Opéra national du Rhin : The Turn of the screw de Britten par Robert Carsen

britten-the-turn-of-the-screw-review-compte-rendu-critique-classiquenews-582-Compte rendu, opéra. Strasbourg, le 21 septembre 2016. Britten : The Turn of the screw. Robert Carsen, mise en scène. Pour Robert Carsen, le titre de la nouvelle d’Henri James (Le tour d’écrou / The turn of the screw) met en avant les portes et les ouvertures, – fenêtres, baies vitrées, …-, des lieux de passage et d’apparition dont sa mise en scène, taillée au cordeau et d’une précision haute couture, use et abuse dans chaque séquence ; hautes fenêtres du vaste vestibule d’entrée;  très subtile référence à Hammershoi pour la chambre de Miles mais sous des lumières plus froides et bleutées (- rien à voir avec le visuel affiché par l’Opéra de Strasbourg en rouge sang : couleur bannie ici) ;  fenêtre mirador à la Edward Hopper, d’où la Gouvernante s’exerce à la peinture sur le motif … Tout est suggéré  (davantage qu’exprimé) au seuil, dans l’embrasure, dans un passage… où l’ombre de plus en plus étouffante suscite les apparitions fantomatiques sans que le mystère en soit définitivement élucidé.

Ce jeu visuel et limpide qui reste légitime fait la force d’un spectacle très esthétique, comme toujours chez Carsen. En outre, les références aux films d’Hitchcock  (présentation de la gouvernante dont le profil et le voyage jusqu’au château de Bly sont exposés à la façon d’une conférence / projection dans l’esprit d’une audition / recrutement ou d’une enquête ; d’emblée ce dispositif avec narrateur devenu conférencier, place  le spectateur en voyeur analyste.

Tout est parfaitement à sa place soulignant bien que ce qui est représenté toujours sur la scène, peut ne pas avoir été, mais a été effectivement vu, pensé, imaginé : jeu sur l’image et son interprétation ; ce qui est visible est-il réel ? / jeu sur l’illusion en perspectives et plans illimités, troubles, entre songe et rêverie… plutôt cauchemar. La gouvernante qui voit les spectres menaçants est-elle folle ou de bonne foi?  Et si elle disait vrai,  les interprétations et conjectures qu’elle échafaude et en déduit, sont-elles justes ? Miles et Quint sont-ils bien les acteurs d’un duo dominant / dominé tel qu’elle se l’imagine ?

britten-carsen-strasbourg-582-the-turn-of-the-screw_0499-sally-matthews-the-governesscwilfried-hoesl1467899151Même si dans l’entretien publié à l’occasion de la création viennoise, et reproduit dans le livret du programme à Strasbourg, Robert Carsen souhaite que le spectateur se fasse sa propre idée sur ce qui se joue, le metteur en scène est cependant très directif dans son  choix visuel en montrant en une séquence video hautement hitchcokienne, que l’ancien intendant Quint ouvrageait nuitamment l’ancienne gouvernante  (Miss Jessel),  sexualité ardente et copieusement suggérée, du reste tout à fait banale, si le pervers Quint n’avait fait du jeune Miles … le témoin de ses frasques sensuelles : ainsi la manipulation et la pression qu’exerceraient désormais les fantômes de Quint et Jessel sur les enfants, serait d’ordre sexuel mais de façon indirecte, une initiation traumatique en quelque sorte qui ici tue l’innocence.

 

 

 

Carsen offre à Britten l’une de ses plus belles mises en scène

Pur fantastique

 

 

La scène qui conclue la première partie en marque le point culminant quand le jeune Miles rejoint le lit de sa gouvernante et tente un baiser des plus troublants car il se comporte comme un adulte au fait des choses de l’amour. Ce point est crucial dans la mise en scène de Carsen car il fait écho aussi dans la propre psyché de la Gouvernante, un être fragile et passionné, d’autant plus vulnérable et sensible à cette “agression” de l’intime qu’il s’agit comme le dit très justement Carsen “d’une jeune femme probablement encore vierge, tombée amoureuse éperdue de son employeur”, le tuteur des enfants, jamais présent car il est resté à Londres pour ses affaires…

 

 

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Ainsi les cartes sont battues et dévoilées dans une mise en scène d’une rare justesse d’autant plus convaincante qu’elle reste toujours esthétique et exceptionnellement précise, collectionnant des tableaux littéralement picturaux et fantastiques : le lit de la gouvernante d’abord projeté à l’écran comme si les spectateurs étaient au plafond, puis en un basculement spectaculaire, renversé sur le plateau de façon réelle;  c’est aussi la scène terrible et d’une possession démoniaque quand Quint paraît après la gouvernante dans la chambre du jeune Miles, le lit du garçon glissant à cour à mesure que le démon marche sur le plateau dans sa direction … La mécanique théâtrale est prodigieusement inventive et fluide, créant ce que nous attendons à l’opéra : des images de pure magie qui rétablissent à l’appui du chant, l’impact du jeu théâtral.

Un autre thème se distingue nettement et fait sens d’une façon aussi criante ici que la perte de l’innocence et la manipulation perverse : l’absence de communication. Tous les individus de ce huit-clos à 6 personnages  ..  ne communiquent pas (ou précisément ne dialoguent pas). On ne nomme pas les choses pour ce qu’elles sont. Celui qui en paie le prix fort (donnant à la pièce sa profondeur tragique) est le jeune garçon  dont on comprend très bien dans la dernière scène -, qu’il a été la proie de forces démesurées.

Ce voeu du silence absurde, ce culte du secret – comme la gouvernante hésite à écrire à l’oncle absent pour lui faire part de la menace qui pèse sur les enfants-, est un véhicule qui propage la terreur et la folie; corsetée, hypocrite, socialement lisse et conforme, cette loi de l’omerta gangrène les fondements du collectif : Britten en a suffisamment souffert en raison de son homosexualité, d’autant plus à l’époque de Henry James, acteur témoin du puritanisme britannique dont il n’a cessé d’épingler avec élégance et raffinement, la stupidité écoeurante.

Par sa finesse et son intelligence, Carsen exprime tout cela, dévoilant mais dans l’allusion la plus subtile, les forces en présence… jusqu’à l’atmosphère d’un château hanté par les esprits. Ce fantastique psychologique est captivant d’un bout à l’autre. C’est même l’une des plus remarquable mise en scène du Canadien (avec Capriccio au Palais Garnier).

 

 

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Côté interprètes, deux formidables artistes dominent la distribution par leur trouble sincère, leur intensité progressive déchirante : la Gouvernante de Heather Newhouse (beauté souple de la voix, expressivité très canalisée), et révélation, le jeune Miles du jeune Philippe Tsouli : intelligence dramatique et justesse du jeu scénique, de toute évidence, le jeune artiste est très prometteur). Leur duo crée des étincelles et restitue à ce drame onirique et tragique, sa profonde humanité. L’issue fatale n’en est que plus saisissante. Dans la fosse, le jeu précis et flexible lui aussi de Patrick Davin souligne les éclats ténus de cet opéra de chambre qui murmure et séduit, captive et ensorcèle, en particulier dans chaque prélude orchestral, véritable synthèse annonciatrice du drame à l’oeuvre. Depuis Peter Grimes, Benjamin Britten a, on le sait, le génie des interludes. Production événement de cette rentrée lyrique en France, absolument incontournable aussi captivante qu’esthétique ; et indiscutablement par l’imbrication réussie du chant et du théâtre, sans omettre la vidéo, l’une des réalisations les plus fortes et justes de Robert Carsen à l’opéra. A voir à Strasbourg et Mulhouse, jusqu’au 9 octobre 2016.

A l’affiche de l’Opéra national du Rhin, les 21, 23, 25, 27 et 30 septembre à Strasbourg, puis les 7 et 9 octobre 2016 à Mulhouse (La Filature). Incontournable.

 

 

 

LIRE aussi notre présentation de l’opéra The Turn of the screw à l’Opéra national du Rhin

 

 

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français
Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scène: Robert Carsen
Reprise de la mise en scène Maria Lamont et Laurie Feldman
Décors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
Lumières: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton
Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais
Petits chanteurs de Strasbourg
Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Aurelius Sängerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

Toutes les illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2016

The Turn of the screw à l’Opéra national du Rhin

britten_jeune_piano-570STRASBOURG, Opéra. Britten: The Turn of the screw. Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016. Monde réel et fantômes, inquiétude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger, sacrifiée, bafouée, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’après l’extraordinaire nouvelle d’Henry James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelées, la musique habite cet univers prenant, protéiforme à laquelle toute mise en scène doit apporter un éclat intérieur, lumineux et hypnotique, révéler le trouble et la menace. Peu à peu, la musique et l’architecture dramatique nourrissent l’emprise du pervers Quint sur Miles, le jeune garçon, pourtant défendu (vainement) par la nouvelle gouvernante… L’innocence en danger, l’enfance ciblée sont des thèmes chers à James comme à Britten, qui aborde aussi le sujet dans premier opéra, Peter Grimes.

Le Tour d’écrou est créé à Venise en septembre 1954 à la Fenice. Entre fantastique et horreur, l’action dépeint la lente possession de deux enfants par deux fantômes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun inféodant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’étrangère, la gouvernante qui très attachée au jeune garçon, tente vainement de le protéger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantôme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. Composé de 8 tableaux strictement agencés et ponctués là aussi d’interludes musicaux particulièrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opéra de chambre, inventé par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique. Un modèle, avec The Rape of Lucretia et aussi le peu connu Owen Windgrave, dans le genre du théâtre intimiste. Le huit clos est saisissant, l’action précise, fulgurante, et la musique d’une âpreté poétique et mordante.

