burcu Uyar, Lucia; Gabriele Nani, Enrico; Svetislav Stojanovic, Edgardo; Christophe Lacassagne, Raimondo; Éric Vignau, Arturo; Laurent Galabru, Normano; Hermine Huguenel, Alisa; Orchestre et choeur Opéra Éclaté, Gaspard Brécourt, direction. Olivier Desbordes, mise en scène; Ruth Gross, décors et costumes; Patrice Gouron, lumières.

Compte rendu, opéra. Marseille. Opéra, le 31 janvier 2014. Donizetti : Lucia di Lammermoor. Alain Guingal, direction. Frédéric Bélier-García, mise en scène.

A la Folie… À l’occasion de cette reprise de la production d’avril 2007 de l’Opéra de Marseille, je reprends ici, en complément culturel, contextuel, à la suite de la critique sur le spectacle, mes notes sur « La folie dans l’opéra»  dans l’émission ancienne de France-Culture, Les Chemins de la musique de Gérard Gromer, en partie utilisées pour mon émission de  Radio Dialogue, « Le blog-note de Benito », les lundis 12h45 et 18h45, le samedi, 19 heures (Marseille : 89.9 FM ; Aix-Étang de Berre : 101.9).

 Hommes et femmes en folie
lucia_marseille_garcia_opera_donizetti    Je rappelle simplement que, dans l’opéra, la folie semble d’abord masculine : l’Orlando furioso de l’Arioste, mis en musique par Lully, Hændel, Vivaldi, Haydn, et des dizaines d’autres compositeurs, est aussi le modèle de l’héroïsme déchu. Xerxès, Serse, de Cavalli ou Hændel, et de tant d’autres sur le livret de Métastase, est un général et roi des Perses fou qui chante son amour à un platane dans le célèbre « Largo ». Mais il faut attendre la fin du XVIIIe siècle et Mesmer, le célèbre magnétiseur, puis Ségur au début du XIXe, pour attirer l’attention sur le somnambulisme féminin, référé à la folie et provoqué par la musique, l’harmonica en l’occurrence. (Voir plus bas).
La folie féminine est donc un thème à la mode lorsque Walter Scott publie en 1819 son roman, The bride of Lammermoor , qui fait le tour de l’Europe, inspiré d’un fait réel, histoire écossaise de deux familles ennemies et de deux amoureux, autres Roméo et Juliette du nord, séparés par un injuste mariage qui finit mal puisque Lucy, lors de sa nuit de noces, poignarde le mari qu’on lui a imposé et sombre dans la folie. Les grandes cantatrices, qui remplacent désormais les castrats dans la plus folle virtuosité, requièrent des compositeurs des scènes de folie qui justifient les acrobaties vocales les plus déraisonnables, libérées des airs à coupe traditionnelle mesurée. Bref, sur scène, la femme perd la raison qu’on lui dénie souvent encore à la ville : à la fin du XIX e siècle, des savants, des phrénologues, concluent encore sérieusement que le moindre poids du cerveau de la femme explique son infériorité naturelle à l’homme.
Peut-être n’est-il pas indifférent de rappeler que, juste avant sa mort, Donizetti fut enfermé dans un asile d’aliénés à Ivry…

