Opéra national du Rhin : The Turn of the screw de Britten par Robert Carsen

britten-the-turn-of-the-screw-review-compte-rendu-critique-classiquenews-582-Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg, le 21 septembre 2016. Britten : The Turn of the screw. Robert Carsen, mise en scĂšne. Pour Robert Carsen, le titre de la nouvelle d’Henri James (Le tour d’écrou / The turn of the screw) met en avant les portes et les ouvertures, – fenĂȘtres, baies vitrĂ©es, 
-, des lieux de passage et d’apparition dont sa mise en scĂšne, taillĂ©e au cordeau et d’une prĂ©cision haute couture, use et abuse dans chaque sĂ©quence ; hautes fenĂȘtres du vaste vestibule d’entrĂ©e;  trĂšs subtile rĂ©fĂ©rence Ă  Hammershoi pour la chambre de Miles mais sous des lumiĂšres plus froides et bleutĂ©es (- rien Ă  voir avec le visuel affichĂ© par l’OpĂ©ra de Strasbourg en rouge sang : couleur bannie ici) ;  fenĂȘtre mirador Ă  la Edward Hopper, d’oĂč la Gouvernante s’exerce Ă  la peinture sur le motif … Tout est suggĂ©rĂ©  (davantage qu’exprimĂ©) au seuil, dans l’embrasure, dans un passage
 oĂč l’ombre de plus en plus Ă©touffante suscite les apparitions fantomatiques sans que le mystĂšre en soit dĂ©finitivement Ă©lucidĂ©.

Ce jeu visuel et limpide qui reste lĂ©gitime fait la force d’un spectacle trĂšs esthĂ©tique, comme toujours chez Carsen. En outre, les rĂ©fĂ©rences aux films d’Hitchcock  (prĂ©sentation de la gouvernante dont le profil et le voyage jusqu’au chĂąteau de Bly sont exposĂ©s Ă  la façon d’une confĂ©rence / projection dans l’esprit d’une audition / recrutement ou d’une enquĂȘte ; d’emblĂ©e ce dispositif avec narrateur devenu confĂ©rencier, place  le spectateur en voyeur analyste.

Tout est parfaitement Ă  sa place soulignant bien que ce qui est reprĂ©sentĂ© toujours sur la scĂšne, peut ne pas avoir Ă©tĂ©, mais a Ă©tĂ© effectivement vu, pensĂ©, imaginĂ© : jeu sur l’image et son interprĂ©tation ; ce qui est visible est-il rĂ©el ? / jeu sur l’illusion en perspectives et plans illimitĂ©s, troubles, entre songe et rĂȘverie
 plutĂŽt cauchemar. La gouvernante qui voit les spectres menaçants est-elle folle ou de bonne foi?  Et si elle disait vrai,  les interprĂ©tations et conjectures qu’elle Ă©chafaude et en dĂ©duit, sont-elles justes ? Miles et Quint sont-ils bien les acteurs d’un duo dominant / dominĂ© tel qu’elle se l’imagine ?

britten-carsen-strasbourg-582-the-turn-of-the-screw_0499-sally-matthews-the-governesscwilfried-hoesl1467899151MĂȘme si dans l’entretien publiĂ© Ă  l’occasion de la crĂ©ation viennoise, et reproduit dans le livret du programme Ă  Strasbourg, Robert Carsen souhaite que le spectateur se fasse sa propre idĂ©e sur ce qui se joue, le metteur en scĂšne est cependant trĂšs directif dans son  choix visuel en montrant en une sĂ©quence video hautement hitchcokienne, que l’ancien intendant Quint ouvrageait nuitamment l’ancienne gouvernante  (Miss Jessel),  sexualitĂ© ardente et copieusement suggĂ©rĂ©e, du reste tout Ă  fait banale, si le pervers Quint n’avait fait du jeune Miles … le tĂ©moin de ses frasques sensuelles : ainsi la manipulation et la pression qu’exerceraient dĂ©sormais les fantĂŽmes de Quint et Jessel sur les enfants, serait d’ordre sexuel mais de façon indirecte, une initiation traumatique en quelque sorte qui ici tue l’innocence.

 

 

 

Carsen offre à Britten l’une de ses plus belles mises en scùne

Pur fantastique

 

 

La scĂšne qui conclue la premiĂšre partie en marque le point culminant quand le jeune Miles rejoint le lit de sa gouvernante et tente un baiser des plus troublants car il se comporte comme un adulte au fait des choses de l’amour. Ce point est crucial dans la mise en scĂšne de Carsen car il fait Ă©cho aussi dans la propre psychĂ© de la Gouvernante, un ĂȘtre fragile et passionnĂ©, d’autant plus vulnĂ©rable et sensible Ă  cette “agression” de l’intime qu’il s’agit comme le dit trĂšs justement Carsen “d’une jeune femme probablement encore vierge, tombĂ©e amoureuse Ă©perdue de son employeur”, le tuteur des enfants, jamais prĂ©sent car il est restĂ© Ă  Londres pour ses affaires


 

 

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Ainsi les cartes sont battues et dĂ©voilĂ©es dans une mise en scĂšne d’une rare justesse d’autant plus convaincante qu’elle reste toujours esthĂ©tique et exceptionnellement prĂ©cise, collectionnant des tableaux littĂ©ralement picturaux et fantastiques : le lit de la gouvernante d’abord projetĂ© Ă  l’Ă©cran comme si les spectateurs Ă©taient au plafond, puis en un basculement spectaculaire, renversĂ© sur le plateau de façon rĂ©elle;  c’est aussi la scĂšne terrible et d’une possession dĂ©moniaque quand Quint paraĂźt aprĂšs la gouvernante dans la chambre du jeune Miles, le lit du garçon glissant Ă  cour Ă  mesure que le dĂ©mon marche sur le plateau dans sa direction 
 La mĂ©canique thĂ©Ăątrale est prodigieusement inventive et fluide, crĂ©ant ce que nous attendons Ă  l’opĂ©ra : des images de pure magie qui rĂ©tablissent Ă  l’appui du chant, l’impact du jeu thĂ©Ăątral.

Un autre thĂšme se distingue nettement et fait sens d’une façon aussi criante ici que la perte de l’innocence et la manipulation perverse : l’absence de communication. Tous les individus de ce huit-clos Ă  6 personnages  ..  ne communiquent pas (ou prĂ©cisĂ©ment ne dialoguent pas). On ne nomme pas les choses pour ce qu’elles sont. Celui qui en paie le prix fort (donnant Ă  la piĂšce sa profondeur tragique) est le jeune garçon  dont on comprend trĂšs bien dans la derniĂšre scĂšne -, qu’il a Ă©tĂ© la proie de forces dĂ©mesurĂ©es.

Ce voeu du silence absurde, ce culte du secret – comme la gouvernante hĂ©site Ă  Ă©crire Ă  l’oncle absent pour lui faire part de la menace qui pĂšse sur les enfants-, est un vĂ©hicule qui propage la terreur et la folie; corsetĂ©e, hypocrite, socialement lisse et conforme, cette loi de l’omerta gangrĂšne les fondements du collectif : Britten en a suffisamment souffert en raison de son homosexualitĂ©, d’autant plus Ă  l’Ă©poque de Henry James, acteur tĂ©moin du puritanisme britannique dont il n’a cessĂ© d’Ă©pingler avec Ă©lĂ©gance et raffinement, la stupiditĂ© Ă©coeurante.

Par sa finesse et son intelligence, Carsen exprime tout cela, dĂ©voilant mais dans l’allusion la plus subtile, les forces en prĂ©sence
 jusqu’Ă  l’atmosphĂšre d’un chĂąteau hantĂ© par les esprits. Ce fantastique psychologique est captivant d’un bout Ă  l’autre. C’est mĂȘme l’une des plus remarquable mise en scĂšne du Canadien (avec Capriccio au Palais Garnier).

 

 

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CĂŽtĂ© interprĂštes, deux formidables artistes dominent la distribution par leur trouble sincĂšre, leur intensitĂ© progressive dĂ©chirante : la Gouvernante de Heather Newhouse (beautĂ© souple de la voix, expressivitĂ© trĂšs canalisĂ©e), et rĂ©vĂ©lation, le jeune Miles du jeune Philippe Tsouli : intelligence dramatique et justesse du jeu scĂ©nique, de toute Ă©vidence, le jeune artiste est trĂšs prometteur). Leur duo crĂ©e des Ă©tincelles et restitue Ă  ce drame onirique et tragique, sa profonde humanitĂ©. L’issue fatale n’en est que plus saisissante. Dans la fosse, le jeu prĂ©cis et flexible lui aussi de Patrick Davin souligne les Ă©clats tĂ©nus de cet opĂ©ra de chambre qui murmure et sĂ©duit, captive et ensorcĂšle, en particulier dans chaque prĂ©lude orchestral, vĂ©ritable synthĂšse annonciatrice du drame Ă  l’oeuvre. Depuis Peter Grimes, Benjamin Britten a, on le sait, le gĂ©nie des interludes. Production Ă©vĂ©nement de cette rentrĂ©e lyrique en France, absolument incontournable aussi captivante qu’esthĂ©tique ; et indiscutablement par l’imbrication rĂ©ussie du chant et du thĂ©Ăątre, sans omettre la vidĂ©o, l’une des rĂ©alisations les plus fortes et justes de Robert Carsen Ă  l’opĂ©ra. A voir Ă  Strasbourg et Mulhouse, jusqu’au 9 octobre 2016.

A l’affiche de l’OpĂ©ra national du Rhin, les 21, 23, 25, 27 et 30 septembre Ă  Strasbourg, puis les 7 et 9 octobre 2016 Ă  Mulhouse (La Filature). Incontournable.

 

 

 

LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’opĂ©ra The Turn of the screw Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin

 

 

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprùs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français
Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scĂšne: Robert Carsen
Reprise de la mise en scĂšne Maria Lamont et Laurie Feldman
DĂ©cors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
LumiĂšres: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton
Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais
Petits chanteurs de Strasbourg
MaĂźtrise de l’OpĂ©ra national du Rhin
Aurelius SĂ€ngerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

Toutes les illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2016

The Turn of the screw Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin

britten_jeune_piano-570STRASBOURG, OpĂ©ra. Britten: The Turn of the screw. Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016. Monde rĂ©el et fantĂŽmes, inquiĂ©tude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger, sacrifiĂ©e, bafouĂ©e, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’aprĂšs l’extraordinaire nouvelle d’Henry James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelĂ©es, la musique habite cet univers prenant, protĂ©iforme Ă  laquelle toute mise en scĂšne doit apporter un Ă©clat intĂ©rieur, lumineux et hypnotique, rĂ©vĂ©ler le trouble et la menace. Peu Ă  peu, la musique et l’architecture dramatique nourrissent l’emprise du pervers Quint sur Miles, le jeune garçon, pourtant dĂ©fendu (vainement) par la nouvelle gouvernante… L’innocence en danger, l’enfance ciblĂ©e sont des thĂšmes chers Ă  James comme Ă  Britten, qui aborde aussi le sujet dans premier opĂ©ra, Peter Grimes.

Le Tour d’Ă©crou est crĂ©Ă© Ă  Venise en septembre 1954 Ă  la Fenice. Entre fantastique et horreur, l’action dĂ©peint la lente possession de deux enfants par deux fantĂŽmes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun infĂ©odant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’Ă©trangĂšre, la gouvernante qui trĂšs attachĂ©e au jeune garçon, tente vainement de le protĂ©ger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantĂŽme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. ComposĂ© de 8 tableaux strictement agencĂ©s et ponctuĂ©s lĂ  aussi d’interludes musicaux particuliĂšrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opĂ©ra de chambre, inventĂ© par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique. Un modĂšle, avec The Rape of Lucretia et aussi le peu connu Owen Windgrave, dans le genre du thĂ©Ăątre intimiste. Le huit clos est saisissant, l’action prĂ©cise, fulgurante, et la musique d’une ĂąpretĂ© poĂ©tique et mordante.