 

 

 

 

Strasbourg, Opéra
Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Production reprise à Mulhouse, La Filature, les 7 et 9 octobre 2016

Conférence
Mardi 20 septembre 2016, 18h
Club de la presse

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scène: Robert Carsen
Reprise de la mise en scène Maria Lamont et Laurie Feldman
Décors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
Lumières: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton

Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Lucien Meyer / Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais

Petits chanteurs de Strasbourg
Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Aurelius Sängerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

 

 

 

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Opéra du Rhin : The Turn of the screw

britten_jeune_piano-570STRASBOURG, Opéra. Britten: The Turn of the screw. Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016. Monde réel et fantômes, inquiétude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger, sacrifiée, bafouée, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’après l’extraordinaire nouvelle d’Henry James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelées, la musique habite cet univers prenant, protéiforme à laquelle toute mise en scène doit apporter un éclat intérieur, lumineux et hypnotique, révéler le trouble et la menace. Peu à peu, la musique et l’architecture dramatique nourrissent l’emprise du pervers Quint sur Miles, le jeune garçon, pourtant défendu (vainement) par la nouvelle gouvernante… L’innocence en danger, l’enfance ciblée sont des thèmes chers à James comme à Britten, qui aborde aussi le sujet dans premier opéra, Peter Grimes.

Le Tour d’écrou est créé à Venise en septembre 1954 à la Fenice. Entre fantastique et horreur, l’action dépeint la lente possession de deux enfants par deux fantômes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun inféodant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’étrangère, la gouvernante qui très attachée au jeune garçon, tente vainement de le protéger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantôme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. Composé de 8 tableaux strictement agencés et ponctués là aussi d’interludes musicaux particulièrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opéra de chambre, inventé par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique. Un modèle, avec The Rape of Lucretia et aussi le peu connu Owen Windgrave, dans le genre du théâtre intimiste. Le huit clos est saisissant, l’action précise, fulgurante, et la musique d’une âpreté poétique et mordante.

 

 

 

 

Strasbourg, Opéra
Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Production reprise à Mulhouse, La Filature, les 7 et 9 octobre 2016

Conférence
Mardi 20 septembre 2016, 18h
Club de la presse

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scène: Robert Carsen
Reprise de la mise en scène Maria Lamont et Laurie Feldman
Décors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
Lumières: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton

Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Lucien Meyer / Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais

Petits chanteurs de Strasbourg
Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Aurelius Sängerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

 

 

 

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CD, coffret événement, annonce : “Raconte-moi en musique….” (4 cd Deutsche Grammophon)

Raconte-moi_rectoCD, coffret événement, annonce : ” Raconte-moi en musique… .” (4 cd Deutsche Grammophon). C’est encore Noël en février, grâce à Deutsche Grammophon. Le 12 février 2016 sort un coffret incontournable qui ravira la famille, parents et enfants. La force de la musique, c’est sa capacité à parler à notre imaginaire : ajoutez un texte récité ; le résultat dépasse souvent tout ce que l’on peut imaginer. Les néophytes s’y familiarisent avec des écritures et des styles particulièrement expressifs ; les déjà connaisseurs redécouvrent des partitions (signées Prokofiev, Debussy, Britten, Mozart…) dont la poésie exquise continue de saisir, d’émerveiller, de captiver… Dès l’enfance, cette promesse est offerte aux jeunes mélomanes (et à leurs parents) grâce aux contes et histoires dont la magie a façonné des générations de jeunes âmes devenues mélomanes. Mais davantage qu’un coffret exclusivement dédié aux tous petits, c’est plutôt à tous, à chacun de nous ayant/voulant cultiver toujours encore sa part d’enfance (c’est à dire sa capacité à être enchanté encore et encore) que s’adresse le recueil de 4 cd comprenant 6 fleurons poétiques intemporels… (et par des interprètes de premier plan : acteurs récitants (la crème des voix radiophoniques et dramatiques : Jeanne Moreau, Mireille, Peter Ustinov, Denis Manuel, Claude Rich…), chefs inspirés (Claudio Abbado, Ferenc Fricsay, Semyon Bychkov, Lorin Maazel…) musiciens solistes ou collectifs (les pianistes Jean-Marc Luisada, Alberto Neuman, Orchestre de chambre d’Europe, Orchestre de Paris, Orchestre Lamoureux…).

 

 

 

Pierre, Babar, Polichinelle, La Flûte enchantée… Florilège des contes mis en musique

7 histoires musicales pour petits et grands

 

La sélection parle d’elle même et promet des heures d’écoute, de narration, de complicité enchanteresse. Rien de tel qu’une musique inspirée, un texte drôlatique et poétique et aussi, en complément, comme ici, un livre de coloriage à l’adresse des plus jeunes, pour revivre pour soi les sentiments éprouvés pendant la découverte de l’histoire…
Au programme du coffret “Raconte-moi en musique…” : Pierre et le loup (musique de Prokofiev), Le Carnaval des animaux (musique de Saint-Saëns), L’histoire de Babar l’éléphant (musique pour piano de Poulenc), La Boîte à joujoux de Debussy (ballet pour enfants, ici dans sa version pour piano, composé en 1913 pour sa fille Claude-Emma dite “Chouchou”), sans omettre, le cycle indépassé depuis sa création en 1956, destiné à faire découvrir l’orchestre par tous les curieux, petits et grands : “Piccolo, Saxo et compagnie, ou la petite histoire d’un grand orchestre” d’André Pop (où l’humour pincé, allusif du récitant Peter Ustinov sait exprimer les nuances du texte de Jean Broussolle) ; “Variations et fugue sur un thème de Purcell” de Benjamin Britten (créé en 1946, aussi intitulé “The Young Person’Guide to the Orchestra” avec la voix du jeune Lorin Maazel) ; enfin opéra magique par excellence, – et aussi conte initiatique et philosophique, c’est le propre des Å“uvres les plus fascinantes d’être aussi des leçons de vie outre leur caractère poétique et d’enchantement, une version écourtée mais irrésistible de La Flûte enchantée de Mozart (l’ultime opéra de Wolfgang créé en 1791), dans la version berlinoise de Ferenc Fricsay (texte de Lucien Adès, dit par Claude Rich). Même pour les mélomanes les plus avertis, chacun des contes musicaux réunis ici affirme une force poétique irrésistible où la musique, langage universel, touche immédiatement l’esprit et le cÅ“ur de chaque auditeur. On est constamment saisi par le chant des instrument et le langage de l’orchestre. Grâce à la musique, la magie opère. L’éducation musicale des enfants et de leurs parents est ainsi magistralement réalisée. Coffret événement alliant découverte, amusement, jubilation… le coffret, par son contenu, relève d’un médicament nécessaire, d’un baume pour l’esprit : un must pour votre santé culturelle et musicale. Heureuse réédition. A ne manquer sous aucun prétexte.

 

 

 

CLIC D'OR macaron 200CD, coffret événement, annonce : “Raconte-moi en musique….” (4 cd Deutsche Grammophon). Parution du coffret : le 12 février 2016. Coffret CLIC de CLASSIQUENEWS de février 2016, grande critique à venir dans le mag cd livres dvd de classiquenews.com

 

 

 

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou. David Syrus, Walter Sutcliffe.

Quelle intelligence de proposer à Walter Sutcliffe une telle gageure ! Frédéric Chambert a en effet osé demander au metteur en scène britannique d‘utiliser le même décor pour deux opéras de Britten créant ainsi une perspective vertigineuse sur la maltraitance infantile dans les familles.  Nous garderons en effet de cette aventure un enrichissement inattendu des œuvres de Britten. Si chaque opéra seul, de part sa puissance théâtrale, vaut  habituellement une soirée d‘opéra, ce qui sera réalisé plus tard à Toulouse qui propose chaque opéra séparément, nous pouvons écrire que la puissance de ces deux œuvres dans leur suite, donne à penser comme rarement à l’opéra. La mise en scène de Walter Sutcliffe est digne du théâtre : chaque acteur-chanteur fait bien plus que d’habitude à l’opéra. Physiques parfaitement liés aux rôles, voix belles et diction parfaite permettent au spectateur de suivre avidement deux actions théâtrales fulgurantes, grâce à des artistes très engagés.

 

 

 

Choc salutaire

 

_59P9160Owen Wingrave défend avec audace un pacifisme pensé, argumenté, courageux dans une famille où plus personne ne pense plus depuis longtemps, chacun répétant sans en rien comprendre, tels des perroquets décérébrés, une ode à la mort des mâles et agissant en serviteurs zélés de Thanatos. Le pauvre Owen, de retour dans sa famille après sa formation, abasourdi par tant de bêtise et de méchanceté entremêlées perdra la vie, volontairement … ou tué par un membre de la famille, la question reste ouvert. Chacun dans cette pièce oppressante joue et chante à merveille : Dawid Kimberg  avec une voix lumineuse en Owen, une dignité et une noblesse perceptible touche le cœur dans son monologue pacifiste. Voilà des mots puissants à se répéter sans cesse :

La paix n‘est pas oisive mais vigilante. La paix n’est pas consentement mais quête. La paix n’est pas muette, elle est la voix de l’amour.

Toutefois face à tant de vide de pensée et tant de haines, rien de  cette intelligence et de cette force d’ âme n’a pu tenir… Le décor est réduit en hauteur afin de permettre aux acteurs de gagner en présence pour le spectateur. Le jeu est habile et naturel. Vocalement chaque voix est parfaitement choisie et l‘équilibre général est remarquable.

Le manoir de Paramore est sinistre à souhait. Les éclairages de Wolfgang Goebbel accentuent le malaise et rendent perceptible l’oppression d’ Owen.

L‘orchestre est magnifique, les choeurs surnaturels glacent le sang. Et la ballade macabre de la famille Wingrave est chantée de manière inoubliable par Thomas Randle. Les costumes parfaitement assortis aux décors dans des tons subtilement associés sont du meilleur goût. Kaspar Glarner a fait un travail d’orfèvre.

_59P9454Retrouver des éléments de décors détournés avec esprit dans Le Tour d’écrou accentue le malaise face à l‘enfance maltraitée. Là-bas, les ancêtre en portrait avaient menés Orwen à la mort autant que les vivants. Ici, La présence du tuteur si coupablement absent de la vie des enfants,  en des portraits géants prend un sens nouveau. C’est par son abandon que les enfants ont été manipulés par des pervers, devenus fantômes présents pour jamais dans l‘âme, l’esprit et le corps des enfants. La pédophilie ne pouvant jamais être exclue, on devine que les mauvaises rencontres les ont détruit. Les deux rôles d‘enfants chantés ont été remarquables et la puissance des voix parfaitement équilibrés avec celle des adultes. Plus lyrique que Owen Wingrave le Tour d‘écrou offre un rôle émouvant à la gouvernante. Anita Watson est un beau soprano lyrique qui joue ce personnage sensible et bon avec force et émotion. Le Quint de Jonathan Boyd est aussi séduisant vocalement que le jeu de son personnage est répugnant par sa lascivité, créant une tension entre la vue et l’ouïe qui déstabilise. Du grand art !