La réalisation
Après ses superbes Verlaine Paul et Don Giovanni ici même, avec presque la même équipe (Jacques Gabel pour les décors, Katia Duflot pour les costumes mais aujourd’hui Robert Venturi pour les lumières) Frédéric Bélier-Garcia reprend, affinée, raffinée encore sa mise en scène exemplaire d’intelligence, de profondeur, de subtilité et de sensibilité : ensemble et détail y font sens, sans chercher le sensationnel, avec un naturel sans naturalisme comme je disais alors.
Une scénographie unique justifiée par l’histoire et la symbolique des noms : évoquée sinon visible, mais sensible, la tour en ruine de Wolferag (‘loup loqueteux’) d’Edgardo, ruiné, est le présent et sans doute le futur de ceux qui l’ont ruiné et se sont emparés du château de Ravenswood (‘ bois des corbeaux’) des charognards, à leur tour menacés de ruine : deux faces d’un même lieu ou milieu social, façade encore debout pour le second, incarné par Enrico, nécessité de maintenir le rang, de redorer le blason, quitte à sacrifier la sœur, Lucia, Juliette amoureuse de l’ennemi ancestral, le trait d’union humain et lumineux entre les lieux et les hommes, victime du complot des mâles. Toujours semblable mais variant selon les lieux divers du drame, la scénographie symétrique des ennemis dit la symétrie des destins, la vanité des luttes civiles, des duels, car tout retourne au même : à la ruine, à la mort.
L’espace global, apparemment ouvert, pèse sur toute l’œuvre comme un paysage mental de l’enfermement, intérieur d’une indécise conscience, d’un esprit fragile sinon déjà malade, assiégé par l’ombre et les fantasmagories. Une nocturne et vague forêt de branchages enchevêtrés, brouillés, gribouillés sur un sombre horizon qui ferme plus qu’il n’ouvre, qui opprime et oppresse et se teint de rouge d’un sang qui va couler. Vague horloge détraquée ou lune patraque. On songe aux encres fantomatiques de Victor Hugo, à quelque cauchemar de Füssli, cohérence esthétique avec l’univers romantique fantastique de W. Scott, époque référée par les costumes de Duflot, mais aussi, par ces lumières signifiantes, à Caravage, à Rembrandt, peintres de la lumière et de l’ombre. Règne du « clair-obscur », au vrai sens du mot, mélange de clair et d’obscur, de l’ombre, de la pénombre, de l’angoisse de l’indéfinition ; un vague rayon diagonal, presque vertical, arrache du noir des groupes plastiques d’hommes sur des lignes diagonales et horizontales, flots confluents de corbeaux morbides, prêts au combat à mort. Des ombres deviendront immenses, menaçantes. Seule lumière pour Lucia, astre lumineux de cette nuit, une écharpe rouge, le sang de la fontaine, prémonition du meurtre final de l’époux imposé : une passerelle, balcon sur le vide amoureux ou le gouffre où plonge la folie. Un étrange nuage flotte parfois vaporeusement sur un fond incertain. Des signes remarquables marquent la décadence : meubles sous des housses, déjà des fantômes pour l’encan des enchères, un lustre immense, au sol, déchu, enveloppé, se lèvera comme une lune de rêve pour les noces de cauchemar.
Les costumes, sombres comme l’histoire, sanglent les hommes de certitudes meurtrières, adoucissent les femmes de voiles et de teintes plus tendres ; le manteau clair de Lucia est un sillage de pureté qui prolonge son innocence.

L’interprétation
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra en pleine forme, Alain Guingal l’est moins ; de la musique, on ne sent pas la fièvre, mais lui en souffre : sa battue est celle d’un homme abattu, qui s’est battu vaillamment contre la grippe pour sauver la représentation mais qui s’abat à bout de force lors de la seconde, hospitalisé en urgence. Pierre Iodice, chef et homme de c(h)œur relève le défi et la baguette et conduira les deux suivantes, il saura, nous dira-t-on, dans l’urgence et l’improvisation, élaguer les langueurs romantiques et ciseler le drame. Le chœur, qu’il a, comme toujours, excellemment préparé, chante, bouge, joue, armée de l’ombre inexpiable ou attendrie, jamais monolithique bloc, et offre de beaux effets plastiques de masses, de groupes divers, existe individuellement.
Marc Larcher, lumineux ténor, est un beau Normanno, à la fois servile et presque révolté de l’autoritarisme et de la violence d’Enrico,  beau contraste, sombre et brutal baryton de bronze noir, incarné par Marc Barrard avec une force de chef de clan despotique qui règne sur ses hommes plus par la terreur que par le cœur : couple d’opposés, composé par la complicité mais fragile. Le pasteur, qui participe aussi à la conjuration des hommes contre Lucia, c’est encore Wojtek Smilek, timbre d’ombre, d’outre-tombe, grandiose et inquiétant homme prétendu de Dieu. Le rôle bref et ingrat d’Arturo, l’époux assassiné est tenu avec un charme avantageux par Stanislas de Barbeyrac. Dans le rôle du romantique  et suicidaire Edgardo, Giuseppe Gipali a quelque accents héroïques bien qu’affligé d’une trachéite, mais ne perd pas son habitude de ne jamais regarder ses partenaires et d’aller d’un côté à l’autre de la scène pour chercher le soutien d’un pilier porteur.
Avec élégance et allure, Lucie Roche incarne une Alisa tendre et amicale de sa belle voix de mezzo sombre. Prévue pour la seconde distribution, remplaçant la Cubano-américaine Eglise Gutiérrez souffrante aussi, la jeune Tchèque Zuzana Marková sera une révélation : belle, grande, d’une minceur diaphane de mannequin peut-être anorexique comme dira Bélier-García qui saura lui en faire un atout pour ce rôle, elle a donc déjà, malgré un magnifique sourire, une allure éthérée, être d’un autre monde, entre deux mondes, presque spectrale à la fin, rendant plausible sa fragilité physique et psychique. La voix, bien assise sur un médium solide, grimpe et voltige sur les aigus épanouis avec une aisance admirable, vocalises perlées, gammes descendantes, glissandi comme dans une défaillance de l’âme et du corps : un être de chair meurtri plus que meurtrière. La technique, irréprochable, se cache pour laisser place à un personnage dont les plus folles acrobaties vocales servent le son et le sens. Elle entre d’un coup dans le grand et rare catalogue des Lucia d’exception.