 

 

 

 

Strasbourg, Opéra
Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Production reprise Ă  Mulhouse, La Filature, les 7 et 9 octobre 2016

Conférence
Mardi 20 septembre 2016, 18h
Club de la presse

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scĂšne: Robert Carsen
Reprise de la mise en scĂšne Maria Lamont et Laurie Feldman
DĂ©cors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
LumiĂšres: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton

Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Lucien Meyer / Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais

Petits chanteurs de Strasbourg
MaĂźtrise de l’OpĂ©ra national du Rhin
Aurelius SĂ€ngerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

 

 

 

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Opéra du Rhin : The Turn of the screw

britten_jeune_piano-570STRASBOURG, OpĂ©ra. Britten: The Turn of the screw. Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016. Monde rĂ©el et fantĂŽmes, inquiĂ©tude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger, sacrifiĂ©e, bafouĂ©e, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’aprĂšs l’extraordinaire nouvelle d’Henry James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelĂ©es, la musique habite cet univers prenant, protĂ©iforme Ă  laquelle toute mise en scĂšne doit apporter un Ă©clat intĂ©rieur, lumineux et hypnotique, rĂ©vĂ©ler le trouble et la menace. Peu Ă  peu, la musique et l’architecture dramatique nourrissent l’emprise du pervers Quint sur Miles, le jeune garçon, pourtant dĂ©fendu (vainement) par la nouvelle gouvernante… L’innocence en danger, l’enfance ciblĂ©e sont des thĂšmes chers Ă  James comme Ă  Britten, qui aborde aussi le sujet dans premier opĂ©ra, Peter Grimes.

Le Tour d’Ă©crou est crĂ©Ă© Ă  Venise en septembre 1954 Ă  la Fenice. Entre fantastique et horreur, l’action dĂ©peint la lente possession de deux enfants par deux fantĂŽmes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun infĂ©odant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’Ă©trangĂšre, la gouvernante qui trĂšs attachĂ©e au jeune garçon, tente vainement de le protĂ©ger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantĂŽme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. ComposĂ© de 8 tableaux strictement agencĂ©s et ponctuĂ©s lĂ  aussi d’interludes musicaux particuliĂšrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opĂ©ra de chambre, inventĂ© par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique. Un modĂšle, avec The Rape of Lucretia et aussi le peu connu Owen Windgrave, dans le genre du thĂ©Ăątre intimiste. Le huit clos est saisissant, l’action prĂ©cise, fulgurante, et la musique d’une ĂąpretĂ© poĂ©tique et mordante.

 

 

 

 

Strasbourg, Opéra
Les 21, 23, 25, 27, 30 septembre 2016
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Production reprise Ă  Mulhouse, La Filature, les 7 et 9 octobre 2016

Conférence
Mardi 20 septembre 2016, 18h
Club de la presse

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scĂšne: Robert Carsen
Reprise de la mise en scĂšne Maria Lamont et Laurie Feldman
DĂ©cors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
LumiĂšres: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton

Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Lucien Meyer / Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais

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CD, coffret Ă©vĂ©nement, annonce : “Raconte-moi en musique….” (4 cd Deutsche Grammophon)

Raconte-moi_rectoCD, coffret Ă©vĂ©nement, annonce : ” Raconte-moi en musique… .” (4 cd Deutsche Grammophon). C’est encore NoĂ«l en fĂ©vrier, grĂące Ă  Deutsche Grammophon. Le 12 fĂ©vrier 2016 sort un coffret incontournable qui ravira la famille, parents et enfants. La force de la musique, c’est sa capacitĂ© Ă  parler Ă  notre imaginaire : ajoutez un texte rĂ©citĂ© ; le rĂ©sultat dĂ©passe souvent tout ce que l’on peut imaginer. Les nĂ©ophytes s’y familiarisent avec des Ă©critures et des styles particuliĂšrement expressifs ; les dĂ©jĂ  connaisseurs redĂ©couvrent des partitions (signĂ©es Prokofiev, Debussy, Britten, Mozart…) dont la poĂ©sie exquise continue de saisir, d’Ă©merveiller, de captiver… DĂšs l’enfance, cette promesse est offerte aux jeunes mĂ©lomanes (et Ă  leurs parents) grĂące aux contes et histoires dont la magie a façonnĂ© des gĂ©nĂ©rations de jeunes Ăąmes devenues mĂ©lomanes. Mais davantage qu’un coffret exclusivement dĂ©diĂ© aux tous petits, c’est plutĂŽt Ă  tous, Ă  chacun de nous ayant/voulant cultiver toujours encore sa part d’enfance (c’est Ă  dire sa capacitĂ© Ă  ĂȘtre enchantĂ© encore et encore) que s’adresse le recueil de 4 cd comprenant 6 fleurons poĂ©tiques intemporels… (et par des interprĂštes de premier plan : acteurs rĂ©citants (la crĂšme des voix radiophoniques et dramatiques : Jeanne Moreau, Mireille, Peter Ustinov, Denis Manuel, Claude Rich…), chefs inspirĂ©s (Claudio Abbado, Ferenc Fricsay, Semyon Bychkov, Lorin Maazel…) musiciens solistes ou collectifs (les pianistes Jean-Marc Luisada, Alberto Neuman, Orchestre de chambre d’Europe, Orchestre de Paris, Orchestre Lamoureux…).

 

 

 

Pierre, Babar, Polichinelle, La FlĂ»te enchantĂ©e… FlorilĂšge des contes mis en musique

7 histoires musicales pour petits et grands

 

La sĂ©lection parle d’elle mĂȘme et promet des heures d’Ă©coute, de narration, de complicitĂ© enchanteresse. Rien de tel qu’une musique inspirĂ©e, un texte drĂŽlatique et poĂ©tique et aussi, en complĂ©ment, comme ici, un livre de coloriage Ă  l’adresse des plus jeunes, pour revivre pour soi les sentiments Ă©prouvĂ©s pendant la dĂ©couverte de l’histoire…
Au programme du coffret “Raconte-moi en musique…” : Pierre et le loup (musique de Prokofiev), Le Carnaval des animaux (musique de Saint-SaĂ«ns), L’histoire de Babar l’Ă©lĂ©phant (musique pour piano de Poulenc), La BoĂźte Ă  joujoux de Debussy (ballet pour enfants, ici dans sa version pour piano, composĂ© en 1913 pour sa fille Claude-Emma dite “Chouchou”), sans omettre, le cycle indĂ©passĂ© depuis sa crĂ©ation en 1956, destinĂ© Ă  faire dĂ©couvrir l’orchestre par tous les curieux, petits et grands : “Piccolo, Saxo et compagnie, ou la petite histoire d’un grand orchestre” d’AndrĂ© Pop (oĂč l’humour pincĂ©, allusif du rĂ©citant Peter Ustinov sait exprimer les nuances du texte de Jean Broussolle) ; “Variations et fugue sur un thĂšme de Purcell” de Benjamin Britten (crĂ©Ă© en 1946, aussi intitulĂ© “The Young Person’Guide to the Orchestra” avec la voix du jeune Lorin Maazel) ; enfin opĂ©ra magique par excellence, – et aussi conte initiatique et philosophique, c’est le propre des Ɠuvres les plus fascinantes d’ĂȘtre aussi des leçons de vie outre leur caractĂšre poĂ©tique et d’enchantement, une version Ă©courtĂ©e mais irrĂ©sistible de La FlĂ»te enchantĂ©e de Mozart (l’ultime opĂ©ra de Wolfgang crĂ©Ă© en 1791), dans la version berlinoise de Ferenc Fricsay (texte de Lucien AdĂšs, dit par Claude Rich). MĂȘme pour les mĂ©lomanes les plus avertis, chacun des contes musicaux rĂ©unis ici affirme une force poĂ©tique irrĂ©sistible oĂč la musique, langage universel, touche immĂ©diatement l’esprit et le cƓur de chaque auditeur. On est constamment saisi par le chant des instrument et le langage de l’orchestre. GrĂące Ă  la musique, la magie opĂšre. L’Ă©ducation musicale des enfants et de leurs parents est ainsi magistralement rĂ©alisĂ©e. Coffret Ă©vĂ©nement alliant dĂ©couverte, amusement, jubilation… le coffret, par son contenu, relĂšve d’un mĂ©dicament nĂ©cessaire, d’un baume pour l’esprit : un must pour votre santĂ© culturelle et musicale. Heureuse rĂ©Ă©dition. A ne manquer sous aucun prĂ©texte.

 

 

 

CLIC D'OR macaron 200CD, coffret Ă©vĂ©nement, annonce : “Raconte-moi en musique….” (4 cd Deutsche Grammophon). Parution du coffret : le 12 fĂ©vrier 2016. Coffret CLIC de CLASSIQUENEWS de fĂ©vrier 2016, grande critique Ă  venir dans le mag cd livres dvd de classiquenews.com

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou. David Syrus, Walter Sutcliffe.

Quelle intelligence de proposer Ă  Walter Sutcliffe une telle gageure ! FrĂ©dĂ©ric Chambert a en effet osĂ© demander au metteur en scĂšne britannique d‘utiliser le mĂȘme dĂ©cor pour deux opĂ©ras de Britten crĂ©ant ainsi une perspective vertigineuse sur la maltraitance infantile dans les familles.  Nous garderons en effet de cette aventure un enrichissement inattendu des Ɠuvres de Britten. Si chaque opĂ©ra seul, de part sa puissance thĂ©Ăątrale, vaut  habituellement une soirĂ©e d‘opĂ©ra, ce qui sera rĂ©alisĂ© plus tard Ă  Toulouse qui propose chaque opĂ©ra sĂ©parĂ©ment, nous pouvons Ă©crire que la puissance de ces deux Ɠuvres dans leur suite, donne Ă  penser comme rarement Ă  l’opĂ©ra. La mise en scĂšne de Walter Sutcliffe est digne du thĂ©Ăątre : chaque acteur-chanteur fait bien plus que d’habitude Ă  l’opĂ©ra. Physiques parfaitement liĂ©s aux rĂŽles, voix belles et diction parfaite permettent au spectateur de suivre avidement deux actions thĂ©Ăątrales fulgurantes, grĂące Ă  des artistes trĂšs engagĂ©s.

 

 

 

Choc salutaire

 

_59P9160Owen Wingrave dĂ©fend avec audace un pacifisme pensĂ©, argumentĂ©, courageux dans une famille oĂč plus personne ne pense plus depuis longtemps, chacun rĂ©pĂ©tant sans en rien comprendre, tels des perroquets dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s, une ode Ă  la mort des mĂąles et agissant en serviteurs zĂ©lĂ©s de Thanatos. Le pauvre Owen, de retour dans sa famille aprĂšs sa formation, abasourdi par tant de bĂȘtise et de mĂ©chancetĂ© entremĂȘlĂ©es perdra la vie, volontairement 
 ou tuĂ© par un membre de la famille, la question reste ouvert. Chacun dans cette piĂšce oppressante joue et chante Ă  merveille : Dawid Kimberg  avec une voix lumineuse en Owen, une dignitĂ© et une noblesse perceptible touche le cƓur dans son monologue pacifiste. VoilĂ  des mots puissants Ă  se rĂ©pĂ©ter sans cesse :

La paix n‘est pas oisive mais vigilante. La paix n’est pas consentement mais quĂȘte. La paix n’est pas muette, elle est la voix de l’amour.

Toutefois face Ă  tant de vide de pensĂ©e et tant de haines, rien de  cette intelligence et de cette force d’ Ăąme n’a pu tenir
 Le dĂ©cor est rĂ©duit en hauteur afin de permettre aux acteurs de gagner en prĂ©sence pour le spectateur. Le jeu est habile et naturel. Vocalement chaque voix est parfaitement choisie et lâ€˜Ă©quilibre gĂ©nĂ©ral est remarquable.

Le manoir de Paramore est sinistre Ă  souhait. Les Ă©clairages de Wolfgang Goebbel accentuent le malaise et rendent perceptible l’oppression d’ Owen.

L‘orchestre est magnifique, les choeurs surnaturels glacent le sang. Et la ballade macabre de la famille Wingrave est chantĂ©e de maniĂšre inoubliable par Thomas Randle. Les costumes parfaitement assortis aux dĂ©cors dans des tons subtilement associĂ©s sont du meilleur goĂ»t. Kaspar Glarner a fait un travail d’orfĂšvre.