Avec concentration et une main de fer David Syrus obtient de l’Orchestre du Capitole une tension dramatique quasi insoutenable, dans une splendeur sonore de chaque instant. Bravo à tous les musiciens de  l’orchestre !

La mise en scène  de Walter Sutcliffe trouve tout au long de la soirée une théâtralité naturelle, comme la musique coule et le texte se déploie, en un spectacle total.

Cette association généreuse offre un spectacle de près de quatre heures dont le spectateur ressort plus lucide, loin du conformisme ambiant. Un moment trop rare dans une salle d‘opéra. Merci à Frédéric Chambert qui signe ici l’une de ses plus audacieuses productions au Capitole de Toulouse.

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou.  

Owen Wingrave, Opéra en deux actes sur un livret de Myfanwy Piper d’après la nouvelle de Henry James créé le 16 mai 1971 à la télévision, BBC 2, création scénique le 10 mai 1973 au Royal Opera House, Covent Garden, Londres. Walter Sutcliffe, mise en scène ; Kaspar Glarner, décors et costumes ; Wolfgang Goebbel, lumières. Avec : Dawid Kimberg, Owen Wingrave ; Steven Page, Spencer Coyle ; Steven Ebel, Lechmere ; Elisabeth Meister, Miss Wingrave ; Janis Kelly, Mrs Coyle ; Elizabeth Cragg, Mrs Julian ; Kai Rüütel, Kate Julian ; Richard Berkeley-Steele, Général Sir Philip Wingrave ; Thomas Randle, Le Narrateur / Le Chanteur de ballades. Production Opéra de Francfort (2010).

 

Et

 

Le Tour d’écrou, Opéra en deux actes et un prologue sur un livret de Myfanwy Piper d’après la nouvelle de Henry James créé le 14 septembre 1954 au Teatro la Fenice, Venise ; Nouvelle production ; Walter Sutcliffe, mise en scène ; Kaspar Glarner, décors et costumes; Wolfgang Goebbel, lumières. Avec: Jonathan Boyd, Le Narrateur / Peter Quint ; Anita Watson, La Gouvernante ; Francis Bamford / Matthew Price, Miles ; Lydia Stables / Eleanor Maloney, Flora ; Anne-Marie Owens, Mrs Grose ; Janis Kelly, Miss Jessel.

Maîtrise du Capitole, Alfonso Caiani direction ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale, David Syrus.

 

 

 

 

Illustrations : F. Nin © Capitole 2014.

 

 

Compte rendu, opéra. Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten : Curlew River, m.e.s. Olivier Py, dir. A.Woodbridge ; Turn of screw, m.e.s.V.Carrasco, dir. Kazushi Ono.

BrittenL’Opéra de Lyon choisit chaque saison des groupes d’œuvres en thématique : au printemps 2014, ç’aura été un Trio de Britten. A côté de Peter Grimes, on aura entendu et vu Curlew River, une « parabole d’église », rareté  à la scène française, rigoureusement mis en scène  par Olivier Py et dirigé par Alan Woodbridge. Et le désormais classique Turn of Screw, où les images  accumulatives de Valentina Carrasco méritent  le retrait relatif devant la superbe musicalité de Kazushi Ono.

Un creuset du mystère dans la parabole

Et d’abord, la rituelle question : est-ce un opéra, une «parabole  d’église » qui d’un côté regarde vers « la possibilité d’une île » lyrique et de l’autre est ancrée dans le théâtre japonais du nô ? Va-t-on assister à quelque mise en espace mental  d’un « Orient-Occident » dont Xenakis donna  le titre sinon la substance musicale ? En réalité, si Britten fut fasciné  par l’art japonais, c’est en considérant la charge théâtrale dans la pièce Sumidagawa, non par un langage sonore et musical de l’Extrême-Orient. L’écriture si originale et forte du compositeur anglais s’enracine dans ses propres recherches « occidentales » en même temps –pour la part chorale – que dans le chant religieux médiéval. Et ce qui  fascine en nous le spectateur – « croyant » ou non -, c’est l’obstination de Britten à créer au centre de ce qui est nommé parabole (chrétienne)  un creuset du mystère où les « terribles passions humaines » montrent « le cœur mis à nu » : primordialement l’amour maternel, et aussi l’empathie vers les souffrants , une « fureur de vivre » la religion et tous les fantasmes de symboliques qui s’y agrègent, quels ques soient les lieux et les époques.

Le Styx, Erlkönig et l’Enfant-Roi

Car la campagne anglaise peut bien accueillir en ses connotations fantastiques d’autres  résonances mythologiques : l’Antique – une Curlew River, Rivière aux Courlis comme un Styx avec son Passeur qui emmène les (sur)vivants en Voyage des Morts, et transpose l’Enfant en Eurydice que l’on perdra malgré tout, la Germanique de l’enfant assassiné par un  Erlkönig, et alors  nulle mère ne saurait sauver du péril, la Christique  où l’on couronne l’Enfant martyr même si son « Royaume n’est pas de ce monde »… Dans le foisonnement des  possibles et des rêves, Olivier Py a choisi de ne pas se laisser déborder par les séduisantes tentations d’une  dramaturgie  réaliste.

En témoigne le superbe  espace, conçu et réalisé avec  P.A.Weitz,  d’acier, d’argent, de noir, de blanc et ses vibrations de matières bruissantes comme rideau d’arbres, qui justement «épargne » la relation trop facile d’un paysage précis. De toute façon, les attachements, séductions  voire tournis du metteur en scène le portent plutôt vers le centre et les  marges  d’une théologie dévoreuse de gestes, signes et symboles : et bien sûr ici on est  dans un  territoire du sacré, quitte à ce que certains éléments virent au maniérisme (la table de maquillage côté cour,  les déshabillages , les  marquages  à la  peinture rouge-sang…), en une  pan-masculinité reposant sur la tradition du théâtre-nö-sans-(trop)- de femmes…

Un Passeur brassant l’onde du Temps

Il  s’établit donc un contrepoint permanent, subtil et fort entre rudesse des adultes –sauf le Voyageur- et l’innocence que  sécrète l’enfant ( déguisée aux yeux du monde en folie de la mère), toutes les formes, aussi,  de solitude éperdue qui gouverne le destin des personnages. Le hiératisme s’exprime  dans une  science  des mouvements : allure processionnelle du chÅ“ur – des pèlerins quelque part en route entre …  Bayreuth et Solesmes…-, gestes de beauté-en-soi, tel celui, ample et harmonieux, du Passeur brassant l’onde avec sa rame à tête cruciforme, ou de terrible silence, le sanglot de la mère au masque rouge.  Et ces images violentes ne prolifèrent en rien sur le langage  de Britten, respecté et sublimé dans sa nouveauté d’époque (nous sommes un demi-siècle  après la création, pourtant), dramaturgie musicale souvent bouleversante (trio  lyrique au centre de l’œuvre, discours de la percussion, « souffle » – mystique ?- de la flûte, nudité homophonique des chants de groupe, conception  d’un Temps massif à travers  les déchirements des personnages et de leur mise en confrontation…).

La rareté d’un choix

 On réalise alors mieux combien l’interprétation d’ensemble est portée par le travail en toute discrétion du chef de chœur de l’Opéra, Alan Woodbridge, communiquant pleine émotion aux  cinq solistes vocaux, aux huit pèlerins et aux sept instrumentistes. Six ans après –cette version de Curlew River avait déjà paru « sous les couleurs » de l’Opéra Lyonnais -, une telle vision garde  tous les prestiges  pour  ce programme en Trio d’œuvres lyriques de Britten 2014, dans la rareté de son choix. Les interprètes-solistes  sont admirables : Michael Slaterry dans sa vaillance vocale et son étrangeté maternelle et folle,  William Dazeley en Passeur solennel de haute noblesse intransigeante, Ivan Ludlow, Voyageur compassionnel, Lukas Jakobski, Abbé incorruptible, avec  l’apparition très visionnaire  de l’enfant , Cléobule Perrot.

Psychanalyse implicite et nécessaire

Tbenjamin_britten_vieuxurn of screw – comment faut-il traduire et comprendre ce « tour de vis », et non « tour d’écrou »?, interroge le livret-programme-, figure, lui, parmi les classiques de l’opéra au XXe, et comme le souligne  Dominique Jameux, n’est pas sans répondre  en écho de solitude et de grandeur au « Wozzeck » de Berg. Son  sujet continue à porter le trouble, plongeant le spectateur dans un processus fusionnel de fantastique, d’onirisme et  de doute psychanalytique obsessionnel. L’écriture du texte-support par l’anglo-américain Henry James est d’ailleurs tout à fait contemporaine  de la découverte freudienne du « sous-continent de l’inconscient », et on imagine que la Jeune Gouvernante (sans prénom et nom !) eût  pu figurer parmi les clients  exemplaires du bon Doktor Siegmund, en compagnie de Dora, d’Anna O, de même d’ailleurs que Miles et Flora du côté de chez le Petit Hans. On ajoutera les séductions vénéneuses du roman noir en  demeures gothiques anglaises au XIXe, un rapport consubstantiel du Domaine  avec les lézardes scrutées par Edgar Poe dans la Maison Usher, sans oublier la terrible « Big-Mother -Queen Victoria » qui avait  eu l’œil sur toutes déviances morales et sexuelles.