Gaetano Donizetti
Lucia de Lammermoor
Direction musicale : Alain Guingal.
Mise en scène : Frédéric Bélier-García ; décors : Jacques Gabel ; costumes : Katia Duflot
 ; lumières : Roberto Venturi.
Distribution :
Lucia : Zuzana Marková (31 janvier, 2, 4, 6 février), Burçu Uyar (1, 5 février) ; 
Alisa : Lucie Roche ; Enrico : Marc Barrard (31 janvier, 2, 4, 6 février)
,  Gezim Myshketa (1, 5 février)
 ; Edgardo : Giuseppe Gipali (31 janvier, 2, 4, 6 février)
, Arnold Rutkovski (1, 5 février)
 ; Raimondo : Wojtek SMILEK (31 janvier, 2, 4, 6 février)
, Nicolas Testé (1, 5 février)
 Arturo : Stanislas de Barbeyrac ; 
Normanno : Marc Larcher.

NOTES SUR LA FOLIE DANS LA CULTURE, L’OPÉRA

La folie, des civilisations l’ont célébrée, d’autres marginalisée ; d’autres ont aussi tenté de la soigner, souvent par la musique comme David calmant Saül de sa cithare. Dans l’Antiquité, le fou était assimilé parfois au voyant. Il passait parfois pour l’éducateur des hommes par une sagesse inversée. Quant à la folle, c’était souvent une devineresse, une pythie, une prophétesse grâce à ses transes ; au Moyen Âge, le fol passait pour l’envoyé de Dieu ou du Diable : on était suspendu à sa bouche mais il débouchait souvent sur le bûcher quand c’était une femme, une sorcière évidemment.

RENAISSANCE
La Renaissance, avec le retour du rationalisme antique, va s’intéresser à la folie. Un texte qui va lancer une mode en littérature, en peinture : Das Narrenschiff (1494) de Sebastian Brant, un Strasbourgeois, poète humaniste et poète satirique (1457-1521) qui embarque dans sa fameuse nef des fous, roman en vers, toutes sortes de personnages représentants les vices humains : à chacun sa folie. Albrecht Dürer illustre cet ouvrage qui va courir l’Europe, et faire des émules. Ainsi, La Nef des folles, de Josse Bade qui lui, embarque les Vierges folles et les vierges sages de la parabole biblique. Avec gravures, desseins, peintures conséquentes de grands peintres tels Holbein, Bosch (Le jardin des délices avec le fou coiffé d’un entonnoir qui aura de l’avenir).
On croyait que la folie était une maladie due à une pierre que l’on pouvait extraire, ce qui explique le tableau l’Extraction de la pierre de folie de Bruegel le Vieux. Thomas More, auteur de la célèbre Utopie (1516) inspire à son ami Érasme de Rotterdam, grand humaniste, son Éloge de la Folie (1511) qui aura une grande influence dans la Réforme.
En 1516, la même année que l’Utopie, l’Arioste, Ludovico Ariosto, publie son poème épique Orlando Furioso, ‘Roland furieux’, fou furieux : Eh oui, le preux chevalier, le paladin Roland, comme une faible femme, perd le « sens froid » comme l’on écrivit longtemps, le « sang froid », devient l’insensé, fou par amour pour Angélique, qui ne l’est guère, qui aime Médor. Il sera une source inépuisable de livrets de l’époque baroque.