_59P9454Retrouver des Ă©lĂ©ments de dĂ©cors dĂ©tournĂ©s avec esprit dans Le Tour d’écrou accentue le malaise face Ă  l‘enfance maltraitĂ©e. LĂ -bas, les ancĂȘtre en portrait avaient menĂ©s Orwen Ă  la mort autant que les vivants. Ici, La prĂ©sence du tuteur si coupablement absent de la vie des enfants,  en des portraits gĂ©ants prend un sens nouveau. C’est par son abandon que les enfants ont Ă©tĂ© manipulĂ©s par des pervers, devenus fantĂŽmes prĂ©sents pour jamais dans l‘ñme, l’esprit et le corps des enfants. La pĂ©dophilie ne pouvant jamais ĂȘtre exclue, on devine que les mauvaises rencontres les ont dĂ©truit. Les deux rĂŽles d‘enfants chantĂ©s ont Ă©tĂ© remarquables et la puissance des voix parfaitement Ă©quilibrĂ©s avec celle des adultes. Plus lyrique que Owen Wingrave le Tour dâ€˜Ă©crou offre un rĂŽle Ă©mouvant Ă  la gouvernante. Anita Watson est un beau soprano lyrique qui joue ce personnage sensible et bon avec force et Ă©motion. Le Quint de Jonathan Boyd est aussi sĂ©duisant vocalement que le jeu de son personnage est rĂ©pugnant par sa lascivitĂ©, crĂ©ant une tension entre la vue et l’ouĂŻe qui dĂ©stabilise. Du grand art !

Avec concentration et une main de fer David Syrus obtient de l’Orchestre du Capitole une tension dramatique quasi insoutenable, dans une splendeur sonore de chaque instant. Bravo à tous les musiciens de  l’orchestre !

La mise en scÚne  de Walter Sutcliffe trouve tout au long de la soirée une théùtralité naturelle, comme la musique coule et le texte se déploie, en un spectacle total.

Cette association gĂ©nĂ©reuse offre un spectacle de prĂšs de quatre heures dont le spectateur ressort plus lucide, loin du conformisme ambiant. Un moment trop rare dans une salle d‘opĂ©ra. Merci Ă  FrĂ©dĂ©ric Chambert qui signe ici l’une de ses plus audacieuses productions au Capitole de Toulouse.

Compte rendu, opĂ©ra. Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou.  

Owen Wingrave, OpĂ©ra en deux actes sur un livret de Myfanwy Piper d’aprĂšs la nouvelle de Henry James crĂ©Ă© le 16 mai 1971 Ă  la tĂ©lĂ©vision, BBC 2, crĂ©ation scĂ©nique le 10 mai 1973 au Royal Opera House, Covent Garden, Londres. Walter Sutcliffe, mise en scĂšne ; Kaspar Glarner, dĂ©cors et costumes ; Wolfgang Goebbel, lumiĂšres. Avec : Dawid Kimberg, Owen Wingrave ; Steven Page, Spencer Coyle ; Steven Ebel, Lechmere ; Elisabeth Meister, Miss Wingrave ; Janis Kelly, Mrs Coyle ; Elizabeth Cragg, Mrs Julian ; Kai RĂŒĂŒtel, Kate Julian ; Richard Berkeley-Steele, GĂ©nĂ©ral Sir Philip Wingrave ; Thomas Randle, Le Narrateur / Le Chanteur de ballades. Production OpĂ©ra de Francfort (2010).

 

Et

 

Le Tour d’écrou, OpĂ©ra en deux actes et un prologue sur un livret de Myfanwy Piper d’aprĂšs la nouvelle de Henry James crĂ©Ă© le 14 septembre 1954 au Teatro la Fenice, Venise ; Nouvelle production ; Walter Sutcliffe, mise en scĂšne ; Kaspar Glarner, dĂ©cors et costumes; Wolfgang Goebbel, lumiĂšres. Avec: Jonathan Boyd, Le Narrateur / Peter Quint ; Anita Watson, La Gouvernante ; Francis Bamford / Matthew Price, Miles ; Lydia Stables / Eleanor Maloney, Flora ; Anne-Marie Owens, Mrs Grose ; Janis Kelly, Miss Jessel.

MaĂźtrise du Capitole, Alfonso Caiani direction ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale, David Syrus.

 

 

 

 

Illustrations : F. Nin © Capitole 2014.

 

 

Compte rendu, opéra. Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten : Curlew River, m.e.s. Olivier Py, dir. A.Woodbridge ; Turn of screw, m.e.s.V.Carrasco, dir. Kazushi Ono.

BrittenL’OpĂ©ra de Lyon choisit chaque saison des groupes d’Ɠuvres en thĂ©matique : au printemps 2014, ç’aura Ă©tĂ© un Trio de Britten. A cĂŽtĂ© de Peter Grimes, on aura entendu et vu Curlew River, une « parabole d’église », rareté  Ă  la scĂšne française, rigoureusement mis en scĂšne  par Olivier Py et dirigĂ© par Alan Woodbridge. Et le dĂ©sormais classique Turn of Screw, oĂč les images  accumulatives de Valentina Carrasco mĂ©ritent  le retrait relatif devant la superbe musicalitĂ© de Kazushi Ono.

Un creuset du mystĂšre dans la parabole

Et d’abord, la rituelle question : est-ce un opĂ©ra, une «parabole  d’église » qui d’un cĂŽtĂ© regarde vers « la possibilitĂ© d’une Ăźle » lyrique et de l’autre est ancrĂ©e dans le thĂ©Ăątre japonais du nΠ? Va-t-on assister Ă  quelque mise en espace mental  d’un « Orient-Occident » dont Xenakis donna  le titre sinon la substance musicale ? En rĂ©alitĂ©, si Britten fut fasciné  par l’art japonais, c’est en considĂ©rant la charge thĂ©Ăątrale dans la piĂšce Sumidagawa, non par un langage sonore et musical de l’ExtrĂȘme-Orient. L’écriture si originale et forte du compositeur anglais s’enracine dans ses propres recherches « occidentales » en mĂȘme temps –pour la part chorale – que dans le chant religieux mĂ©diĂ©val. Et ce qui  fascine en nous le spectateur – « croyant » ou non -, c’est l’obstination de Britten Ă  crĂ©er au centre de ce qui est nommĂ© parabole (chrĂ©tienne)  un creuset du mystĂšre oĂč les « terribles passions humaines » montrent « le cƓur mis Ă  nu » : primordialement l’amour maternel, et aussi l’empathie vers les souffrants , une « fureur de vivre » la religion et tous les fantasmes de symboliques qui s’y agrĂšgent, quels ques soient les lieux et les Ă©poques.

Le Styx, Erlkönig et l’Enfant-Roi

Car la campagne anglaise peut bien accueillir en ses connotations fantastiques d’autres  rĂ©sonances mythologiques : l’Antique – une Curlew River, RiviĂšre aux Courlis comme un Styx avec son Passeur qui emmĂšne les (sur)vivants en Voyage des Morts, et transpose l’Enfant en Eurydice que l’on perdra malgrĂ© tout, la Germanique de l’enfant assassinĂ© par un  Erlkönig, et alors  nulle mĂšre ne saurait sauver du pĂ©ril, la Christique  oĂč l’on couronne l’Enfant martyr mĂȘme si son « Royaume n’est pas de ce monde »  Dans le foisonnement des  possibles et des rĂȘves, Olivier Py a choisi de ne pas se laisser dĂ©border par les sĂ©duisantes tentations d’une  dramaturgie  rĂ©aliste.

En tĂ©moigne le superbe  espace, conçu et rĂ©alisĂ© avec  P.A.Weitz,  d’acier, d’argent, de noir, de blanc et ses vibrations de matiĂšres bruissantes comme rideau d’arbres, qui justement «épargne » la relation trop facile d’un paysage prĂ©cis. De toute façon, les attachements, sĂ©ductions  voire tournis du metteur en scĂšne le portent plutĂŽt vers le centre et les  marges  d’une thĂ©ologie dĂ©voreuse de gestes, signes et symboles : et bien sĂ»r ici on est  dans un  territoire du sacrĂ©, quitte Ă  ce que certains Ă©lĂ©ments virent au maniĂ©risme (la table de maquillage cĂŽtĂ© cour,  les dĂ©shabillages , les  marquages  Ă  la  peinture rouge-sang
), en une  pan-masculinitĂ© reposant sur la tradition du thĂ©Ăątre-nö-sans-(trop)- de femmes


Un Passeur brassant l’onde du Temps

Il  s’établit donc un contrepoint permanent, subtil et fort entre rudesse des adultes –sauf le Voyageur- et l’innocence que  sĂ©crĂšte l’enfant ( dĂ©guisĂ©e aux yeux du monde en folie de la mĂšre), toutes les formes, aussi,  de solitude Ă©perdue qui gouverne le destin des personnages. Le hiĂ©ratisme s’exprime  dans une  science  des mouvements : allure processionnelle du chƓur – des pĂšlerins quelque part en route entre 
  Bayreuth et Solesmes
-, gestes de beautĂ©-en-soi, tel celui, ample et harmonieux, du Passeur brassant l’onde avec sa rame Ă  tĂȘte cruciforme, ou de terrible silence, le sanglot de la mĂšre au masque rouge.  Et ces images violentes ne prolifĂšrent en rien sur le langage  de Britten, respectĂ© et sublimĂ© dans sa nouveautĂ© d’époque (nous sommes un demi-siĂšcle  aprĂšs la crĂ©ation, pourtant), dramaturgie musicale souvent bouleversante (trio  lyrique au centre de l’Ɠuvre, discours de la percussion, « souffle » – mystique ?- de la flĂ»te, nuditĂ© homophonique des chants de groupe, conception  d’un Temps massif Ă  travers  les dĂ©chirements des personnages et de leur mise en confrontation
).

La raretĂ© d’un choix

 On rĂ©alise alors mieux combien l’interprĂ©tation d’ensemble est portĂ©e par le travail en toute discrĂ©tion du chef de chƓur de l’OpĂ©ra, Alan Woodbridge, communiquant pleine Ă©motion aux  cinq solistes vocaux, aux huit pĂšlerins et aux sept instrumentistes. Six ans aprĂšs –cette version de Curlew River avait dĂ©jĂ  paru « sous les couleurs » de l’OpĂ©ra Lyonnais -, une telle vision garde  tous les prestiges  pour  ce programme en Trio d’Ɠuvres lyriques de Britten 2014, dans la raretĂ© de son choix. Les interprĂštes-solistes  sont admirables : Michael Slaterry dans sa vaillance vocale et son Ă©trangetĂ© maternelle et folle,  William Dazeley en Passeur solennel de haute noblesse intransigeante, Ivan Ludlow, Voyageur compassionnel, Lukas Jakobski, AbbĂ© incorruptible, avec  l’apparition trĂšs visionnaire  de l’enfant , ClĂ©obule Perrot.

Psychanalyse implicite et nécessaire

Tbenjamin_britten_vieuxurn of screw – comment faut-il traduire et comprendre ce « tour de vis », et non « tour d’écrou »?, interroge le livret-programme-, figure, lui, parmi les classiques de l’opĂ©ra au XXe, et comme le souligne  Dominique Jameux, n’est pas sans rĂ©pondre  en Ă©cho de solitude et de grandeur au « Wozzeck » de Berg. Son  sujet continue Ă  porter le trouble, plongeant le spectateur dans un processus fusionnel de fantastique, d’onirisme et  de doute psychanalytique obsessionnel. L’écriture du texte-support par l’anglo-amĂ©ricain Henry James est d’ailleurs tout Ă  fait contemporaine  de la dĂ©couverte freudienne du « sous-continent de l’inconscient », et on imagine que la Jeune Gouvernante (sans prĂ©nom et nom !) eĂ»t  pu figurer parmi les clients  exemplaires du bon Doktor Siegmund, en compagnie de Dora, d’Anna O, de mĂȘme d’ailleurs que Miles et Flora du cĂŽtĂ© de chez le Petit Hans. On ajoutera les sĂ©ductions vĂ©nĂ©neuses du roman noir en  demeures gothiques anglaises au XIXe, un rapport consubstantiel du Domaine  avec les lĂ©zardes scrutĂ©es par Edgar Poe dans la Maison Usher, sans oublier la terrible « Big-Mother -Queen Victoria » qui avait  eu l’Ɠil sur toutes dĂ©viances morales et sexuelles.