Deux Pervers polymorphes et  leur Gouvernante

 Bref,  univers idéal pour transférer un demi-siècle plus tard les tourments et désirs de  Britten à la recherche d’un énigmatique « courant de conscience »(musical et autre) comme le frère aîné de Henry James, William, l’illustra en philosophie…Mais alors que faut-il « montrer » en décor et mise en scène, pour souligner les profondes et foisonnantes ambiguïtés qui régissent le Tour d‘écrou ?  Les hallucinations (peut-être ?) qui emprisonnent la Gouvernante et ces deux petits « pervers polymorphes » de pré-ados, l’existence (peut-être aussi ?) des fantômes de  Mr Quint et  de Miss Jessell, la lutte du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux en ce domaine hanté de Bly ? L’ordonnatrice  Valentina Carrasco, habile illustratrice qui d’ailleurs pose de bonnes questions en déclaration d’intentions (à lire le livret-programme) eût pourtant mieux fait de modérer  sa tendance à multiplier les images et leur symbolique, se rappelant qu’au temps des frères James Mallarmé recommandait : « Suggérer, ne pas nommer » pour garder « la jouissance du poème ».

Le pull rouge de la Parque

 Souligné par deux  vidéos d’introduction, le discours spatial (décors de Carles Berga),  plus évocateur  dans le sous-bois automnal, ne convainc guère avec  le mobilier genre vide-grenier-en- lévitation du Château  et surtout s’emmêle dans les réseaux de cordes  et toiles (d’araignées ?) qui évoquent  l’action sournoise de la Parque-Destin, tricoteuse d’un pull-over rouge par trop surligné…Du coup n’est pas même épargné le risque d’ accident du travail –justice immanente ? – à ce (pauvre)-méchant Quint qui n’arrive plus à se rétablir sur les échelles et trapèzes terminaux… Heureusement, la direction musicale de Kazushi Ono établit à la fois une emprise sur le détail instrumental, ciselé, scintillant ou sombre selon les scènes, et  « tient » les interprètes dans une temporalité angoissante qui compense le relatif  éparpillement de la mise en scène.

La jeune Canadienne Heather Newhouse,  Lyonnaise d’adoption (CNSM, Opéra) ne démérite pas dans un rôle difficile entre tous, et  sa réserve pudique – son manque de flamboyance, diraient certains peu convaincus – ne messied pas à une hypothèse de manipulée flottant de cauchemar en désirs informulables. Ses partenaires – Katherine Goeldner, Andrew Tortise, Giselle Allen – manifestent décision vocale comme mobilité théâtrale, et on n’oubliera pas l’ambivalente subtilité de Flora – Loleh Pottier – et de Miles – Remo Ragonese. Ainsi le  mystère subsiste,  s’épaissit, laisse ouvertes  les interrogations, et  malgré les réserves qu’inspire une mise en espace trop soucieuse d’intentions décoratives  et  dispersée dans ses effets,  revit  bien ici  l’Enigme.

Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten (1913-1976). Curlew River, mise en scène Olivier Py, direction Alan Woodbridge, avec Michaël Slattery, William Dazeley, Ivan Ludlow, Lukas Jakobski, Cléambule Perrot. Turn of Screw, m.e.s. Valentina Carrasco, dir. Kazushi Ono, avec Heather Newhouse, Katharine Goeldner, Giselle Allen, Remo Ragonese, Loleh Pottier. Orchestre et Maîtrise de l’Opéra de Lyon.

Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théâtre, le 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Isabelle Cals, Hanna Schaer, Cécile Perrin, Jean-Francis Monvoisin. Ariane Matiakh, direction musicale. Dominique Pitoiset, mise en scène

Le Tour d'ecrou Opéra de Tours mars 2014 © François Berthon  4895Initiative courageuse de la part de l’Opéra de Tours que de monter The Turn of the Screw – Le Tour d’écrou – de Britten, ouvrage encore insuffisamment joué dans l’Hexagone. Composé d’après la nouvelle du même nom écrite par Henry James et créé à la Fenice de Venise en septembre 1954, cet opéra en deux actes et un prologue nous narre les déboires d’une gouvernante – dont on ne saura jamais le nom – aux prises avec les esprits des anciens serviteurs de la maison désireux d’entraîner avec eux les deux enfants dont elle a nouvellement la garde. Une intrigue propice aux audaces harmoniques et aux couleurs inquiétantes, dont a parfaitement tiré parti le compositeur, créant une atmosphère angoissante, dont l’étau se resserre tel un écrou toute la soirée durant, pour un moment fort de vrai théâtre musical. C’est par un long silence que la représentation débute, laissant résonner le théâtre de tous ses murmures comme autant de fantômes, et ce n’est qu’ensuite que la musique peut occuper l’espace sonore.

Un Tour de très haut niveau

La maison tourangelle a servi cette pièce avec les honneurs qu’elle mérite, réunissant une distribution en tous points exemplaire et aux vocalités généreuses. Isabelle Cals coule sans effort son superbe soprano dans le personnage tourmenté de la Gouvernante, déployant sa voix riche et ronde, incarnant parfaitement cette figure complexe, dont on ignore si les spectres ne naissent pas uniquement dans son imagination.
Elle est secondée par une Hanna Schaer idéale en Mrs Grose, un rôle qu’elle a déjà incarné de nombreuses fois. On ne peut que se réjouir devant la fraicheur et la puissance de la voix de la mezzo suisse – qualités que sa Mistress Benson dans Lakmé ne laissait pas soupçonner – ne faisant qu’un avec ce personnage dépassé par les évènements et tout de tendresse maternelle.
Superbe également, le couple fantomatique. Cécile Perrin incarne une Miss Jessel à l’âme torturée, mélancolique et effrayante à la fois, à la présence scénique aussi magnétique que son instrument large et étendu, emplissant sans effort la salle. A ses côtés, Jean-Francis Monvoisin joue des particularités de son timbre pour dépeindre un Peter Quint menaçant, utilisant toutes les possibilités de sa voix pour un résultat saisissant. Et ce tableau ne serait pas complet sans deux enfants très convaincants, dont la performance est à saluer : Louise Van der Mee et Samuel Miles, tous deux d’une crédibilité redoutable, jusqu’aux couleurs inquiétantes qu’ils parviennent à trouver, notamment le jeune garçon, aussi ambigu qu’insondable.
Tous se révèlent en outre stylistiquement impeccables, et s’expriment dans un anglais au-dessus de tout reproche, une performance pour une distribution exclusivement francophone.
Et c’est avec évidence que les chanteurs évoluent dans la mise en scène réglée au cordeau par Dominique Pitoiset. Le scénographe a imaginé un lieu unique, le salon d’une maison des années 60 à la décoration sobre et dont la grande baie vitrée donne sur un petit jardin enneigé, au haut mur bordé de thuyas. Un véritable huis clos rendu plus étouffant encore par les éclairages remarquables de Christophe Pitoiset. La direction d’acteurs se révèle à la hauteur du cadre de scène, éblouissante de précision et de tension, tout temps mort paraissant interdit, sinon impossible.

Dans la fosse, les treize musiciens de l’Orchestre Symphonique Région Centre-Tours s’en donnent à cœur joie, chacun en position de soliste, et créent avec un plaisir évident les ambiances irrespirables imaginées par Britten. Participant activement au drame, Ariane Matiakh couve les instrumentistes de sa baguette et leur insuffle son énergie, prenant cette partition, qu’elle dirige pour la première fois, très à cœur. Une très belle soirée d’opéra, un ouvrage dramatiquement et musicalement très fort, de grandes voix, une mise en scène intelligente ainsi que des musiciens profondément impliqués, que demander de plus ?

Tours. Grand Théâtre, 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle éponyme de Henry James. Avec La Gouvernante : Isabelle Cals ; Mrs Grose : Hanna Schaer ; Miss Jessel : Cécile Perrin : Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin ; Flora : Louise Van der Mee ; Miles : Samuel Mallet. Chœurs de l’Opéra de Tours ; Chef de chœur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Ariane Matiakh, direction musicale ; Mise en scène et scénographie : Dominique Pitoiset ; Costumes : Nathalie Prats ; Lumières : Christophe Pitoiset ; Assistant mise en scène : Stephen Taylor ; Chef de chant : Matthieu Le Levreur.

Britten : Le tour d’écrou à l’Opéra de Tours

britten_jeune_piano-570Tours, Opéra. Britten: The Turn of the screw. Les 14,16,18 mars 2014. Monde réel et fantômes, inquiétude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger, sacrifiée, bafouée, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’après l’extraordinaire nouvelle d’Henry James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelées, la musique habite cet univers prenant, protéiforme à laquelle la réalisation signée par Dominique Pitoiset, déjà présentée à Bordeaux, apporte un éclat intérieur, lumineux et hypnotique. Peu à peu, la musique et l’architecture dramatique nourrissent l’emprise du pervers Quint sur Miles, le jeune garçon, pourtant défendu (vainement) par la nouvelle gouvernante…

Le Tour d’écrou est créé à Venise en septembre 1954 à la Fenice. Entre fantastique et horreur, l’action dépeint la lente possession de deux enfants par deux fantômes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun inféodant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’étrangère, la gouvernante qui très attachée au jeune garçon, tente vainement de le protéger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantôme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. Composé de 8 tableaux strictement agencés et ponctués là aussi d’interludes musicaux particulièrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opéra de chambre, inventé par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique. Un modèle, avec The Rape of Lucretia et aussi le peu connu Owen Windgrave, dans le genre du théâtre intimiste. Le huit clos est saisissant, l’action précise, fulgurante, et la musique d’une âpreté poétique et mordante.

Tours, Opéra
Les 14,16,18 mars 2014
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Conférence
Samedi 8 mars à 14h30
Grand Théâtre de Tours
Salle Jean Vilar • Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Editions Boosey et Hawkes
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction : Ariane Matiakh
Mise en scène et scénographie : Dominique Pitoiset
Costumes : Nathalie Prats
Lumières : Christophe Pitoiset
Assistant mise en scène : Stephen Taylor

Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin
Gouvernante : Isabelle Cals
Mrs Grose : Hanna Schaer
Miss Jessel : Cécile Perrin

Orchestre Symphonique Région Centre-Tours

Production Décors, costumes et accessoires Opéra de Bordeaux

Le Tour d’écrou de Britten à Tours

britten_jeune_piano-570Tours, Opéra. Britten: The Turn of the screw. Les 14,16,18 mars 2014. Monde réel et fantômes, inquiétude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger ou bafouée, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’après James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelées, la musique habite cet univers prenant, protéiforme à laquelle la réalisation signée par Dominique Pitoiset, déjà présentée à Bordeaux, apporte un éclat intérieure lumineux et hypnotique.

