lundi 24 juin 2024

CRITIQUE, opéra. LISBONNE, Teatro Nacional de Sao Carlos, le 8 mars 2023. G. DONIZETTI : Lucia di Lammermoor. R. Marques, L. Gomes, G. Myshketa… A. Pirolli / A. Romero Mora

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

 

 

Unique institution lyrique du Portugal, le Teatro Nacional de Sao Carlos à Lisbonne est dirigé depuis 2019 par la soprano dramatique Elisabete Matos, dont les choix artistiques – en matière de mises en scène – sont très classiques, malgré l’exception que constitue l’homme de théâtre madrilène Alfonso Romero Mora qui a fait ses premières armes en terre germanique (Darmstadt), et qui signe sa seconde mise en scène in loco après un intéressant Faust – que nous avions pu également voir la saison dernière.

Sa mise en scène de Lucia se situe cette fois sur deux plans, deux réalités parallèles, et pendant l’ouverture l’on découvre ainsi un couple d’aujourd’hui, mais marginal, vivant dans un taudis jonché de détritus divers ; lui se livrant à de petits trafics (de drogue) et elle se réfugiant dans les romans, sur leur canapé élimé, entre deux bières qu’elle va chercher dans leur frigo d’un autre âge. Quand les chanteurs interviennent, c’est en habits d’époque qu’ils apparaissent, les deux histoires / époques s’entremêlant. On ne sait pas trop, au début, où le metteur en scène veut en venir, jusqu’à ce que le dealer, jaloux du livre illustré où la jeune femme fantasme sur son héros de roman, la violente et l’humilie de la pire des façons. On comprend alors que Romero a voulu placer son travail à l’aune de la violence faite aux femmes, de tout temps ; que le sort réservé à cette jeune femme entre en résonance avec celui de Lucia.

 

 

Alfonso Romero Mora met en scène Donizetti

Au Sao Carlos de Lisbonne
le suicide de Lucia sur smartphone

Après l’entracte, juste avant la scène (non montrée) du meurtre d’Arturo par Lucia, l’autre « héroïne » abat froidement son compagnon et trois de ses compères alors qu’ils essaient d’abuser d’elle… On retrouve ensuite Lucia, qui a pris les habits de son malheureux double, au volant d’une voiture décapotable rouge, dans laquelle elle chante son long air de folie, puis prend son destin en main en décidant de crasher volontairement sa voiture après les derniers accords de son air. A l’heure du numérique, son smartphone est braqué sur son visage et diffuse en live toute la scène, projetée sur un écran géant placé au-dessus de la voiture, tandis que Raimondo et tous les membres du chœur, présents sur scène, regardent sur leur smartphone la tragédie (le suicide de Lucia) qui est en train de se jouer. Face à cette mise en scène « Moderne », mais crédible et cohérente, le public lisboète – pourtant non habitué à ce genre de « relecture » – n’a pas manifesté d’hostilité, ce qui démontre une certaine ouverture d’esprit de sa part.

Et ce sont deux des chanteurs portugais parmi les plus prometteurs du moment auxquels Elisabete Matos a confié les rôles de Lucia et d’Edgardo. Rita Marques – après avoir brillé dans le rôle d’Adina (L’Elisir d’amore) l’an passé – s’empare du rôle-titre avec de réels atouts : un registre grave bien assis, un médium de belle ampleur et de présence dramatique, un registre facile et puissant, mais on admire aussi la précision de ses vocalises comme l’émotion de son phrasé, autant que ses remarquables dons de comédienne. Une chanteuse à suivre, à l’instar de son compatriote Luis Gomes, qui s’était fait particulièrement remarquer (en décrochant plusieurs prix) lors de l’édition 2019 d’Operalia, le plus fameux des concours de chant. Son timbre attachant, son émission haut placée et sa maîtrise des règles d’interprétation de ce répertoire le destinent tout naturellement au rôle d’Edgardo. Et contrairement à pas mal de ses confrères, il ne trahit aucun effort dans les périlleuses montées vers l’aigu de son air final, « Tombe degli avi miei », qui lui vaut des vivats nourris. Et quel bonheur de retrouver à Lisbonne, l’excellent baryton albanais Gezim Myshketa, dans le rôle du rustre Enrico, auquel il prête son somptueux timbre de bronze, tout en arrogance, mordant de voix, à la ligne scrupuleuse. Et pour antipathique qu’est son personnage, l’acteur parvient à en lui conférer une certaine complexité. De son côté, la basse italienne Fabrizio Beggi offre à Raimondo une gravité riche et sonore, avec une souplesse et une aisance dans la partie supérieure du registre qui comble les attentes. Enfin, au sein des comprimari, Marco Alves Dos Santos se détache en premier lieu, pour son Arturo percutant et superbement projeté, tandis que Patricia Quinta est une Alisa plus discrète, et Sergio Martins un Normanno au contraire particulièrement présent.

En fosse, le chef italien Antonio Pirolli – directeur musical de la maison lisboète – empoigne la magnifique partition du Maestro de Bergame avec une farouche énergie et beaucoup d’intensité dramatique, tout en se montrant toujours soucieux d’accompagner au mieux ses chanteurs. Sa direction musicale s’avère comme le ciment de cette nouvelle production, grâce auquel l’intérêt est sans cesse relancé pendant toute la soirée. Bravi tutti !

 

 

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CRITIQUE, opéra. LISBONNE, Teatro Nacional de Sao Carlos, le 8 mars 2023. G. DONIZETTI : Lucia di Lammermoor. R. Marques, L. Gomes, G. Myshketa… A. Romero Mora / A. Pirolli. Photos © Antonio Pedro Ferreira

 

 

 

EXTRAIT VIDÉO :

Rita Marques chante l’aria « Regnava nel silenzio » dans Lucia di Lammermoor

 

 

 

 

Rita Marques chante Lucia au Teatro Nacional Sao Carlos © Antonio Pedro Ferreira

 

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