ÉPOQUE BAROQUE
C’est le XVIIe siècle déjà bourgeois, « raisonnable », à vocation rationaliste qui, faisant de la folie le contraire de la raison, la décrétant déraison, en généralise l’enferment dans des hospices, des asiles que l’on visite, faute de pouvoir les rentabiliser. La folie devient spectacle, qui se danse, se peint, se chante, s’écrit : Folies d’Espagne (au nom espagnol mal compris, qui n’a rien à voir avec  « folie » !), Nef des Fous. Don Quichotte, dont une époque aveugle à sa générosité humaniste ne voit pas la grandeur, est le fou qui fait rire plus que rêver l’Europe.
Car les XVIIe et XVIIIe siècles mettent en scène la folie, mais généralement des hommes. La scène, exceptée Ophélie, offre des galeries d’hommes fous, le Roi Lear de Shakespeare, Oreste chez Racine, Don Quichotte et tous ces nombreux Roland, Orlando tirés de l’Orlando furioso, mis en musique et en voix.
À cette époque, moitié et fin du Siècle des Lumières mais qui a plus d’ombres que de lumière, on s’intéresse à l’occultisme, aux psychologies étranges. En 1784, Puységur publie un ouvrage sur le somnambulisme, assimilé à la folie, traité par le magnétisme de Messmer. En France, deux ans après, Nicolas Dalayrac donne le ton avec sa Nina, ou la folle par amour, en 1786, comédie mêlée de quelques airs, en un acte, qui devient, sous la plume italienne de Giovanni Paisiello un véritable opéra, Nina, ossia la pazza per amore, en 1789, l’année de la Révolution qui  va faire, sinon tourner, valser les têtes.
On le voit, le pré-romantisme vers la fin du XVIIIe siècle, semble faire de la folie l’apanage des femmes. Dont la folie triomphera sur scène au XIXe.

XIXe SIÈCLE
Folie des femmes
A l’opéra, en effet, les folles font courir les foules, une vraie folie, littéralement. Mais à voir les dates, 1835 (Journal d’un fou de Gogol) et 1827, la première folle à l’opéra (Il pirata de Bellini), le premier tiers du XIXe siècle, de l’Italie à la Russie, se penche sur la folie, dans la littérature, le théâtre et l’opéra. Mais, dans l’opéra,  on assiste à une véritable épidémie, une contagion de la folie chez les héroïnes lyriques.

Héroïnes venues du froid
Nos héroïnes folles, plutôt que folles héroïnes, semblent pratiquement toutes venir du froid, du nord : Ophélie d’Hamlet de Shakespeare est danoise par le lieu de la scène mais anglaise par la langue ; Ana Bolena de Donizetti, Anne Boleyn, anglaise ; Elvira des Puritains de Bellini, est aussi anglaise, Élisabeth d’Angleterre, cela va de soi, et Maria Stuarda est reine d’Écosse, ainsi que lady Macbeth. Lucie de Lammermoor est également écossaise ; Amina, de la Sonnambula de Bellini est suisse et Marguerite, tirée du Faust de Goethe, est Allemande et il y aura une version française de Berlioz, une autre de Gounod et deux autres encore, italienne dans Mefistofele de Boïto, et italo-allemande avec Busoni. Voilà donc des héroïnes romantiques des brumes du nord mais  dans des opéras du sud qui montrent non comment l’esprit vient aux filles comme dirait Colette, mais comment elles le perdent, pratiquement toutes par amour.
La première à ouvrir la ban est donc l’Imogène d’Il pirata de Bellini (1827), Å“uvre inspirée d’une pièce française du XVIIIe siècle, mais traduite d’une pièce d’un auteur irlandais de 1816 (nous ne quittons pas le nord qu’elles perdent). La scène de folie, grande et longue scène entremêlée de chÅ“urs avec d’abord partie lente et douce dans les grands arabesques belliniens, puis la cabalette avec toute une folle pyrotechnie vocale, grands écarts, notes piquées, trillées, gammes montantes, descendantes, etc,  fit grand effet et la cantatrice se paya un triomphe. Naturellement, toutes les autres cantatrices réclament aux compositeurs un air de folie pour pouvoir y briller. Giuditta Pasta, grande vedette et vocaliste se voit vite offrir par Donizetti, confrère et rival de Bellini, le rôle d’Anna Bolena, Anne Boleyn, la malheureuse épouse d’Henri VIII d’Angleterre qui, désireux de changer encore de femme après avoir divorcé de Catherine d’Aragon, entraînant le schisme d’Angleterre, la rupture avec le pape et le catholicisme, la condamne pour un adultère non prouvé. Anna perd la tête avant d’être décapitée.
Nous sommes en 1830. On vient de découvrir le somnambulisme provoqué, notamment chez les filles, associé à la folie. Et Bellini réplique en 1831 en donnant aussi à la Pasta La sonnambula, la somnambule, rôle où triomphera aussi la Malibran, mezzo capable de chanter aussi les soprani. Amina, affligée de somnambulisme, le matin de ses noces, est retrouvée dans la chambre non de son fiancé, mais d’un comte. Conte à dormir debout, mais on imagine le résultat : folie. Ces opéras courent l’Europe.
1834 : Donizetti compose Maria Stuarda, héroïne qui perd aussi la raison avant de donner son cou à la hache d’Élisabeth d’Angleterre. Janvier 1835, à Paris : Bellini encore, qui mourra en septembre de la même année à 34 ans, donne cette fois-ci à Giulia Grisi, qui voulait aussi son opéra et sa folie, I puritani, Les Puritains. La même année 1835, mais en septembre, trois jours après la mort de Bellini, à Naples, Donizetti donne le modèle indépassable de l’air de la folie avec Lucia de Lammermoor, tiré d’un roman historique de Walter Scott (1819), basé sur un fait divers réel de 1668 où, mariée de force, une femme tue son marie le soir des noces.
On pourrait encore parler de l’Azucena du Trovatore de Verdi, de Dinorah (1859) de Meyerbeer, en français, de la douce Ophélie de l’Hamlet d’Ambroise Thomas (1868), de la Kundry de Parsifal de Wagner.