Le Tour d’écrou est créé à Venise en septembre 1954 à la Fenice. entre fantastique et horreur, l’action dépeint la lente possession de deux enfants par deux fantômes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun inféodant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’étrangère, la gouvernante qui très attachée au jeune garçon, tente vainement de le protéger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantôme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. Composé de 8 tableaux strictement agencés et ponctués là aussi d’interludes musicaux particulièrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opéra de chambre, inventé par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique.

Tours, Opéra
Les 14,16,18 mars 2014
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Conférence
Samedi 8 mars à 14h30
Grand Théâtre de Tours
Salle Jean Vilar • Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Editions Boosey et Hawkes
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction : Ariane Matiakh
Mise en scène et scénographie : Dominique Pitoiset
Costumes : Nathalie Prats
Lumières : Christophe Pitoiset
Assistant mise en scène : Stephen Taylor

Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin
Gouvernante : Isabelle Cals
Mrs Grose : Hanna Schaer
Miss Jessel : Cécile Perrin

Orchestre Symphonique Région Centre-Tours

Production Décors, costumes et accessoires Opéra de Bordeaux

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiétude (Actes Sud)

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiétude (Actes Sud)   …
Voici la nouvelle édition d’un essai biographique paru en 1996 et actualisé à la faveur du centenaire Britten 2013. Cette ” impossible quiétude ” vient de l’obligation viscérale du compositeur à exprimer ce qu’il est profondément : un être libre soucieux de défendre sa différence… peut-être violé pendant son adolescence, Britten affirme dans son oeuvre non pas la nostalgie de l’innocence, trésor sacré de l’enfance, mais sa ” sublimation ” : une question éthique qui est au centre de son oeuvre et qui est magistralement démêlée dans cette étude à la fois exhaustive et très personnelle.

Un homme libre soucieux de sa différence …

britten_de_gaulle_actes_sud_britten_2013_benjamin_brittenIl ne saurait en être autrement car l’oeuvre et la vie de Britten n’appartiennent qu’à lui-même : singulières et uniques. Un goût pour le rapport texte-musique, une refonte du langage lyrique, sans ornement, sans pompe mais essentiel tourné vers le secret le plus intime des êtres, un festival dédié à son oeuvre (Aldeburgh), et en fond sonore et entêtant, telle une permanente humeur identitaire, la mer : né sur la côte Est de l’Angleterre (à jamais nostalgique de son cher Suffolk), Britten reste un homme attaché à la nature océane. La stature de ce pacifiste objecteur de conscience s’affirme pendant la guerre où il décide de s’exiler au Canada, accord tacite du gouvernement britannique sous condition qu’il y travaille comme compositeur et comme interprète : auteur surtout reconnu après la guerre avec Peter Grimes, Britten fut aussi un pianiste inspiré et un chef précis autant qu’électrisant, admiré de Dietrich Fischer-Dieskau ou de Janet Baker …Les entrées sont variées, parfois thématiques et toujours particulièrement pertinentes (Britten et ses interprètes, Britten et les compositeurs contemporains dont Chostakovitch, autre pacifiste forcené-, Britten et les poètes, Britten et ses librettistes, les sources d’inspiration chez Britten …).

L’organisation du texte suit la chronologie, indiquant période par période, les grandes oeuvres, leur contexte, leur enjeu esthétique, et surtout peu à peu, liée à une force de travail admirable autant qu’à une claire conscience de sa vocation, l’évolution de son art : marqué par l’épure, une certaine économie que traverse le goût pour la musique orientale.

Chaque opéra, de Peter Grimes à Mort à Venise (mais aussi toutes les oeuvres chambristes et symphoniques, les cycles de lieder…), est minutieusement présenté, analysé avec la finesse d’une écriture passionnée, pourtant soucieuse de clarté et d’accessibilité. Voici le livre référence sur Britten, opportunément réédité en 2013 pour le centenaire Britten.

Xavier de Gaulle : Benjamin Britten, l’impossible quiétude (Actes Sud 1996, réédition 2013). ISBN 978 2 330 02479 6. Parution octobre 2013.

Britten : Owen Windgrave (1971)

bronzino_Owen_windgraveD’après Henri James, l’opéra illustre l’engagement du compositeur antimilitariste. Mais le sujet assemble aussi plusieurs idées centrales du théâtre de Britten : la mort de l’adolescent et le soupçon de la fascination homosexuelle que le jeune héros suscite chez son maître Coyle. Britten est fidèle à la qualité d’attraction virile qui unit dans le roman de James, le maître à son élève. Il y a peut-être aussi dans cette affection réciproque, le souvenir du premier amour de James comme en témoignent les lettres que l’écrivain adressa au jeune sculpteur américain, Henrik Andersen. Sur le thème d’une admiration partagée, James écrit aussi “L’élève”, nouvelle qui décrit sur le mode contemplatif l’affinité qui unit le précepteur et son protégé.
Mais chez Melville comme chez James, le poison du meurtre est absent : il n’apparaît que chez Britten. Toute attraction homosexuelle semble inéluctablement tourner au meurtre ou au suicide. La quête de l’absolu et de la beauté doivent-elles inéluctablement mener au chaos? Cette question récurrente sera autrement posée avec plus de noirceur et de poison, dans “Mort à Venise” (1973).

A l’écran comme au théâtre
En 1968, Britten travaille à son nouvel opéra, aidé pour le livret, de Myfanwy Piper. Le sujet, inspiré du roman éponyme d’Henry James, et publié en 1892, lui permet d’aborder un sujet cher, qu’il a vécu lui-même au moment de la Seconde Guerre mondiale : la dénonciation du non fondé de la violence et de la guerre, d’autant plus critiquées pour les victimes qui en payent le prix fort et que le compositeur s’est révélé un anti-militariste convaincu. En novembre 1970, selon ce qui était prévu, l’opéra fut d’abord réalisé pour la télévision, à l’initiative du commanditaire, la chaîne BBC : scénario, montage, distribution, tout fut validé par le compositeur. L’ouvrage fut ainsi créé en mai 1971, puis représenté sur la scène, en 1973 à Covent Garden. Au final, l’ouvrage devait autant se prêter à l’écran qu’au théâtre.

Après avoir adapté The Turn of the screw, (Le tour d’écrou) également d’Henri James, Britten découvre la nouvelle de l’écrivain qui correspond exactement à ses engagements pacifistes. Owen Windgrave, héritier d’une famille prestigieuse d’illustres guerriers, refuse de poursuivre son éducation militaire et décide, contre les plans du clan familial, y compris sa fiancée, de cesser ses études. Mais comment montrer son courage dans un combat très difficile où les tenants de l’ordre et de la tradition n’aiment ni les tire au flanc, ni les lâches? Il y a autant de force d’âme à combattre qu’à refuser de tuer son ennemi, et Owen Windgrave le prouvera en payant cependant le prix fort, lui aussi.

Sur le plan musical, le compositeur aborde la gamme dodécaphonique, en concevant un opéra de chambre qui exige cependant  46 musiciens. La violence et l’efficacité de l’écriture traite avec grandeur un thème d’autant plus délicat et sensible qu’il engage l’identité virile et l’une des valeurs essentielles qui a fait la gloire de l’empire britannique, l’héroïsme patriotique. Mais au prix de combien de vies humaines ? proclame Britten par la voix de son héros, Owen Windgrave.

Solitaire mais entouré, rebelle et différent, Britten est célébré de son vivant comme le plus grand compositeur britannique après Purcell. Il est vrai que son génie qui s’exprime essentiellement au théâtre, atteint l’universel grâce à la force de ses évocations poétiques. A ce titre, il sera anobli par la Reine en 1953, et fait “Lord”, en 1967.

Illustrations
Bronzino, portrait d’un jeune collectionneur (Florence, musée des Offices)

Britten : Mort à Venise

benjamin_britten_vieuxBritten traite après Visconti, le sujet rédigé par Thomas Mann. Le désir de l’adulte pour l’enfant, son regard contemplatif provoque ici une résolution inverse. Le sujet désiré n’est pas sacrifié. Rongé par le remords et la culpabilité, c’est l’adulte désirant qui succombe à la terrible vérité de ses fantasmes pédophiles. En esthète impuissant, Aschenbach reste fasciné, “médusé” au sens propre, par la beauté apollinienne du garçon Tadzio. L’adorateur semble écartelé entre l’aspiration à la beauté et la crudité charnelle qui compose aussi sa coupable attraction. En décidant de se taire toujours, Aschenbach semble avoir choisi l’autodestruction et l’anéantissement. Chaque silence dicté par le remords, quand paraît le jeune adolescent, est semblable à un coup de poignard. Et chaque regard désirant se retourne contre lui : il se transforme en lente agonie.
Britten a remarquablement illustré l’évolution de la contemplation vécue par Aschenbach, en ses débuts spirituelle et esthétique, ensuite confusément trouble et sexuelle (le cauchemar de la Bacchanale dans lequel Aschenbach rêve qu’il rejoint Tadzio) : l’apollinien, le bacchique… au final, dans une vision pessimiste, l’idéalisme et le spirituel sont corrompus par le poison du désir…

Golo Mann : de Doktor Faustus à “Death in Venice”

david_britten_tadzioAvant de mourir en 1955, Thomas Mann aurait reconnu que, si son Doctor Faustus devait être porté à l’opéra, il n’y aurait qu’un musicien capable de le faire : Benjamin Britten. Or depuis janvier 1971, le compositeur qui se sait condamné, -il souffre d’une insuffisance de l’aorte : endocardite-, souhaite écrire un dernier opéra, “pour Peter”.
Britten a bien connu l’un des fils Mann, Golo, à Brooklyn, pendant son “exil américain”. Les deux hommes se retrouvent et Golo Mann, lui souffle l’idée d’adapter” Mort à Venise” que Visconti réécrit pour le cinéma.