Deux Pervers polymorphes et  leur Gouvernante

 Bref,  univers idĂ©al pour transfĂ©rer un demi-siĂšcle plus tard les tourments et dĂ©sirs de  Britten Ă  la recherche d’un Ă©nigmatique « courant de conscience »(musical et autre) comme le frĂšre aĂźnĂ© de Henry James, William, l’illustra en philosophie
Mais alors que faut-il « montrer » en dĂ©cor et mise en scĂšne, pour souligner les profondes et foisonnantes ambiguĂŻtĂ©s qui rĂ©gissent le Tour dâ€˜Ă©crou ?  Les hallucinations (peut-ĂȘtre ?) qui emprisonnent la Gouvernante et ces deux petits « pervers polymorphes » de prĂ©-ados, l’existence (peut-ĂȘtre aussi ?) des fantĂŽmes de  Mr Quint et  de Miss Jessell, la lutte du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux en ce domaine hantĂ© de Bly ? L’ordonnatrice  Valentina Carrasco, habile illustratrice qui d’ailleurs pose de bonnes questions en dĂ©claration d’intentions (Ă  lire le livret-programme) eĂ»t pourtant mieux fait de modĂ©rer  sa tendance Ă  multiplier les images et leur symbolique, se rappelant qu’au temps des frĂšres James MallarmĂ© recommandait : « SuggĂ©rer, ne pas nommer » pour garder « la jouissance du poĂšme ».

Le pull rouge de la Parque

 SoulignĂ© par deux  vidĂ©os d’introduction, le discours spatial (dĂ©cors de Carles Berga),  plus Ă©vocateur  dans le sous-bois automnal, ne convainc guĂšre avec  le mobilier genre vide-grenier-en- lĂ©vitation du ChĂąteau  et surtout s’emmĂȘle dans les rĂ©seaux de cordes  et toiles (d’araignĂ©es ?) qui Ă©voquent  l’action sournoise de la Parque-Destin, tricoteuse d’un pull-over rouge par trop surligné Du coup n’est pas mĂȘme Ă©pargnĂ© le risque d’ accident du travail –justice immanente ? – Ă  ce (pauvre)-mĂ©chant Quint qui n’arrive plus Ă  se rĂ©tablir sur les Ă©chelles et trapĂšzes terminaux… Heureusement, la direction musicale de Kazushi Ono Ă©tablit Ă  la fois une emprise sur le dĂ©tail instrumental, ciselĂ©, scintillant ou sombre selon les scĂšnes, et  « tient » les interprĂštes dans une temporalitĂ© angoissante qui compense le relatif  Ă©parpillement de la mise en scĂšne.

La jeune Canadienne Heather Newhouse,  Lyonnaise d’adoption (CNSM, OpĂ©ra) ne dĂ©mĂ©rite pas dans un rĂŽle difficile entre tous, et  sa rĂ©serve pudique – son manque de flamboyance, diraient certains peu convaincus – ne messied pas Ă  une hypothĂšse de manipulĂ©e flottant de cauchemar en dĂ©sirs informulables. Ses partenaires – Katherine Goeldner, Andrew Tortise, Giselle Allen – manifestent dĂ©cision vocale comme mobilitĂ© thĂ©Ăątrale, et on n’oubliera pas l’ambivalente subtilitĂ© de Flora – Loleh Pottier – et de Miles – Remo Ragonese. Ainsi le  mystĂšre subsiste,  s’épaissit, laisse ouvertes  les interrogations, et  malgrĂ© les rĂ©serves qu’inspire une mise en espace trop soucieuse d’intentions dĂ©coratives  et  dispersĂ©e dans ses effets,  revit  bien ici  l’Enigme.

Lyon. OpĂ©ra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten (1913-1976). Curlew River, mise en scĂšne Olivier Py, direction Alan Woodbridge, avec MichaĂ«l Slattery, William Dazeley, Ivan Ludlow, Lukas Jakobski, ClĂ©ambule Perrot. Turn of Screw, m.e.s. Valentina Carrasco, dir. Kazushi Ono, avec Heather Newhouse, Katharine Goeldner, Giselle Allen, Remo Ragonese, Loleh Pottier. Orchestre et MaĂźtrise de l’OpĂ©ra de Lyon.

Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théùtre, le 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Isabelle Cals, Hanna Schaer, Cécile Perrin, Jean-Francis Monvoisin. Ariane Matiakh, direction musicale. Dominique Pitoiset, mise en scÚne

Le Tour d'ecrou OpĂ©ra de Tours mars 2014 © François Berthon  4895Initiative courageuse de la part de l’OpĂ©ra de Tours que de monter The Turn of the Screw – Le Tour d’écrou – de Britten, ouvrage encore insuffisamment jouĂ© dans l’Hexagone. ComposĂ© d’aprĂšs la nouvelle du mĂȘme nom Ă©crite par Henry James et crĂ©Ă© Ă  la Fenice de Venise en septembre 1954, cet opĂ©ra en deux actes et un prologue nous narre les dĂ©boires d’une gouvernante – dont on ne saura jamais le nom – aux prises avec les esprits des anciens serviteurs de la maison dĂ©sireux d’entraĂźner avec eux les deux enfants dont elle a nouvellement la garde. Une intrigue propice aux audaces harmoniques et aux couleurs inquiĂ©tantes, dont a parfaitement tirĂ© parti le compositeur, crĂ©ant une atmosphĂšre angoissante, dont l’étau se resserre tel un Ă©crou toute la soirĂ©e durant, pour un moment fort de vrai thĂ©Ăątre musical. C’est par un long silence que la reprĂ©sentation dĂ©bute, laissant rĂ©sonner le thĂ©Ăątre de tous ses murmures comme autant de fantĂŽmes, et ce n’est qu’ensuite que la musique peut occuper l’espace sonore.

Un Tour de trĂšs haut niveau

La maison tourangelle a servi cette piĂšce avec les honneurs qu’elle mĂ©rite, rĂ©unissant une distribution en tous points exemplaire et aux vocalitĂ©s gĂ©nĂ©reuses. Isabelle Cals coule sans effort son superbe soprano dans le personnage tourmentĂ© de la Gouvernante, dĂ©ployant sa voix riche et ronde, incarnant parfaitement cette figure complexe, dont on ignore si les spectres ne naissent pas uniquement dans son imagination.
Elle est secondĂ©e par une Hanna Schaer idĂ©ale en Mrs Grose, un rĂŽle qu’elle a dĂ©jĂ  incarnĂ© de nombreuses fois. On ne peut que se rĂ©jouir devant la fraicheur et la puissance de la voix de la mezzo suisse – qualitĂ©s que sa Mistress Benson dans LakmĂ© ne laissait pas soupçonner – ne faisant qu’un avec ce personnage dĂ©passĂ© par les Ă©vĂšnements et tout de tendresse maternelle.
Superbe Ă©galement, le couple fantomatique. CĂ©cile Perrin incarne une Miss Jessel Ă  l’ñme torturĂ©e, mĂ©lancolique et effrayante Ă  la fois, Ă  la prĂ©sence scĂ©nique aussi magnĂ©tique que son instrument large et Ă©tendu, emplissant sans effort la salle. A ses cĂŽtĂ©s, Jean-Francis Monvoisin joue des particularitĂ©s de son timbre pour dĂ©peindre un Peter Quint menaçant, utilisant toutes les possibilitĂ©s de sa voix pour un rĂ©sultat saisissant. Et ce tableau ne serait pas complet sans deux enfants trĂšs convaincants, dont la performance est Ă  saluer : Louise Van der Mee et Samuel Miles, tous deux d’une crĂ©dibilitĂ© redoutable, jusqu’aux couleurs inquiĂ©tantes qu’ils parviennent Ă  trouver, notamment le jeune garçon, aussi ambigu qu’insondable.
Tous se rĂ©vĂšlent en outre stylistiquement impeccables, et s’expriment dans un anglais au-dessus de tout reproche, une performance pour une distribution exclusivement francophone.
Et c’est avec Ă©vidence que les chanteurs Ă©voluent dans la mise en scĂšne rĂ©glĂ©e au cordeau par Dominique Pitoiset. Le scĂ©nographe a imaginĂ© un lieu unique, le salon d’une maison des annĂ©es 60 Ă  la dĂ©coration sobre et dont la grande baie vitrĂ©e donne sur un petit jardin enneigĂ©, au haut mur bordĂ© de thuyas. Un vĂ©ritable huis clos rendu plus Ă©touffant encore par les Ă©clairages remarquables de Christophe Pitoiset. La direction d’acteurs se rĂ©vĂšle Ă  la hauteur du cadre de scĂšne, Ă©blouissante de prĂ©cision et de tension, tout temps mort paraissant interdit, sinon impossible.

Dans la fosse, les treize musiciens de l’Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours s’en donnent Ă  cƓur joie, chacun en position de soliste, et crĂ©ent avec un plaisir Ă©vident les ambiances irrespirables imaginĂ©es par Britten. Participant activement au drame, Ariane Matiakh couve les instrumentistes de sa baguette et leur insuffle son Ă©nergie, prenant cette partition, qu’elle dirige pour la premiĂšre fois, trĂšs Ă  cƓur. Une trĂšs belle soirĂ©e d’opĂ©ra, un ouvrage dramatiquement et musicalement trĂšs fort, de grandes voix, une mise en scĂšne intelligente ainsi que des musiciens profondĂ©ment impliquĂ©s, que demander de plus ?

Tours. Grand ThĂ©Ăątre, 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs la nouvelle Ă©ponyme de Henry James. Avec La Gouvernante : Isabelle Cals ; Mrs Grose : Hanna Schaer ; Miss Jessel : CĂ©cile Perrin : Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin ; Flora : Louise Van der Mee ; Miles : Samuel Mallet. ChƓurs de l’OpĂ©ra de Tours ; Chef de chƓur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours. Ariane Matiakh, direction musicale ; Mise en scĂšne et scĂ©nographie : Dominique Pitoiset ; Costumes : Nathalie Prats ; LumiĂšres : Christophe Pitoiset ; Assistant mise en scĂšne : Stephen Taylor ; Chef de chant : Matthieu Le Levreur.

Britten : Le tour d’Ă©crou Ă  l’OpĂ©ra de Tours

britten_jeune_piano-570Tours, OpĂ©ra. Britten: The Turn of the screw. Les 14,16,18 mars 2014. Monde rĂ©el et fantĂŽmes, inquiĂ©tude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger, sacrifiĂ©e, bafouĂ©e, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’aprĂšs l’extraordinaire nouvelle d’Henry James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelĂ©es, la musique habite cet univers prenant, protĂ©iforme Ă  laquelle la rĂ©alisation signĂ©e par Dominique Pitoiset, dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e Ă  Bordeaux, apporte un Ă©clat intĂ©rieur, lumineux et hypnotique. Peu Ă  peu, la musique et l’architecture dramatique nourrissent l’emprise du pervers Quint sur Miles, le jeune garçon, pourtant dĂ©fendu (vainement) par la nouvelle gouvernante…

Le Tour d’Ă©crou est crĂ©Ă© Ă  Venise en septembre 1954 Ă  la Fenice. Entre fantastique et horreur, l’action dĂ©peint la lente possession de deux enfants par deux fantĂŽmes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun infĂ©odant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’Ă©trangĂšre, la gouvernante qui trĂšs attachĂ©e au jeune garçon, tente vainement de le protĂ©ger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantĂŽme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. ComposĂ© de 8 tableaux strictement agencĂ©s et ponctuĂ©s lĂ  aussi d’interludes musicaux particuliĂšrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opĂ©ra de chambre, inventĂ© par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique. Un modĂšle, avec The Rape of Lucretia et aussi le peu connu Owen Windgrave, dans le genre du thĂ©Ăątre intimiste. Le huit clos est saisissant, l’action prĂ©cise, fulgurante, et la musique d’une ĂąpretĂ© poĂ©tique et mordante.

Tours, Opéra
Les 14,16,18 mars 2014
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Conférence
Samedi 8 mars Ă  14h30
Grand Théùtre de Tours
Salle Jean Vilar ‱ EntrĂ©e gratuite dans la limite des places disponibles

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Editions Boosey et Hawkes
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction : Ariane Matiakh
Mise en scÚne et scénographie : Dominique Pitoiset
Costumes : Nathalie Prats
LumiĂšres : Christophe Pitoiset
Assistant mise en scĂšne : Stephen Taylor

Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin
Gouvernante : Isabelle Cals
Mrs Grose : Hanna Schaer
Miss Jessel : CĂ©cile Perrin

Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours

Production Décors, costumes et accessoires Opéra de Bordeaux

Le Tour d’Ă©crou de Britten Ă  Tours

britten_jeune_piano-570Tours, OpĂ©ra. Britten: The Turn of the screw. Les 14,16,18 mars 2014. Monde rĂ©el et fantĂŽmes, inquiĂ©tude, refoulement, questions, conscient et inconscient, enfance en danger ou bafouĂ©e, se conjuguent dans le monde de Benjamin Britten d’aprĂšs James. Accessible et novatrice, toute en couleurs sans cesse renouvelĂ©es, la musique habite cet univers prenant, protĂ©iforme Ă  laquelle la rĂ©alisation signĂ©e par Dominique Pitoiset, dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e Ă  Bordeaux, apporte un Ă©clat intĂ©rieure lumineux et hypnotique.