   Folie lyrique des hommes
Certes, on trouvera plus tard dans le siècle quelques fous dans l’opéra. En 1869, Modeste Moussorgski dote son Boris Godounov d’une belle scène d’hallucinations rédemptrice pour le tsar, mais l’autre fou de l’œuvre, l’Innocent, est en fait une sorte de prophète qui annonce et déplore les malheurs de la Russie. La même année, en littérature, son compatriote Dostoïevski publie L’Idiot, histoire du prince Mychkine qui finira à l’asile, mais c’est une belle figure christique qui tente de sauver la pécheresse Nastassia Filippovna.
Nous trouvons encore Parsifal, héros de Wagner dans l’opéra du même nom (1882), le Perceval des légendes de la Table Ronde, du Moyen-Âge. Mais le héros de ce « festival scénique sacré », est celui qui va retrouver le saint Graal, la coupe d’or dont la légende dit qu’elle contint le sang du Christ : on ne peut trouver mieux comme preux et vertueux chevalier, tout de même confronté à Kundry, sorte ce Madeleine pécheresse et contrite, plus folle que ce « chaste fol » de Parsifal comme on l’appelle.
Bref, au siècle du positivisme, les hommes fous portés à la scène, même le Woyzeck de Büchner (1837) dont Alban Berg tirera son Wozzeck mais en 1925, victime de manipulations scientifiques, même dans leur folie, ont une grandeur, une mission presque religieuse et sacrificielle que l’on ne concède pas à la femme. En effet, celles-ci, si elles sont folles ou le deviennent, c’est pour une cause bien légère : par amour contrarié, déçu. Donc, à chacun, homme ou femme une folie à sa mesure, à sa démesure, dans une hiérarchie de valeurs qui confine la femme à l’échelle la plus basse.
Le XIXe siècle a beau avoir l’exemple d’hommes fous ou sombrant dans la folie, souvent pour cause de syphilis, Gérard de Nerval le poète, Schumann le musicien, Maupassant l’écrivain, Nietzsche le philosophe, Van Gogh le peintre, c’est la folie de la femme, sans doute plus décorative si elle est moins noble, qui fait les beaux jours de l’opéra. Et l’on oublie la géniale sculptrice Camille Claudel, scandaleuse pour ses amours tumultueuses avec Auguste Rodin que son frère, si pieux, Paul Claudel, poète et dramaturge, n’hésitera pas à faire interner  en 1913, grande oubliée de l’histoire artistique.
Mais il est vrai aussi qu’à la même époque, de grands savants pèsent, mesurent le cerveau de la femme, moins gros et lourd que celui des hommes, pour en conclure que c’est la cause de l’absence des femmes dans l’ordre de la science et de la création. Dont la société des hommes les avaient exclues…

Illustration : © Christian Dresse 2014