Britten partage avec Thomas Mann, la fascination pour la ville suspendue sur les eaux : objet des fantasmes les plus poétiques, la Cité offre aux créateurs la matière au rêve, tant recherchée par les artistes. C’est moins la Cità que les plages du Lido, cette longue bande de terre entre deux mers, qui suscite chez Mann, la révélation de la beauté, dans la figure du jeune Tadzio qui lui semble être dans sa primitive et juvénile beauté, l’incarnation renouvelée des dieux. Une telle expérience esthétique devait évidemment marquer profondément Britten qui y trouve, au bord de sa vie, l’expression exacte de sa propre expérience, artistique et intime.

Dès octobre 1971, le compositeur et son compagnon, Peter Pears sont à Venise. Mais le processus créatif, hier si fluide, demande au Britten malade et amoindri, davantage de temps et de concentration.
On sait que Mann rédigea sa nouvelle au moment où Gustav Mahler trouva la mort, en 1911. Les deux événements, écriture du roman décisif pour Britten et décès d’un compositeur admiré, augmentent l’attraction du musicien pour le texte de  l’écrivain. L’année 1971 est marquée aussi par l’engagement, le dernier, de Britten dans la conduite musicale de son festival d’Aldeburgh : il interrompt la composition de “Death in Venice”, pour s’immerger dans les Scènes de Faust de Robert Schumann, dont la réalisation au concert reste mémorable, comme en témoignera Dietrich Fischer Dieskau qui chante dans la production.

manet_veniseEn 1972, le travail redouble pour l’opéra. Britten s’est assuré la complicité de sa librettiste Myfanwy Piper. L’action est portée par le rôle central d’Aschenbach, chanté par Pears : ses monologues, accompagnés sobrement par le piano, structurent toute la narration. Autour de lui, sept personnages paraissent, tous incarnés par le même interprète. Chacun compose diverses facettes d’une même force souterraine dont l’activité conduit en un rituel initiatique, Aschenbach vers la mort. Chacun est un thuriféraire qui l’aide à passer les portes de l’au-delà, traverser le styx, passé de l’autre côté du miroir. Observateur et contemplateur, Aschenbach regarde l’éphèbe Tadzio et sa famille qui ne chantent pas : pour stigmatiser le monde dans lequel ils évoluent, un monde dans lequel en réalité, ne pénètre jamais Aschenbach, Myfanwy Piper imagine la danse. Tous animent ainsi une chorégraphie dont le monde est parallèle à celui du héros, Aschenbach.

Synopsis

Opéra en deux actes
(Acte I) Scène I : Aschenbach solitaire traverse le cimetière de Munich. Sa femme est morte et sa fille vient de se marier. Un voyageur lui rappelle la fascination pour Venise. Il décide de s’y rendre.
Scène II : arrivée dans Venise, transfert crépusculaire vers le Lido.
Scène IV : accueil du directeur de l’Hôtel des Bains au Lido. Au moment du dîner, Aschenbach voit pour la première fois le jeune Tadzio : des sonorités orientales et mystérieuses qui rappellent le Gamelan, expriment la beauté foudroyante du garçon et l’impossibilité pour son adorateur d’exprimer aucun mot. C’est la musique qui évoque le choc de la vision.
Scène V : sur la plage du Lido. Aschenbach continue d’être traversé par son désir pour le jeune éphèbe. Il programme de partir mais une erreur d’enregistrement de ses bagages retarde son départ. Peu à peu, le climat étouffant de Venise se précise.
(Acte II) Scène VIII : après s’être rendu chez le barbier, Aschenbach a la confirmation que Venise est le foyer d’une épidémie de choléra. Laquelle est tenue secrète par les autorités de la ville.
De fait, le vieil homme succombe à la maladie comme il est terrassé par l’ivresse des sens que lui a causé, la beauté révélée de l’adolescent polonais, et la confusion et la folie qui se sont emparées de lui.
Scène XIV : Aschenbach sur la plage du Lido contemple à nouveau son idole. Il assiste au départ de la famille inquiète face à la diffusion du choléra. Aschenbach se morfond sur sa chaise, seul. Il meurt sur les accords de l’hymne à Apollon. Les résonances incantatoires et célestes du vibraphone semblent l’emporter.

Peter Pears indique l’importance que revêt “Death in Venice” pour Britten, lui-aussi aux portes de la mort lorsqu’il compose son opéra : l’ouvrage résume la quête artistique et personnelle du compositeur, en ce sens, la partition peut-être considérée comme son testament.

Britten : le tour d’écrou

Leighton_brittenBritten traite de l’éducation d’une jeune âme par un adulte, héritée des moeurs grecques (éromène/éraste) mais en y ajoutant l’étoffe du conflit et la perversité d’une lecture diabolique. Ici, l’enfant Miles est l’objet d’un tutorat exercé contre/de son gré par le pervers et machiavélique Quint. La gouvernante tente d’interrompre le pacte infâme. Par sa voix, s’exprime la vérité et la dénonciation de Quint. Mais le diabolisme du jeune corrupteur qui a vendu son âme au diable, exerce sa pernicieuse influence qui se révélera là encore fatale pour sa jeune proie. D’autant que le jeune garçon convoité, souffle le chaud et le froid : ne sachant pas encore distinguer le bien du mal, le petit être se révèle aussi séducteur et calculateur. Culpabilité partagée entre un jeune tentateur et un adulte corrupteur?
La révélation de la relation honteuse et immorale de Quint/Miles est d’autant plus terrifiante que Britten imagine pour témoin et spectatrice, la tendre et loyale figure de la gouvernante. De sorte qu’au travers des yeux de la jeune femme, le compositeur prend parti et revendique clairement la défense de l’innocence. Cet aspect de l’oeuvre renverrait à un épisode de la vie intime de Britten qui jeune garçon, aurait été violenté par un adulte. Ce traumatisme de l’enfance, explicité par Eric Crozier et Humphrey Carpenter, serait la source thématique de tout le théâtre lyrique à venir.

Dvd
Lire notre critique du dvd de l’opéra représenté au Festival d’Aix-en-Provence en juillet 2001 avec Mireille Delunsch dans le rôle de la Gouvernante. L’une des meilleures productions aixoises de ces dernières années.

Illustration
Lord Leighton, Icare (DR)

 

Britten : Billy Budd

girodet : endymion (britten)Britten demande la collaboration de l’écrivain Forster pour adapter le roman de Melville, Billy Budd. Le jeune garçon est l’objet des désirs des deux hommes, le capitaine Vere, le maître d’armes Claggart. Passion entre hommes, l’opéra Billy Budd interroge surtout l’attraction ambivalente que suscite le jeune Billy dans le coeur du capitaine Vere sans qu’aucune scène explicite clairement la nature de leur relation. A la différence du roman de Melville, Forster et Britten approfondissent l’ambiguïté des sentiments du capitaine pour le jeune marin.
Mais au bout du compte, c’est l’innocence qui paiera le prix fort, et l’opéra s’achève sur le sacrifice de l’enfant sur l’autel de la morale.

Illustration
Girodet, le sommeil d’Endymion (esquisse préparatoire) (DR)

 

Benjamin Britten : Peter Grimes

Girodet_jeune_hommeLe héros du premier opéra de Benjamin Britten suscite plus de soixante ans après sa création (1945), un débat jamais résolu. Est ce parce que au fond des choses, dans leur identité tenue secrète par le compositeur, les personnages de Britten se dérobe à toute identité claire, parlant au nom de leur concepteur pour une ambivalence qui nourrit leur forte attraction? Rien de plus fascinant sur la scène qu’un être véritable, contradictoire et douloureux, exprimant le propre de la nature humaine, velléités, espoirs, fantasmes, soupçons, poison de la dissimulation, terrible secret. A la manière des héros d’Henri James, le héros ne livre rien de ce qu’il est : il laisse en touches impressionnistes, suggestives, affleurer quelques clés de sa complexité.
A propos de Peter Grimes, Britten et son compagnon le ténor Peter Pears qui créa le rôle, reviennent à plusieurs reprises sur l’identité du héros : solitaire et presque sauvage mais bon et foncièrement compassionnel. Sa différence se révèle dans le rapport à la société qui l’entoure : “à part” : donc coupable. Le soupçon qu’il suscite, vient de sa différence. Est-il coupable d’avoir tuer ses apprentis pêcheurs? Britten en épinglant le naturel accusateur des citoyens, décrit la haine du différent, la délation facile, la peur de l’autre. Que Grimes cache un autre secret : tel serait en définitive le vrai sujet, mais infanticide, il ne l’est pas. L’homme incarne la figure du paria car il y a en lui, terrée, imperceptible, une profonde et inavouable blessure.
Sa nature sombre et brutale favorise le soupçon. Il est en décalage avec le monde, un “idéaliste torturé”. En cela, Britten n’a pas franchi la frontière de la barbarie et de la méchanceté du personnage de Georges Crabbe (1754-1832) dont le Poème a inspiré le sujet de son opéra. Britten reprend le cadre, ce lieu battu par les vents et les embruns, le village d’Alteburgh, village de marins mais surtout berceau du compositeur. Mais il s’autorise un changement primordial dans la personnalité du héros.

Peter Grimes, anecdote ou mythe?
L’idée d’un enfant sacrifié, image récurrente dans l’oeuvre de Britten, exprime la perte de l’état d’enfance et d’insouciance. Le héros de Britten est un être tragique, auquel fut arrachée trop tôt l’innocence au monde. La force de la souillure originelle poursuit le compositeur.
Certains ont souhaité donner à la figure de Peter Grimes, le visage de l’homosexuel honni. C’est vrai et c’est faux. Vrai, pourquoi pas ? Britten et Pears ne cachaient rien du couple qu’ils formaient. Et alors? Avons-nous envie d’ajouter. En quoi cela éclaire-t-il la perception et surtout la compréhension de l’oeuvre?
Il s’agit plutôt d’une allégorie contre l’intolérance. Tout autre relecture aussi pertinente soit-elle, mise en rapport avec la vie et l’identité de l’auteur, réduit considérablement la portée de l’oeuvre. D’ailleurs, lorsque John Vickers chante le rôle, il refuse de ne voir en Peter Grimes, qu’un homosexuel car cela enferme la perception du personnage dans une vision étroite et anecdotique, voire colle au rôle une revendication militante qui est étrangère à la sensibilité de Britten.
Les interludes marins élèvent manifestement l’ouvrage au niveau de l’allégorie : la légende tragique de Grimes gagne grâce aux commentaires de la musique, une portée poétique indiscutable, rehaussant l’anecdote marine à l’échelle du mythe.