Le Tour d’Ă©crou est crĂ©Ă© Ă  Venise en septembre 1954 Ă  la Fenice. entre fantastique et horreur, l’action dĂ©peint la lente possession de deux enfants par deux fantĂŽmes pernicieux, Peter Quint et Miss Jessel, chacun infĂ©odant le jeune Miles et sa soeur Flora. Britten se passionne surtout pour la figure de l’Ă©trangĂšre, la gouvernante qui trĂšs attachĂ©e au jeune garçon, tente vainement de le protĂ©ger de la figure diabolique de Peter Quint : si le fantĂŽme s’efface, il laisse dans les bras de la gouvernante, le petit corps de Miles… sans vie. ComposĂ© de 8 tableaux strictement agencĂ©s et ponctuĂ©s lĂ  aussi d’interludes musicaux particuliĂšrement suggestifs, The Turn of the screw reste l’opĂ©ra de chambre, inventĂ© par Britten le plus saisissant par sa progression lente et oppressante, sa parfaite construction dramatique.

Tours, Opéra
Les 14,16,18 mars 2014
Benjamin Britten : The Turn of the screw

Conférence
Samedi 8 mars Ă  14h30
Grand Théùtre de Tours
Salle Jean Vilar ‱ EntrĂ©e gratuite dans la limite des places disponibles

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Editions Boosey et Hawkes
Présenté en anglais, surtitré en français

Direction : Ariane Matiakh
Mise en scÚne et scénographie : Dominique Pitoiset
Costumes : Nathalie Prats
LumiĂšres : Christophe Pitoiset
Assistant mise en scĂšne : Stephen Taylor

Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin
Gouvernante : Isabelle Cals
Mrs Grose : Hanna Schaer
Miss Jessel : CĂ©cile Perrin

Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours

Production Décors, costumes et accessoires Opéra de Bordeaux

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud)

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud)   …
Voici la nouvelle Ă©dition d’un essai biographique paru en 1996 et actualisĂ© Ă  la faveur du centenaire Britten 2013. Cette ” impossible quiĂ©tude ” vient de l’obligation viscĂ©rale du compositeur Ă  exprimer ce qu’il est profondĂ©ment : un ĂȘtre libre soucieux de dĂ©fendre sa diffĂ©rence… peut-ĂȘtre violĂ© pendant son adolescence, Britten affirme dans son oeuvre non pas la nostalgie de l’innocence, trĂ©sor sacrĂ© de l’enfance, mais sa ” sublimation ” : une question Ă©thique qui est au centre de son oeuvre et qui est magistralement dĂ©mĂȘlĂ©e dans cette Ă©tude Ă  la fois exhaustive et trĂšs personnelle.

Un homme libre soucieux de sa diffĂ©rence …

britten_de_gaulle_actes_sud_britten_2013_benjamin_brittenIl ne saurait en ĂȘtre autrement car l’oeuvre et la vie de Britten n’appartiennent qu’Ă  lui-mĂȘme : singuliĂšres et uniques. Un goĂ»t pour le rapport texte-musique, une refonte du langage lyrique, sans ornement, sans pompe mais essentiel tournĂ© vers le secret le plus intime des ĂȘtres, un festival dĂ©diĂ© Ă  son oeuvre (Aldeburgh), et en fond sonore et entĂȘtant, telle une permanente humeur identitaire, la mer : nĂ© sur la cĂŽte Est de l’Angleterre (Ă  jamais nostalgique de son cher Suffolk), Britten reste un homme attachĂ© Ă  la nature ocĂ©ane. La stature de ce pacifiste objecteur de conscience s’affirme pendant la guerre oĂč il dĂ©cide de s’exiler au Canada, accord tacite du gouvernement britannique sous condition qu’il y travaille comme compositeur et comme interprĂšte : auteur surtout reconnu aprĂšs la guerre avec Peter Grimes, Britten fut aussi un pianiste inspirĂ© et un chef prĂ©cis autant qu’Ă©lectrisant, admirĂ© de Dietrich Fischer-Dieskau ou de Janet Baker …Les entrĂ©es sont variĂ©es, parfois thĂ©matiques et toujours particuliĂšrement pertinentes (Britten et ses interprĂštes, Britten et les compositeurs contemporains dont Chostakovitch, autre pacifiste forcenĂ©-, Britten et les poĂštes, Britten et ses librettistes, les sources d’inspiration chez Britten …).

L’organisation du texte suit la chronologie, indiquant pĂ©riode par pĂ©riode, les grandes oeuvres, leur contexte, leur enjeu esthĂ©tique, et surtout peu Ă  peu, liĂ©e Ă  une force de travail admirable autant qu’Ă  une claire conscience de sa vocation, l’Ă©volution de son art : marquĂ© par l’Ă©pure, une certaine Ă©conomie que traverse le goĂ»t pour la musique orientale.

Chaque opĂ©ra, de Peter Grimes Ă  Mort Ă  Venise (mais aussi toutes les oeuvres chambristes et symphoniques, les cycles de lieder…), est minutieusement prĂ©sentĂ©, analysĂ© avec la finesse d’une Ă©criture passionnĂ©e, pourtant soucieuse de clartĂ© et d’accessibilitĂ©. Voici le livre rĂ©fĂ©rence sur Britten, opportunĂ©ment rĂ©Ă©ditĂ© en 2013 pour le centenaire Britten.

Xavier de Gaulle : Benjamin Britten, l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud 1996, rĂ©Ă©dition 2013). ISBN 978 2 330 02479 6. Parution octobre 2013.

Britten : Owen Windgrave (1971)

bronzino_Owen_windgraveD’aprĂšs Henri James, l’opĂ©ra illustre l’engagement du compositeur antimilitariste. Mais le sujet assemble aussi plusieurs idĂ©es centrales du thĂ©Ăątre de Britten : la mort de l’adolescent et le soupçon de la fascination homosexuelle que le jeune hĂ©ros suscite chez son maĂźtre Coyle. Britten est fidĂšle Ă  la qualitĂ© d’attraction virile qui unit dans le roman de James, le maĂźtre Ă  son Ă©lĂšve. Il y a peut-ĂȘtre aussi dans cette affection rĂ©ciproque, le souvenir du premier amour de James comme en tĂ©moignent les lettres que l’Ă©crivain adressa au jeune sculpteur amĂ©ricain, Henrik Andersen. Sur le thĂšme d’une admiration partagĂ©e, James Ă©crit aussi “L’Ă©lĂšve”, nouvelle qui dĂ©crit sur le mode contemplatif l’affinitĂ© qui unit le prĂ©cepteur et son protĂ©gĂ©.
Mais chez Melville comme chez James, le poison du meurtre est absent : il n’apparaĂźt que chez Britten. Toute attraction homosexuelle semble inĂ©luctablement tourner au meurtre ou au suicide. La quĂȘte de l’absolu et de la beautĂ© doivent-elles inĂ©luctablement mener au chaos? Cette question rĂ©currente sera autrement posĂ©e avec plus de noirceur et de poison, dans “Mort Ă  Venise” (1973).

A l’Ă©cran comme au thĂ©Ăątre
En 1968, Britten travaille Ă  son nouvel opĂ©ra, aidĂ© pour le livret, de Myfanwy Piper. Le sujet, inspirĂ© du roman Ă©ponyme d’Henry James, et publiĂ© en 1892, lui permet d’aborder un sujet cher, qu’il a vĂ©cu lui-mĂȘme au moment de la Seconde Guerre mondiale : la dĂ©nonciation du non fondĂ© de la violence et de la guerre, d’autant plus critiquĂ©es pour les victimes qui en payent le prix fort et que le compositeur s’est rĂ©vĂ©lĂ© un anti-militariste convaincu. En novembre 1970, selon ce qui Ă©tait prĂ©vu, l’opĂ©ra fut d’abord rĂ©alisĂ© pour la tĂ©lĂ©vision, Ă  l’initiative du commanditaire, la chaĂźne BBC : scĂ©nario, montage, distribution, tout fut validĂ© par le compositeur. L’ouvrage fut ainsi crĂ©Ă© en mai 1971, puis reprĂ©sentĂ© sur la scĂšne, en 1973 Ă  Covent Garden. Au final, l’ouvrage devait autant se prĂȘter Ă  l’Ă©cran qu’au thĂ©Ăątre.

AprĂšs avoir adaptĂ© The Turn of the screw, (Le tour d’Ă©crou) Ă©galement d’Henri James, Britten dĂ©couvre la nouvelle de l’Ă©crivain qui correspond exactement Ă  ses engagements pacifistes. Owen Windgrave, hĂ©ritier d’une famille prestigieuse d’illustres guerriers, refuse de poursuivre son Ă©ducation militaire et dĂ©cide, contre les plans du clan familial, y compris sa fiancĂ©e, de cesser ses Ă©tudes. Mais comment montrer son courage dans un combat trĂšs difficile oĂč les tenants de l’ordre et de la tradition n’aiment ni les tire au flanc, ni les lĂąches? Il y a autant de force d’Ăąme Ă  combattre qu’Ă  refuser de tuer son ennemi, et Owen Windgrave le prouvera en payant cependant le prix fort, lui aussi.

Sur le plan musical, le compositeur aborde la gamme dodĂ©caphonique, en concevant un opĂ©ra de chambre qui exige cependant  46 musiciens. La violence et l’efficacitĂ© de l’Ă©criture traite avec grandeur un thĂšme d’autant plus dĂ©licat et sensible qu’il engage l’identitĂ© virile et l’une des valeurs essentielles qui a fait la gloire de l’empire britannique, l’hĂ©roĂŻsme patriotique. Mais au prix de combien de vies humaines ? proclame Britten par la voix de son hĂ©ros, Owen Windgrave.

Solitaire mais entourĂ©, rebelle et diffĂ©rent, Britten est cĂ©lĂ©brĂ© de son vivant comme le plus grand compositeur britannique aprĂšs Purcell. Il est vrai que son gĂ©nie qui s’exprime essentiellement au thĂ©Ăątre, atteint l’universel grĂące Ă  la force de ses Ă©vocations poĂ©tiques. A ce titre, il sera anobli par la Reine en 1953, et fait “Lord”, en 1967.

Illustrations
Bronzino, portrait d’un jeune collectionneur (Florence, musĂ©e des Offices)

Britten : Mort Ă  Venise

benjamin_britten_vieuxBritten traite aprĂšs Visconti, le sujet rĂ©digĂ© par Thomas Mann. Le dĂ©sir de l’adulte pour l’enfant, son regard contemplatif provoque ici une rĂ©solution inverse. Le sujet dĂ©sirĂ© n’est pas sacrifiĂ©. RongĂ© par le remords et la culpabilitĂ©, c’est l’adulte dĂ©sirant qui succombe Ă  la terrible vĂ©ritĂ© de ses fantasmes pĂ©dophiles. En esthĂšte impuissant, Aschenbach reste fascinĂ©, “mĂ©dusĂ©” au sens propre, par la beautĂ© apollinienne du garçon Tadzio. L’adorateur semble Ă©cartelĂ© entre l’aspiration Ă  la beautĂ© et la cruditĂ© charnelle qui compose aussi sa coupable attraction. En dĂ©cidant de se taire toujours, Aschenbach semble avoir choisi l’autodestruction et l’anĂ©antissement. Chaque silence dictĂ© par le remords, quand paraĂźt le jeune adolescent, est semblable Ă  un coup de poignard. Et chaque regard dĂ©sirant se retourne contre lui : il se transforme en lente agonie.
Britten a remarquablement illustrĂ© l’Ă©volution de la contemplation vĂ©cue par Aschenbach, en ses dĂ©buts spirituelle et esthĂ©tique, ensuite confusĂ©ment trouble et sexuelle (le cauchemar de la Bacchanale dans lequel Aschenbach rĂȘve qu’il rejoint Tadzio) : l’apollinien, le bacchique… au final, dans une vision pessimiste, l’idĂ©alisme et le spirituel sont corrompus par le poison du dĂ©sir…

Golo Mann : de Doktor Faustus Ă  “Death in Venice”

david_britten_tadzioAvant de mourir en 1955, Thomas Mann aurait reconnu que, si son Doctor Faustus devait ĂȘtre portĂ© Ă  l’opĂ©ra, il n’y aurait qu’un musicien capable de le faire : Benjamin Britten. Or depuis janvier 1971, le compositeur qui se sait condamnĂ©, -il souffre d’une insuffisance de l’aorte : endocardite-, souhaite Ă©crire un dernier opĂ©ra, “pour Peter”.
Britten a bien connu l’un des fils Mann, Golo, Ă  Brooklyn, pendant son “exil amĂ©ricain”. Les deux hommes se retrouvent et Golo Mann, lui souffle l’idĂ©e d’adapter” Mort Ă  Venise” que Visconti rĂ©Ă©crit pour le cinĂ©ma.