Poids de l’interdit 
L’interdit qui pèse sur les oeuvres de Britten et colore immanquablement l’identité de ses héros, est renforcé par le cadre légal à son époque. Toute évocation ou description d’une relation homosexuelle est punie par la loi britannique jusqu’en 1967. Le procès d’Oscar Wilde et son humiliation publique, sont encore dans les mémoires. Contexte qui nous semble aujourd’hui terrifiant quand ont été célébrées officiellement les noces d’Elton John, après que le mariage homosexuel ait été autorisé.
Pour Britten, à l’endroit de Grimes, il s’agit moins d’un homosexuel en prise avec la morale de son temps, que du conflit habituel sur la scène lyrique, de l’individu opposé au système ; et sur le plan psychologique, la complexité tragique d’un personnage, sombre et solitaire, impuissant à exprimer ses sentiments : observateur du bonheur des autres et non acteur de sa propre destinée. Pour Britten, Grimes donne le prétexte d’une lecture de la folie humaine : haine sadique de la société, passivité et démence du protagoniste. Le soupçon d’infanticide à l’endroit du héros, aiguise d’autant plus la noirceur du tableau.
La suite de l’écriture de Britten met en scène des héros solitaires, accablés par le poids du secret. Chaque nouvel opéra, est un acte ajouté au chapitre de la tragédie personnelle : comment vivre avec le poids d’un secret où la perte de l’innocence, le poison d’une malédiction suggérée jamais dite explicitement, l’expérience des pulsions homosexuelles, en particulier pédophiles, disent ce mal-être imperceptible dont la tension conflictuelle donne son étoffe au héros lyrique ? Albert Herring, Billy Budd, Le tour d’écrou, Owen Windgrave, Mort à Venise disent cette obligation de l’être à nier au non de la morale, sous la pression de la société permissive et puritaine, l’expression de ses fantasmes les plus intimes. Et dans ce paysage diffus, où le refoulé exacerbe l’angoisse de vivre, l’amour des jeunes garçons aggrave encore une situation qui avoisine le souffre.

Illustrations
Girodet, Portrait d’un jeune chasseur (DR)

Britten: identité du héros chez Benjamin Britten

brittenLa question de l’identité du héros chez Britten dévoile la part du secret coupable qui scelle le destin de ses personnages : qui est Peter Grimes ? Faire le portrait du protagoniste de son premier opéra, suscite immanquablement une série d’interrogations sur l’ensemble des portraits psychologiques que Britten a abordés : être homosexuel pour le compositeur, c’est éprouver la difficile aventure de la différence. Or cette différence suscite la condamnation de la société, la marginalisation du héros et souvent l’action tragique du remords et de la culpabilité…

Sommaire

Qui est Peter Grimes ? 
Par Alexandre Pham
Opéra en un prologue et trois actes
Livret de Montaigu Slater d’après le poème
“The Borough” de Georges Crabbe (1810)
Créé à Londres, le 7 juin 1945

Billy Budd
Par Hugo Papbst
Opéra en quatre actes
Livret de E.M. Forster et Eric Crozier
d’après la nouvelle inachevée de Melville (1891)
Créé à Londres, le 1er décembre 1951

Le Tour d’écrou
Par Adrien DeVries
Opéra en un prologue et 2 actes
Livret de Myfanwy Piper
d’après la nouvelle d’Henru James (1898)
Créé à Venise, le 14 septembre 1954

Mort à Venise
Par Alexandre Pham
Opéra en 2 actes
Livret de Myfanwy Piper
d’après la nouvelle de Thomas Mann (1911)
Créé au festival d’Aldeburgh,
le 18 octobre 1974

Albert Herring
Par Elvire James
Opéra comique de chambre
Livret d’Eric Crozier d’après
la nouvelle de Maupassant,
“Le rosier de madame Husson” (1888)
Créé à Glyndebourne, le 20 juin 1947

Owen Windgrave 
Par Stéphanie Bataille
Opéra en deux actes
Livret de Myfanwy Piper,
d’après le roman d’Henri James (1892)
Ecrit pour la télévision et créé à la BBC
Le 16 mai 1971

En conclusion, qu’avons-nous? 
Divagations obsessionnelles d’un compositeur en proie à un traumatisme jamais apaisé ?
Sujets scandaleusement portés sur la scène lyrique? Ames sensibles et prudes, passez votre chemin. Pourtant, l’ambivalence et l’ambiguïté ne laissent pas d’inspirer les auteurs, écrivains, dramaturges, compositeurs, peintres.
Les contradictions et l’essence tragique des Grimes, Vere, la passion colérique de Claggart, l’innocence ambivalente du jeune Miles, l’affectation partagée entre Owen et Coyle, appartiennent désormais à la mythologie de l’Opéra. Britten a offert de sublimes portraits psychologiques, des situations non moins fascinantes en ce qu’elles nous invitent à nous interroger sur nous-mêmes, en ce qu’elles révèlent des aspects inconnus de la nature humaine…
Curieusement en traitant de thèmes délicats, plus tus que décrits, le théâtre de Britten porte au centre de son action, le dévoilement de la vérité, la révélation du secret.

Chez Britten, l’obligation de révéler son secret et la nature de son identité, fut-elle répréhensible sous le poids de la morale puritaine, est une activité vitale. Il s’agit de dénoncer une situation dont le silence imposé par la loi sociale, tue, empoisonne celui qui en vit les conséquences.
En définitive, le héros de Britten exprime la mort de l’individu qui se soumet à l’ordre social et accepte de taire sa honteuse identité, dut-il en mourir. Dès lors, aspiration à un ordre tolérant, l’opéra de Britten ne souhaite-il pas peindre a contrario le rêve des identités assumées et pleinement comprises pour ce qu’elles sont. Mais le compositeur est plus clair que ses personnages : il oeuvre pour l’acceptation de l’homosexualité mais condamne sans ambiguïté la pédophilie, comme il le montre clairement dans Le Tour d’écrou. A ce titre, le personnage et le sens des actions de la Gouvernante sont explicites : elle prend la défense de l’enfance trompée et abusée. En tentant de rompre le pacte machiavélique qui unit le jeune Miles avec l’infâme Quint, la jeune femme entend protéger l’innocence contre les pervers, mais aussi éveiller (en pure perte) l’innocence contre ses propres ambiguïtés.

En résumé
Certes, il y a bien une action menée par Britten sur la scène lyrique, selon les tourments de sa propre vie intime. Mais, avec le recul, ne veut-il pas éveiller notre conscience à plus de tolérance, vis à vis de nous mêmes comme vis à vis de l’autre, cet étranger suspect du seul fait de sa différence ?
Utopie et humanisme. C’est à l’aune de ses deux aspects que le théâtre et les héros de Britten peuvent être justement compris. Dossier réalisé par l’équipe rédactionnelle de classiquenews.com, sous la coordination d’Alexandre Pham.

 

 

Hommage à Benjamin Britten (2006)

BrittenDossier Britten 2006    …    2006 marque les 30 ans de la disparition de Benjamin Britten. Arthaus Musik réunit en un coffret, 8 dvds incontournables pour qui souhaite se familiariser avec l’univers lyrique du compositeur britannique. L’édition mérite d’autant plus d’être soulignée que les interprétations particulièrement soignées, rendent justice à une oeuvre cohérente par ses thèmes, mais tout autant diverse dans les styles et les univers musicaux développés. Voici une présentation du coffret, prétexte pour nous, à une évocation de l’écriture lyrique de Benjamin Britten, mort le 4 décembre 1976.

Compositeur pour l’opéra
“Je suis un compositeur pour l’opéra, et c’est ce que je vais être jusqu’à la fin de ma vie”, Benjamin Briiten à Michael Tipett. Pour le compositeur britannique, l’écriture lyrique est une priorité déclarée, le coeur de son travail de musicien.
Après la fin de la guerre, Britten, créée le 6 juin 1945, pour la réouverture du Sadler’s Wells Opera, à 32 ans, son premier opéra, Peter Grimes, écrit hors des conflits aux Etats-Unis- rejoints en 1939-, car il est pacifiste. Le sujet aborde le thème de la différence, et de l’oppression d’un marin présumé criminel, par une population hostile. L’éloignement du Sussex, sa terre natale, a suscité chez Britten des évocations nostalgiques de son lieu de naissance, un hymne aux embruns marins soufflant sur les côtes habitées. Peter Grimes est musicalement éblouissant : c’est un poème qui chante la dureté de la société du village d’Aldeburg et tout autant la force des éléments de la nature. L’oeuvre tout en affirmant le génie d’un auteur aussi adulé que le fut Purcell à son époque, prélude à un cycle personnel, de 1945 à 1973, dans lequel le compositeur ne cesse de se poser la question : qu’est ce qu’un opéra? Comment renouveler le genre ? Comment et pourquoi réconcilier drame, musique, poésie, action théâtrale?
Au démarrage de son travail, Britten cofonde l’English Opera Group, en 1946, dont l’activité remet à l’honneur la production lyrique tout en recourant à un effectif réduit, celui de l’opéra de chambre. Dans le même temps, Britten et son compagnon, le ténor Peter Pears, créateur du rôle de Peter Grimes, comme il chantera aussi pour la première, le rôle du docteur Aschenbach dans son dernier opéra, Death in Venice (1973), créée en 1948, le festival d’Aldeburgh, son lieu de résidence, un festival qui chaque année donne opéras et concerts, dont certains dirigés par Britten car le compositeur fut aussi pianiste et chef d’orchestre. L’événement musical se déroule toujours.