Britten partage avec Thomas Mann, la fascination pour la ville suspendue sur les eaux : objet des fantasmes les plus poĂ©tiques, la CitĂ© offre aux crĂ©ateurs la matiĂšre au rĂȘve, tant recherchĂ©e par les artistes. C’est moins la CitĂ  que les plages du Lido, cette longue bande de terre entre deux mers, qui suscite chez Mann, la rĂ©vĂ©lation de la beautĂ©, dans la figure du jeune Tadzio qui lui semble ĂȘtre dans sa primitive et juvĂ©nile beautĂ©, l’incarnation renouvelĂ©e des dieux. Une telle expĂ©rience esthĂ©tique devait Ă©videmment marquer profondĂ©ment Britten qui y trouve, au bord de sa vie, l’expression exacte de sa propre expĂ©rience, artistique et intime.

DÚs octobre 1971, le compositeur et son compagnon, Peter Pears sont à Venise. Mais le processus créatif, hier si fluide, demande au Britten malade et amoindri, davantage de temps et de concentration.
On sait que Mann rĂ©digea sa nouvelle au moment oĂč Gustav Mahler trouva la mort, en 1911. Les deux Ă©vĂ©nements, Ă©criture du roman dĂ©cisif pour Britten et dĂ©cĂšs d’un compositeur admirĂ©, augmentent l’attraction du musicien pour le texte de  l’Ă©crivain. L’annĂ©e 1971 est marquĂ©e aussi par l’engagement, le dernier, de Britten dans la conduite musicale de son festival d’Aldeburgh : il interrompt la composition de “Death in Venice”, pour s’immerger dans les ScĂšnes de Faust de Robert Schumann, dont la rĂ©alisation au concert reste mĂ©morable, comme en tĂ©moignera Dietrich Fischer Dieskau qui chante dans la production.

manet_veniseEn 1972, le travail redouble pour l’opĂ©ra. Britten s’est assurĂ© la complicitĂ© de sa librettiste Myfanwy Piper. L’action est portĂ©e par le rĂŽle central d’Aschenbach, chantĂ© par Pears : ses monologues, accompagnĂ©s sobrement par le piano, structurent toute la narration. Autour de lui, sept personnages paraissent, tous incarnĂ©s par le mĂȘme interprĂšte. Chacun compose diverses facettes d’une mĂȘme force souterraine dont l’activitĂ© conduit en un rituel initiatique, Aschenbach vers la mort. Chacun est un thurifĂ©raire qui l’aide Ă  passer les portes de l’au-delĂ , traverser le styx, passĂ© de l’autre cĂŽtĂ© du miroir. Observateur et contemplateur, Aschenbach regarde l’Ă©phĂšbe Tadzio et sa famille qui ne chantent pas : pour stigmatiser le monde dans lequel ils Ă©voluent, un monde dans lequel en rĂ©alitĂ©, ne pĂ©nĂštre jamais Aschenbach, Myfanwy Piper imagine la danse. Tous animent ainsi une chorĂ©graphie dont le monde est parallĂšle Ă  celui du hĂ©ros, Aschenbach.

Synopsis

Opéra en deux actes
(Acte I) ScĂšne I : Aschenbach solitaire traverse le cimetiĂšre de Munich. Sa femme est morte et sa fille vient de se marier. Un voyageur lui rappelle la fascination pour Venise. Il dĂ©cide de s’y rendre.
ScÚne II : arrivée dans Venise, transfert crépusculaire vers le Lido.
ScĂšne IV : accueil du directeur de l’HĂŽtel des Bains au Lido. Au moment du dĂźner, Aschenbach voit pour la premiĂšre fois le jeune Tadzio : des sonoritĂ©s orientales et mystĂ©rieuses qui rappellent le Gamelan, expriment la beautĂ© foudroyante du garçon et l’impossibilitĂ© pour son adorateur d’exprimer aucun mot. C’est la musique qui Ă©voque le choc de la vision.
ScĂšne V : sur la plage du Lido. Aschenbach continue d’ĂȘtre traversĂ© par son dĂ©sir pour le jeune Ă©phĂšbe. Il programme de partir mais une erreur d’enregistrement de ses bagages retarde son dĂ©part. Peu Ă  peu, le climat Ă©touffant de Venise se prĂ©cise.
(Acte II) ScĂšne VIII : aprĂšs s’ĂȘtre rendu chez le barbier, Aschenbach a la confirmation que Venise est le foyer d’une Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra. Laquelle est tenue secrĂšte par les autoritĂ©s de la ville.
De fait, le vieil homme succombe Ă  la maladie comme il est terrassĂ© par l’ivresse des sens que lui a causĂ©, la beautĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e de l’adolescent polonais, et la confusion et la folie qui se sont emparĂ©es de lui.
ScĂšne XIV : Aschenbach sur la plage du Lido contemple Ă  nouveau son idole. Il assiste au dĂ©part de la famille inquiĂšte face Ă  la diffusion du cholĂ©ra. Aschenbach se morfond sur sa chaise, seul. Il meurt sur les accords de l’hymne Ă  Apollon. Les rĂ©sonances incantatoires et cĂ©lestes du vibraphone semblent l’emporter.

Peter Pears indique l’importance que revĂȘt “Death in Venice” pour Britten, lui-aussi aux portes de la mort lorsqu’il compose son opĂ©ra : l’ouvrage rĂ©sume la quĂȘte artistique et personnelle du compositeur, en ce sens, la partition peut-ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme son testament.

Britten : le tour d’Ă©crou

Leighton_brittenBritten traite de l’Ă©ducation d’une jeune Ăąme par un adulte, hĂ©ritĂ©e des moeurs grecques (Ă©romĂšne/Ă©raste) mais en y ajoutant l’Ă©toffe du conflit et la perversitĂ© d’une lecture diabolique. Ici, l’enfant Miles est l’objet d’un tutorat exercĂ© contre/de son grĂ© par le pervers et machiavĂ©lique Quint. La gouvernante tente d’interrompre le pacte infĂąme. Par sa voix, s’exprime la vĂ©ritĂ© et la dĂ©nonciation de Quint. Mais le diabolisme du jeune corrupteur qui a vendu son Ăąme au diable, exerce sa pernicieuse influence qui se rĂ©vĂ©lera lĂ  encore fatale pour sa jeune proie. D’autant que le jeune garçon convoitĂ©, souffle le chaud et le froid : ne sachant pas encore distinguer le bien du mal, le petit ĂȘtre se rĂ©vĂšle aussi sĂ©ducteur et calculateur. CulpabilitĂ© partagĂ©e entre un jeune tentateur et un adulte corrupteur?
La rĂ©vĂ©lation de la relation honteuse et immorale de Quint/Miles est d’autant plus terrifiante que Britten imagine pour tĂ©moin et spectatrice, la tendre et loyale figure de la gouvernante. De sorte qu’au travers des yeux de la jeune femme, le compositeur prend parti et revendique clairement la dĂ©fense de l’innocence. Cet aspect de l’oeuvre renverrait Ă  un Ă©pisode de la vie intime de Britten qui jeune garçon, aurait Ă©tĂ© violentĂ© par un adulte. Ce traumatisme de l’enfance, explicitĂ© par Eric Crozier et Humphrey Carpenter, serait la source thĂ©matique de tout le thĂ©Ăątre lyrique Ă  venir.

Dvd
Lire notre critique du dvd de l’opĂ©ra reprĂ©sentĂ© au Festival d’Aix-en-Provence en juillet 2001 avec Mireille Delunsch dans le rĂŽle de la Gouvernante. L’une des meilleures productions aixoises de ces derniĂšres annĂ©es.

Illustration
Lord Leighton, Icare (DR)

 

Britten : Billy Budd

girodet : endymion (britten)Britten demande la collaboration de l’Ă©crivain Forster pour adapter le roman de Melville, Billy Budd. Le jeune garçon est l’objet des dĂ©sirs des deux hommes, le capitaine Vere, le maĂźtre d’armes Claggart. Passion entre hommes, l’opĂ©ra Billy Budd interroge surtout l’attraction ambivalente que suscite le jeune Billy dans le coeur du capitaine Vere sans qu’aucune scĂšne explicite clairement la nature de leur relation. A la diffĂ©rence du roman de Melville, Forster et Britten approfondissent l’ambiguĂŻtĂ© des sentiments du capitaine pour le jeune marin.
Mais au bout du compte, c’est l’innocence qui paiera le prix fort, et l’opĂ©ra s’achĂšve sur le sacrifice de l’enfant sur l’autel de la morale.

Illustration
Girodet, le sommeil d’Endymion (esquisse prĂ©paratoire) (DR)

 

Benjamin Britten : Peter Grimes

Girodet_jeune_hommeLe hĂ©ros du premier opĂ©ra de Benjamin Britten suscite plus de soixante ans aprĂšs sa crĂ©ation (1945), un dĂ©bat jamais rĂ©solu. Est ce parce que au fond des choses, dans leur identitĂ© tenue secrĂšte par le compositeur, les personnages de Britten se dĂ©robe Ă  toute identitĂ© claire, parlant au nom de leur concepteur pour une ambivalence qui nourrit leur forte attraction? Rien de plus fascinant sur la scĂšne qu’un ĂȘtre vĂ©ritable, contradictoire et douloureux, exprimant le propre de la nature humaine, vellĂ©itĂ©s, espoirs, fantasmes, soupçons, poison de la dissimulation, terrible secret. A la maniĂšre des hĂ©ros d’Henri James, le hĂ©ros ne livre rien de ce qu’il est : il laisse en touches impressionnistes, suggestives, affleurer quelques clĂ©s de sa complexitĂ©.
A propos de Peter Grimes, Britten et son compagnon le tĂ©nor Peter Pears qui crĂ©a le rĂŽle, reviennent Ă  plusieurs reprises sur l’identitĂ© du hĂ©ros : solitaire et presque sauvage mais bon et fonciĂšrement compassionnel. Sa diffĂ©rence se rĂ©vĂšle dans le rapport Ă  la sociĂ©tĂ© qui l’entoure : “Ă  part” : donc coupable. Le soupçon qu’il suscite, vient de sa diffĂ©rence. Est-il coupable d’avoir tuer ses apprentis pĂȘcheurs? Britten en Ă©pinglant le naturel accusateur des citoyens, dĂ©crit la haine du diffĂ©rent, la dĂ©lation facile, la peur de l’autre. Que Grimes cache un autre secret : tel serait en dĂ©finitive le vrai sujet, mais infanticide, il ne l’est pas. L’homme incarne la figure du paria car il y a en lui, terrĂ©e, imperceptible, une profonde et inavouable blessure.
Sa nature sombre et brutale favorise le soupçon. Il est en dĂ©calage avec le monde, un “idĂ©aliste torturĂ©”. En cela, Britten n’a pas franchi la frontiĂšre de la barbarie et de la mĂ©chancetĂ© du personnage de Georges Crabbe (1754-1832) dont le PoĂšme a inspirĂ© le sujet de son opĂ©ra. Britten reprend le cadre, ce lieu battu par les vents et les embruns, le village d’Alteburgh, village de marins mais surtout berceau du compositeur. Mais il s’autorise un changement primordial dans la personnalitĂ© du hĂ©ros.