Humaniste et ami de Chostakovitch
benjamin_briiten_chostakoviDès lors, se succèdent de nombreuses oeuvres majeures qui montrent l’évolution de la pensée musicale : s’y mêlent le thème central de la différence et de l’identité, lié à l’homosexualité de l’auteur ; celui de l’enfance sacrifiée, où l’enfant n’est pas cité comme un objet à corrompre mais comme la figure d’un état d’innocence et d’insouciance, vénéré, recherché dans toute l’oeuvre ; la question de l’hypocrisie de l’ordre bourgeois…
Sur des idées graves, le musicien édifie un langage dense, serré qui recherche l’expression sans détours, tout en hissant l’anecdote sur le plan de la métaphore universelle. Plus tard, en particulier dans les trois paraboles d’église (Curlew river, 1964 ; The burning fiery furnace, 1966 ; The prodigal son, 1968), Briiten atteint une forme théâtre dont l’épure expressive se rapproche du théâtre Nô. Humaniste, Britten le fut assurément. Et son amitié avec Chostakovitch (rencontré en 1960), le démontre clairement : “Depuis des années, votre travail et votre vie ont été pour moi un modèle -de courage, d’intégrité, et de sympathie humaine, aussi de créativité et de vision claire. Personne parmi les compositeurs actuels n’ a sur moi une influence égale”, écrit-il au musicien russe, en décembre 1963, peu après la création londonienne de Katerina Ismaïlova (version révisée de sa Lady Macbeth).

Les oeuvres majeures
Après Peter Grimes, se succèdent ainsi : The rape of Lucretia (1946), Albert Herring (1947), Let’s make an opera (1949, oeuvre chère composée pour enfants), Billy Budd (1951), Gloriana (composé pour le couronnement d’Elisabeth II en 1953), The turn of the screw (1954), A midsummer night’s dream (1960), Owen Windgrave (1970, pour la BBC), enfin Death In Venice (1973).

Benjamin_britten_coffret_ArSommaire
du coffret “A tribute to Benjamin Britten”,
paru en décembre 2006 chez Arthaus Musik

1. Peter Grimes, 1945

2. The Rape of Lucretia, 1946

3. Billy Budd, 1951

4. Gloriana, 1953

5. The turn of the screw, 1954

6. Owen Windgrave, 1970

7. Death in Venice, 1973

8. Let’s make an opera, 1949

Mildred Clary, “Benjamin Britten” (Buchet Chastel)

Livres. Mildred Clary, “Benjamin Britten” (Buchet Chastel)     …     Il manquait une biographie française du plus grand compositeur britannique de l’après-guerre. Lacune réparée avec maestrià et conviction par Mildred Clary. Le texte n’est pas seulement documenté : il ajoute la justesse du portrait et la pertincence des évocations musicales. Avec “Benjamin Britten ou le mythe de l’enfance”, Mildred Clary nous offre une biographie essentielle.

 

 

Britten : le mythe de l’enfance

 

Britten, le mythe de l'enfance (Buchet Chastel)Un homme pacifiste, qui assumait pleinement son homosexualité et sa vie avec le ténor Peter Pears ; un être secret qui n’aimait pas parler de son oeuvre, préférant composer… en particulier ses opéras. Le portrait que brosse Mildred Clary qui a travaillé  pour France musique, évoque avec tact et un matériel documentaire très complet, la vie, la carrière et l’oeuvre du plus grand compositeur britannique de l’après-guerre.
L’auteur connaît le sujet pour avoir consacré à Benjamin Britten de nombreuses heures d’antenne, en particulier en 1986, quand à Aldeburgh, le berceau du poète musicien, où il est né en 1913 et où il s’éteint en 1976, elle consacrait près de quinze heures à l’oeuvre du compositeur.L’évocation suit la chronologie des faits marquants d’une vie aspirant au grand large. La naissance baignée par les embruns marins, l’apprentissage auprès du compositeur Franck Bridge qui fut pour lui, plus qu’un passeur : le mentor qui allait déterminer une vocation.
Entrée au Royal college of Musik de Londres, “l’école de la tradition” ; la place du piano qui fait de lui un interprète au clavier, fin et recherché (admiré entre autres par Yehudi Menuhin…) ; l’admirateur de Stravinsky et de Berg, rencontre plusieurs personnalités qui vont élargir ses horizons culturels et accélérer sa maturité de compositeur: le poète Wystan Hugh Auden, son compagnon Peter Pears (1937) ;  Les premiers chefs-d’oeuvre, comme Les Illuminations (1939), l’affirmation de son antimilitarisme forcené… au fil des pages, le style clair et vivant, renforce l’attraction d’une oeuvre concise et puissante, en relation avec les engagements et les positions tranchées. Britten reste un homme de théâtre, soucieux de rétablir une nouvelle écriture dramatique grâce à l’appui de ses librettistes et poètes, grâce au concours de son compagnon, Peter Pears qui créera bon nombre de rôles importants dont Peter Grimes.

Outre le théâtre auquel Britten consacre une activité régulière, couronnée par le succès et la reconnaissance, tous les aspects de l’oeuvre sont abordés : musique de chambre et musique vocale, musique orchestrale et chorale. L’enfance reste un thème cher et longuement traité. Il est au coeur d’une oeuvre à clés dont on commence de mesurer la modernité poétique et l’originalité. Mildred Clary suit pas à pas les journées d’écritures et les rencontres ; lectrice de la correspondance, les pages descriptives ou évocatrices des oeuvres, ajoutent les pensées et les déclarations autographes.
Poignantes sont les derniere chapitres qui brossent le portrait d’un homme malade dont l’opéra “Mort à Venise” d’après Thomas Mann, est son testament. Un oeuvre centrale qui dévoile la teneur d’une sensibilité à part et d’une exceptionnelle intensité poétique : “la poursuite de la beauté, de l’amour, doit-elle nécessairement aboutir au chaos?”

Outre la biographie proprement dite, Mildred Clary présente la chronologie des oeuvres et une bibiliographie “sommaire” parfaitement présentée, et commentée, titre par titre.

DVD. Britten: The turn of the screw (Jakub Hrůša,2011). Fra Musica

DVD. Britten: The Turn of the Screw (Hrusa, 2011).

dvd_britten_tour_screw_fra_Miah_PerssonDans le cas du Tour d’écrou, le nombre de productions enregistrées montre qu’abondance ne nuit pas à la qualité. Le catalogue actuel compte déjà de très bonnes versions (dont celle aixoise publiée par Bel Air classiques).

Qu’en est-il de celle-ci en provenance de Glyndebourne, éditée par Fra Musica ? Relève-t-elle tous les défis d’une partition insidieuse, où ce chambrisme brittenien s’il confine à l’épure, dévoile en vérité la face cachée souterraine des esprits machiavéliques tapis dans l’ombre … Au cÅ“ur de l’action du Tour d’écrou, il y a cette innocence menacée (thème central dans l’Å“uvre de Britten et que l’on retrouve dans Peter Grimes, Billy Bud…), sujet de toutes les aspirations et turpitudes d’entités mi réelles mi rêvées qui agressent ici les enfants. Certes le texte de Henry James offre le sujet mais la musique de Britten souligne la force des tensions implicites, l’étouffement psychologique dont sont victimes les innocents (comme dans Le viol de Lucrèce, autre opéra dans une forme personnelle, chambriste).

Terreur secrète, climats psychologiques…

Le chef tchèque Jakub Hrůša comprend les aspérités de la partition; il en souligne les ombres et les plis porteurs de sens comme d’ambivalence.
Dans la mise en scène de Jonathan Kent, l’intrigue a lieu au XXè siècle, soit à l’époque de Britten, vers 1950 : trop narrative et anecdotique, il y manque le souffle, le jaillissement du fantastique saisissant, ce surnaturel qui captive et effraie tout autant les enfants. La production remonte à 2006; de cette année, rescapée toujours aussi convaincante, la Flora de Joanna Songi.
Pur et innocent idéal, le Miles de l’excellent Thomas Parfitt s’impose, comme est aussi évidente et naturelle, la limpide gouvernante de Miah Persson.
Consciente des agissements du pernicieux et pervers Quint, la très présente et aboutie Susan Bickley dévoile une épaisseur nouvelle pour le personnage de Mrs Grose. Jouant sur la seule musicalité de sa voix agile et féline, Toby Spencer excelle à offrir un nouveau visage de Quint, plus insidieux, parfaitement double, terriblement ambivalent. Déstabilisant par sa fausse perfection… un modèle d’incarnation vocale.
Pour le centenaire Britten en 2013, le dvd édité par Fra Musica suscite le plus grand intérêt. A raisons. Publication légitime, donc hautement recommandable.

Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Opéra en deux actes et un prologue, livret de Myfanwy Piper, d’après Henry James. Créé au Teatro La Fenice, Venise, le 14 septembre 1954.

avec
The Governess :  Miah Persson
Prologue / Peter Quint : Toby Spence
Mrs Grose :  Susan Bickley
Miss Jessel : Giselle Allen
Flora : Joanna Songi
Miles : Thomas Parfitt
London Philharmonic Orchestra
Jakub Hrůša, direction
Mise en scène : Jonathan Kent
Enregistré au Festival de Glyndebourne en août 2011

1 dvd FRA Musica 0709399 9. 1h51 minutes + bonus (22 minutes)

VIDEO. Le Viol de Lucrèce de Britten par Carlos Wagner à Angers Nantes Opéra (février 2011)

Angers Nantes Opéra. Le Viol de Lucrèce de Benjamin Britten. Violent et chambriste, remarquablement écrit pour des chanteurs aguerris et un orchestre en petite formation, l’opéra Le Viol de Lucrèce de Benjamin Britten est écrit après la guerre, en 1946: il en dénonce la barbarie et l’inhumanité, faisant du mythe de Lucrèce, l’exemple d’un traumatisme perpétré par la cruauté et qu’il faut néanmoins surmonter. Comment? Pourquoi? Angers Nantes Opéra en donne une lecture lumineuse et pudique d’une indiscutable réussite scénique et musicale… jusqu’au 1er février 2011. Reportage classiquenews.com