Peter Grimes, anecdote ou mythe?
L’idĂ©e d’un enfant sacrifiĂ©, image rĂ©currente dans l’oeuvre de Britten, exprime la perte de l’Ă©tat d’enfance et d’insouciance. Le hĂ©ros de Britten est un ĂȘtre tragique, auquel fut arrachĂ©e trop tĂŽt l’innocence au monde. La force de la souillure originelle poursuit le compositeur.
Certains ont souhaitĂ© donner Ă  la figure de Peter Grimes, le visage de l’homosexuel honni. C’est vrai et c’est faux. Vrai, pourquoi pas ? Britten et Pears ne cachaient rien du couple qu’ils formaient. Et alors? Avons-nous envie d’ajouter. En quoi cela Ă©claire-t-il la perception et surtout la comprĂ©hension de l’oeuvre?
Il s’agit plutĂŽt d’une allĂ©gorie contre l’intolĂ©rance. Tout autre relecture aussi pertinente soit-elle, mise en rapport avec la vie et l’identitĂ© de l’auteur, rĂ©duit considĂ©rablement la portĂ©e de l’oeuvre. D’ailleurs, lorsque John Vickers chante le rĂŽle, il refuse de ne voir en Peter Grimes, qu’un homosexuel car cela enferme la perception du personnage dans une vision Ă©troite et anecdotique, voire colle au rĂŽle une revendication militante qui est Ă©trangĂšre Ă  la sensibilitĂ© de Britten.
Les interludes marins Ă©lĂšvent manifestement l’ouvrage au niveau de l’allĂ©gorie : la lĂ©gende tragique de Grimes gagne grĂące aux commentaires de la musique, une portĂ©e poĂ©tique indiscutable, rehaussant l’anecdote marine Ă  l’Ă©chelle du mythe.

Poids de l’interdit 
L’interdit qui pĂšse sur les oeuvres de Britten et colore immanquablement l’identitĂ© de ses hĂ©ros, est renforcĂ© par le cadre lĂ©gal Ă  son Ă©poque. Toute Ă©vocation ou description d’une relation homosexuelle est punie par la loi britannique jusqu’en 1967. Le procĂšs d’Oscar Wilde et son humiliation publique, sont encore dans les mĂ©moires. Contexte qui nous semble aujourd’hui terrifiant quand ont Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©es officiellement les noces d’Elton John, aprĂšs que le mariage homosexuel ait Ă©tĂ© autorisĂ©.
Pour Britten, Ă  l’endroit de Grimes, il s’agit moins d’un homosexuel en prise avec la morale de son temps, que du conflit habituel sur la scĂšne lyrique, de l’individu opposĂ© au systĂšme ; et sur le plan psychologique, la complexitĂ© tragique d’un personnage, sombre et solitaire, impuissant Ă  exprimer ses sentiments : observateur du bonheur des autres et non acteur de sa propre destinĂ©e. Pour Britten, Grimes donne le prĂ©texte d’une lecture de la folie humaine : haine sadique de la sociĂ©tĂ©, passivitĂ© et dĂ©mence du protagoniste. Le soupçon d’infanticide Ă  l’endroit du hĂ©ros, aiguise d’autant plus la noirceur du tableau.
La suite de l’Ă©criture de Britten met en scĂšne des hĂ©ros solitaires, accablĂ©s par le poids du secret. Chaque nouvel opĂ©ra, est un acte ajoutĂ© au chapitre de la tragĂ©die personnelle : comment vivre avec le poids d’un secret oĂč la perte de l’innocence, le poison d’une malĂ©diction suggĂ©rĂ©e jamais dite explicitement, l’expĂ©rience des pulsions homosexuelles, en particulier pĂ©dophiles, disent ce mal-ĂȘtre imperceptible dont la tension conflictuelle donne son Ă©toffe au hĂ©ros lyrique ? Albert Herring, Billy Budd, Le tour d’Ă©crou, Owen Windgrave, Mort Ă  Venise disent cette obligation de l’ĂȘtre Ă  nier au non de la morale, sous la pression de la sociĂ©tĂ© permissive et puritaine, l’expression de ses fantasmes les plus intimes. Et dans ce paysage diffus, oĂč le refoulĂ© exacerbe l’angoisse de vivre, l’amour des jeunes garçons aggrave encore une situation qui avoisine le souffre.

Illustrations
Girodet, Portrait d’un jeune chasseur (DR)

Britten: identité du héros chez Benjamin Britten

brittenLa question de l’identitĂ© du hĂ©ros chez Britten dĂ©voile la part du secret coupable qui scelle le destin de ses personnages : qui est Peter Grimes ? Faire le portrait du protagoniste de son premier opĂ©ra, suscite immanquablement une sĂ©rie d’interrogations sur l’ensemble des portraits psychologiques que Britten a abordĂ©s : ĂȘtre homosexuel pour le compositeur, c’est Ă©prouver la difficile aventure de la diffĂ©rence. Or cette diffĂ©rence suscite la condamnation de la sociĂ©tĂ©, la marginalisation du hĂ©ros et souvent l’action tragique du remords et de la culpabilitĂ©…

Sommaire

Qui est Peter Grimes ? 
Par Alexandre Pham
Opéra en un prologue et trois actes
Livret de Montaigu Slater d’aprĂšs le poĂšme
“The Borough” de Georges Crabbe (1810)
Créé à Londres, le 7 juin 1945

Billy Budd
Par Hugo Papbst
Opéra en quatre actes
Livret de E.M. Forster et Eric Crozier
d’aprĂšs la nouvelle inachevĂ©e de Melville (1891)
Créé à Londres, le 1er décembre 1951

Le Tour d’Ă©crou
Par Adrien DeVries
Opéra en un prologue et 2 actes
Livret de Myfanwy Piper
d’aprĂšs la nouvelle d’Henru James (1898)
Créé à Venise, le 14 septembre 1954

Mort Ă  Venise
Par Alexandre Pham
Opéra en 2 actes
Livret de Myfanwy Piper
d’aprĂšs la nouvelle de Thomas Mann (1911)
CrĂ©Ă© au festival d’Aldeburgh,
le 18 octobre 1974

Albert Herring
Par Elvire James
Opéra comique de chambre
Livret d’Eric Crozier d’aprĂšs
la nouvelle de Maupassant,
“Le rosier de madame Husson” (1888)
Créé à Glyndebourne, le 20 juin 1947

Owen Windgrave 
Par Stéphanie Bataille
Opéra en deux actes
Livret de Myfanwy Piper,
d’aprĂšs le roman d’Henri James (1892)
Ecrit pour la télévision et créé à la BBC
Le 16 mai 1971

En conclusion, qu’avons-nous? 
Divagations obsessionnelles d’un compositeur en proie Ă  un traumatisme jamais apaisĂ© ?
Sujets scandaleusement portĂ©s sur la scĂšne lyrique? Ames sensibles et prudes, passez votre chemin. Pourtant, l’ambivalence et l’ambiguĂŻtĂ© ne laissent pas d’inspirer les auteurs, Ă©crivains, dramaturges, compositeurs, peintres.
Les contradictions et l’essence tragique des Grimes, Vere, la passion colĂ©rique de Claggart, l’innocence ambivalente du jeune Miles, l’affectation partagĂ©e entre Owen et Coyle, appartiennent dĂ©sormais Ă  la mythologie de l’OpĂ©ra. Britten a offert de sublimes portraits psychologiques, des situations non moins fascinantes en ce qu’elles nous invitent Ă  nous interroger sur nous-mĂȘmes, en ce qu’elles rĂ©vĂšlent des aspects inconnus de la nature humaine…
Curieusement en traitant de thÚmes délicats, plus tus que décrits, le théùtre de Britten porte au centre de son action, le dévoilement de la vérité, la révélation du secret.

Chez Britten, l’obligation de rĂ©vĂ©ler son secret et la nature de son identitĂ©, fut-elle rĂ©prĂ©hensible sous le poids de la morale puritaine, est une activitĂ© vitale. Il s’agit de dĂ©noncer une situation dont le silence imposĂ© par la loi sociale, tue, empoisonne celui qui en vit les consĂ©quences.
En dĂ©finitive, le hĂ©ros de Britten exprime la mort de l’individu qui se soumet Ă  l’ordre social et accepte de taire sa honteuse identitĂ©, dut-il en mourir. DĂšs lors, aspiration Ă  un ordre tolĂ©rant, l’opĂ©ra de Britten ne souhaite-il pas peindre a contrario le rĂȘve des identitĂ©s assumĂ©es et pleinement comprises pour ce qu’elles sont. Mais le compositeur est plus clair que ses personnages : il oeuvre pour l’acceptation de l’homosexualitĂ© mais condamne sans ambiguĂŻtĂ© la pĂ©dophilie, comme il le montre clairement dans Le Tour d’Ă©crou. A ce titre, le personnage et le sens des actions de la Gouvernante sont explicites : elle prend la dĂ©fense de l’enfance trompĂ©e et abusĂ©e. En tentant de rompre le pacte machiavĂ©lique qui unit le jeune Miles avec l’infĂąme Quint, la jeune femme entend protĂ©ger l’innocence contre les pervers, mais aussi Ă©veiller (en pure perte) l’innocence contre ses propres ambiguĂŻtĂ©s.

En résumé
Certes, il y a bien une action menĂ©e par Britten sur la scĂšne lyrique, selon les tourments de sa propre vie intime. Mais, avec le recul, ne veut-il pas Ă©veiller notre conscience Ă  plus de tolĂ©rance, vis Ă  vis de nous mĂȘmes comme vis Ă  vis de l’autre, cet Ă©tranger suspect du seul fait de sa diffĂ©rence ?
Utopie et humanisme. C’est Ă  l’aune de ses deux aspects que le thĂ©Ăątre et les hĂ©ros de Britten peuvent ĂȘtre justement compris. Dossier rĂ©alisĂ© par l’Ă©quipe rĂ©dactionnelle de classiquenews.com, sous la coordination d’Alexandre Pham.

 

 

Hommage Ă  Benjamin Britten (2006)

BrittenDossier Britten 2006    …    2006 marque les 30 ans de la disparition de Benjamin Britten. Arthaus Musik rĂ©unit en un coffret, 8 dvds incontournables pour qui souhaite se familiariser avec l’univers lyrique du compositeur britannique. L’Ă©dition mĂ©rite d’autant plus d’ĂȘtre soulignĂ©e que les interprĂ©tations particuliĂšrement soignĂ©es, rendent justice Ă  une oeuvre cohĂ©rente par ses thĂšmes, mais tout autant diverse dans les styles et les univers musicaux dĂ©veloppĂ©s. Voici une prĂ©sentation du coffret, prĂ©texte pour nous, Ă  une Ă©vocation de l’Ă©criture lyrique de Benjamin Britten, mort le 4 dĂ©cembre 1976.

Compositeur pour l’opĂ©ra
“Je suis un compositeur pour l’opĂ©ra, et c’est ce que je vais ĂȘtre jusqu’Ă  la fin de ma vie”, Benjamin Briiten Ă  Michael Tipett. Pour le compositeur britannique, l’Ă©criture lyrique est une prioritĂ© dĂ©clarĂ©e, le coeur de son travail de musicien.
AprĂšs la fin de la guerre, Britten, crĂ©Ă©e le 6 juin 1945, pour la rĂ©ouverture du Sadler’s Wells Opera, Ă  32 ans, son premier opĂ©ra, Peter Grimes, Ă©crit hors des conflits aux Etats-Unis- rejoints en 1939-, car il est pacifiste. Le sujet aborde le thĂšme de la diffĂ©rence, et de l’oppression d’un marin prĂ©sumĂ© criminel, par une population hostile. L’Ă©loignement du Sussex, sa terre natale, a suscitĂ© chez Britten des Ă©vocations nostalgiques de son lieu de naissance, un hymne aux embruns marins soufflant sur les cĂŽtes habitĂ©es. Peter Grimes est musicalement Ă©blouissant : c’est un poĂšme qui chante la duretĂ© de la sociĂ©tĂ© du village d’Aldeburg et tout autant la force des Ă©lĂ©ments de la nature. L’oeuvre tout en affirmant le gĂ©nie d’un auteur aussi adulĂ© que le fut Purcell Ă  son Ă©poque, prĂ©lude Ă  un cycle personnel, de 1945 Ă  1973, dans lequel le compositeur ne cesse de se poser la question : qu’est ce qu’un opĂ©ra? Comment renouveler le genre ? Comment et pourquoi rĂ©concilier drame, musique, poĂ©sie, action thĂ©Ăątrale?
Au dĂ©marrage de son travail, Britten cofonde l’English Opera Group, en 1946, dont l’activitĂ© remet Ă  l’honneur la production lyrique tout en recourant Ă  un effectif rĂ©duit, celui de l’opĂ©ra de chambre. Dans le mĂȘme temps, Britten et son compagnon, le tĂ©nor Peter Pears, crĂ©ateur du rĂŽle de Peter Grimes, comme il chantera aussi pour la premiĂšre, le rĂŽle du docteur Aschenbach dans son dernier opĂ©ra, Death in Venice (1973), crĂ©Ă©e en 1948, le festival d’Aldeburgh, son lieu de rĂ©sidence, un festival qui chaque annĂ©e donne opĂ©ras et concerts, dont certains dirigĂ©s par Britten car le compositeur fut aussi pianiste et chef d’orchestre. L’Ă©vĂ©nement musical se dĂ©roule toujours.

Humaniste et ami de Chostakovitch
benjamin_briiten_chostakoviDĂšs lors, se succĂšdent de nombreuses oeuvres majeures qui montrent l’Ă©volution de la pensĂ©e musicale : s’y mĂȘlent le thĂšme central de la diffĂ©rence et de l’identitĂ©, liĂ© Ă  l’homosexualitĂ© de l’auteur ; celui de l’enfance sacrifiĂ©e, oĂč l’enfant n’est pas citĂ© comme un objet Ă  corrompre mais comme la figure d’un Ă©tat d’innocence et d’insouciance, vĂ©nĂ©rĂ©, recherchĂ© dans toute l’oeuvre ; la question de l’hypocrisie de l’ordre bourgeois…
Sur des idĂ©es graves, le musicien Ă©difie un langage dense, serrĂ© qui recherche l’expression sans dĂ©tours, tout en hissant l’anecdote sur le plan de la mĂ©taphore universelle. Plus tard, en particulier dans les trois paraboles d’Ă©glise (Curlew river, 1964 ; The burning fiery furnace, 1966 ; The prodigal son, 1968), Briiten atteint une forme thĂ©Ăątre dont l’Ă©pure expressive se rapproche du thĂ©Ăątre NĂŽ. Humaniste, Britten le fut assurĂ©ment. Et son amitiĂ© avec Chostakovitch (rencontrĂ© en 1960), le dĂ©montre clairement : “Depuis des annĂ©es, votre travail et votre vie ont Ă©tĂ© pour moi un modĂšle -de courage, d’intĂ©gritĂ©, et de sympathie humaine, aussi de crĂ©ativitĂ© et de vision claire. Personne parmi les compositeurs actuels n’ a sur moi une influence Ă©gale”, Ă©crit-il au musicien russe, en dĂ©cembre 1963, peu aprĂšs la crĂ©ation londonienne de Katerina IsmaĂŻlova (version rĂ©visĂ©e de sa Lady Macbeth).

Les oeuvres majeures
AprĂšs Peter Grimes, se succĂšdent ainsi : The rape of Lucretia (1946), Albert Herring (1947), Let’s make an opera (1949, oeuvre chĂšre composĂ©e pour enfants), Billy Budd (1951), Gloriana (composĂ© pour le couronnement d’Elisabeth II en 1953), The turn of the screw (1954), A midsummer night’s dream (1960), Owen Windgrave (1970, pour la BBC), enfin Death In Venice (1973).

Benjamin_britten_coffret_ArSommaire
du coffret “A tribute to Benjamin Britten”,
paru en décembre 2006 chez Arthaus Musik

1. Peter Grimes, 1945

2. The Rape of Lucretia, 1946

3. Billy Budd, 1951

4. Gloriana, 1953

5. The turn of the screw, 1954

6. Owen Windgrave, 1970

7. Death in Venice, 1973

8. Let’s make an opera, 1949

Mildred Clary, “Benjamin Britten” (Buchet Chastel)

Livres. Mildred Clary, “Benjamin Britten” (Buchet Chastel)     …     Il manquait une biographie française du plus grand compositeur britannique de l’aprĂšs-guerre. Lacune rĂ©parĂ©e avec maestriĂ  et conviction par Mildred Clary. Le texte n’est pas seulement documentĂ© : il ajoute la justesse du portrait et la pertincence des Ă©vocations musicales. Avec “Benjamin Britten ou le mythe de l’enfance”, Mildred Clary nous offre une biographie essentielle.

 

 

Britten : le mythe de l’enfance

 

Britten, le mythe de l'enfance (Buchet Chastel)Un homme pacifiste, qui assumait pleinement son homosexualitĂ© et sa vie avec le tĂ©nor Peter Pears ; un ĂȘtre secret qui n’aimait pas parler de son oeuvre, prĂ©fĂ©rant composer… en particulier ses opĂ©ras. Le portrait que brosse Mildred Clary qui a travaillé  pour France musique, Ă©voque avec tact et un matĂ©riel documentaire trĂšs complet, la vie, la carriĂšre et l’oeuvre du plus grand compositeur britannique de l’aprĂšs-guerre.
L’auteur connaĂźt le sujet pour avoir consacrĂ© Ă  Benjamin Britten de nombreuses heures d’antenne, en particulier en 1986, quand Ă  Aldeburgh, le berceau du poĂšte musicien, oĂč il est nĂ© en 1913 et oĂč il s’Ă©teint en 1976, elle consacrait prĂšs de quinze heures Ă  l’oeuvre du compositeur.L’Ă©vocation suit la chronologie des faits marquants d’une vie aspirant au grand large. La naissance baignĂ©e par les embruns marins, l’apprentissage auprĂšs du compositeur Franck Bridge qui fut pour lui, plus qu’un passeur : le mentor qui allait dĂ©terminer une vocation.
EntrĂ©e au Royal college of Musik de Londres, “l’Ă©cole de la tradition” ; la place du piano qui fait de lui un interprĂšte au clavier, fin et recherchĂ© (admirĂ© entre autres par Yehudi Menuhin…) ; l’admirateur de Stravinsky et de Berg, rencontre plusieurs personnalitĂ©s qui vont Ă©largir ses horizons culturels et accĂ©lĂ©rer sa maturitĂ© de compositeur: le poĂšte Wystan Hugh Auden, son compagnon Peter Pears (1937) ;  Les premiers chefs-d’oeuvre, comme Les Illuminations (1939), l’affirmation de son antimilitarisme forcenĂ©… au fil des pages, le style clair et vivant, renforce l’attraction d’une oeuvre concise et puissante, en relation avec les engagements et les positions tranchĂ©es. Britten reste un homme de thĂ©Ăątre, soucieux de rĂ©tablir une nouvelle Ă©criture dramatique grĂące Ă  l’appui de ses librettistes et poĂštes, grĂące au concours de son compagnon, Peter Pears qui crĂ©era bon nombre de rĂŽles importants dont Peter Grimes.

Outre le thĂ©Ăątre auquel Britten consacre une activitĂ© rĂ©guliĂšre, couronnĂ©e par le succĂšs et la reconnaissance, tous les aspects de l’oeuvre sont abordĂ©s : musique de chambre et musique vocale, musique orchestrale et chorale. L’enfance reste un thĂšme cher et longuement traitĂ©. Il est au coeur d’une oeuvre Ă  clĂ©s dont on commence de mesurer la modernitĂ© poĂ©tique et l’originalitĂ©. Mildred Clary suit pas Ă  pas les journĂ©es d’Ă©critures et les rencontres ; lectrice de la correspondance, les pages descriptives ou Ă©vocatrices des oeuvres, ajoutent les pensĂ©es et les dĂ©clarations autographes.
Poignantes sont les derniere chapitres qui brossent le portrait d’un homme malade dont l’opĂ©ra “Mort Ă  Venise” d’aprĂšs Thomas Mann, est son testament. Un oeuvre centrale qui dĂ©voile la teneur d’une sensibilitĂ© Ă  part et d’une exceptionnelle intensitĂ© poĂ©tique : “la poursuite de la beautĂ©, de l’amour, doit-elle nĂ©cessairement aboutir au chaos?”

Outre la biographie proprement dite, Mildred Clary prĂ©sente la chronologie des oeuvres et une bibiliographie “sommaire” parfaitement prĂ©sentĂ©e, et commentĂ©e, titre par titre.

DVD. Britten: The turn of the screw (Jakub HrĆŻĆĄa,2011). Fra Musica

DVD. Britten: The Turn of the Screw (Hrusa, 2011).

dvd_britten_tour_screw_fra_Miah_PerssonDans le cas du Tour d’Ă©crou, le nombre de productions enregistrĂ©es montre qu’abondance ne nuit pas Ă  la qualitĂ©. Le catalogue actuel compte dĂ©jĂ  de trĂšs bonnes versions (dont celle aixoise publiĂ©e par Bel Air classiques).

Qu’en est-il de celle-ci en provenance de Glyndebourne, Ă©ditĂ©e par Fra Musica ? RelĂšve-t-elle tous les dĂ©fis d’une partition insidieuse, oĂč ce chambrisme brittenien s’il confine Ă  l’Ă©pure, dĂ©voile en vĂ©ritĂ© la face cachĂ©e souterraine des esprits machiavĂ©liques tapis dans l’ombre … Au cƓur de l’action du Tour d’Ă©crou, il y a cette innocence menacĂ©e (thĂšme central dans l’Ɠuvre de Britten et que l’on retrouve dans Peter Grimes, Billy Bud…), sujet de toutes les aspirations et turpitudes d’entitĂ©s mi rĂ©elles mi rĂȘvĂ©es qui agressent ici les enfants. Certes le texte de Henry James offre le sujet mais la musique de Britten souligne la force des tensions implicites, l’Ă©touffement psychologique dont sont victimes les innocents (comme dans Le viol de LucrĂšce, autre opĂ©ra dans une forme personnelle, chambriste).

Terreur secrĂšte, climats psychologiques…

Le chef tchĂšque Jakub HrĆŻĆĄa comprend les aspĂ©ritĂ©s de la partition; il en souligne les ombres et les plis porteurs de sens comme d’ambivalence.
Dans la mise en scĂšne de Jonathan Kent, l’intrigue a lieu au XXĂš siĂšcle, soit Ă  l’Ă©poque de Britten, vers 1950 : trop narrative et anecdotique, il y manque le souffle, le jaillissement du fantastique saisissant, ce surnaturel qui captive et effraie tout autant les enfants. La production remonte Ă  2006; de cette annĂ©e, rescapĂ©e toujours aussi convaincante, la Flora de Joanna Songi.
Pur et innocent idĂ©al, le Miles de l’excellent Thomas Parfitt s’impose, comme est aussi Ă©vidente et naturelle, la limpide gouvernante de Miah Persson.
Consciente des agissements du pernicieux et pervers Quint, la trĂšs prĂ©sente et aboutie Susan Bickley dĂ©voile une Ă©paisseur nouvelle pour le personnage de Mrs Grose. Jouant sur la seule musicalitĂ© de sa voix agile et fĂ©line, Toby Spencer excelle Ă  offrir un nouveau visage de Quint, plus insidieux, parfaitement double, terriblement ambivalent. DĂ©stabilisant par sa fausse perfection… un modĂšle d’incarnation vocale.
Pour le centenaire Britten en 2013, le dvd Ă©ditĂ© par Fra Musica suscite le plus grand intĂ©rĂȘt. A raisons. Publication lĂ©gitime, donc hautement recommandable.

Benjamin Britten : The Turn of the Screw. OpĂ©ra en deux actes et un prologue, livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs Henry James. CrĂ©Ă© au Teatro La Fenice, Venise, le 14 septembre 1954.

avec
The Governess :  Miah Persson
Prologue / Peter Quint : Toby Spence
Mrs Grose :  Susan Bickley
Miss Jessel : Giselle Allen
Flora : Joanna Songi
Miles : Thomas Parfitt
London Philharmonic Orchestra
Jakub HrĆŻĆĄa, direction
Mise en scĂšne : Jonathan Kent
Enregistré au Festival de Glyndebourne en août 2011

1 dvd FRA Musica 0709399 9. 1h51 minutes + bonus (22 minutes)

VIDEO. Le Viol de LucrÚce de Britten par Carlos Wagner à Angers Nantes Opéra (février 2011)

Angers Nantes OpĂ©ra. Le Viol de LucrĂšce de Benjamin Britten. Violent et chambriste, remarquablement Ă©crit pour des chanteurs aguerris et un orchestre en petite formation, l’opĂ©ra Le Viol de LucrĂšce de Benjamin Britten est Ă©crit aprĂšs la guerre, en 1946: il en dĂ©nonce la barbarie et l’inhumanitĂ©, faisant du mythe de LucrĂšce, l’exemple d’un traumatisme perpĂ©trĂ© par la cruautĂ© et qu’il faut nĂ©anmoins surmonter. Comment? Pourquoi? Angers Nantes OpĂ©ra en donne une lecture lumineuse et pudique d’une indiscutable rĂ©ussite scĂ©nique et musicale… jusqu’au 1er fĂ©vrier 2011. Reportage classiquenews.com