Rameau 2014. Bruno Procopio dirige les Grands Motets

procopio_bruno_chemise_bleueRAMEAU 2014. Bruno Procopio dirige les Grands Motets Ă  Cuenca (Espagne), le 19 avril 2014.  Le Chef français aborde la flamme thĂ©Ăątrale des Grands Motets de Jean-Philippe Rameau : un volet sacrĂ© dans l’inspiration du compositeur français qui prĂ©lude Ă  ses accomplissements lyriques. Le concert clĂŽt le festival de musique sacrĂ©e Ă  Cuenca en avril 2014. InterprĂšte remarquĂ©, toujours exigeant de Rameau, le jeune chef et claveciniste Bruno Procopio doit Ă  ses racines latines (il est nĂ© brĂ©silien), un feu caractĂ©risĂ©, habile autant Ă  la finesse qu’à l’énergie communicante. Comme claveciniste, il a enregistrĂ© les PiĂšces pour clavecin en concerts, renouvelant l’inventivitĂ© et la libertĂ© d’une partition concertante majeure ; comme chef, il a dirigĂ© Ă  Caracas, les instrumentistes de l’Orchestre Simon Bolivar : une expĂ©rience musicale qui fut un dĂ©fi s’agissant de musiciens qui dĂ©couvrait alors le baroque français (et sur instruments modernes)
 En avril, Bruno Procopio participe aux cĂ©lĂ©brations Rameau 2014, offrant une nouvelle lecture des Grands Motets, en clĂŽture du festival de PĂąques Ă  Cuenca (SMR, Semana de Musica religiosa de Cuenca, Espagne, le 19 avril 2014), l’un des plus grands festivals europĂ©ens de musique sacrĂ©e. Entretien exclusif pour classiquenews.com.

Quelle vision souhaitez vous transmettre de Rameau en 2014 ?

J’ai commencĂ© Ă  aborder ce grand compositeur au disque en 2013, quand j’ai fait paraĂźtre deux albums que lui Ă©taient dĂ©diĂ©s, l’un comprenant les Ɠuvres orchestrales en dirigeant les Soloists of SimĂłn BolĂ­var Symphony Orchestra du Venezuela ; l’autre avec l’intĂ©grale des PiĂšces de clavecin en concerts. En clĂŽture de la Semana de Musica religiosa de Cuenca, ce 19 avril 2014, j’aborde pour la premiĂšre fois l’intĂ©grale des Motets de Rameau avec l’orchestre Les SiĂšcles (chƓur et orchestre), une formation que j’admire depuis des annĂ©es, fondĂ©e par le chef François-Xavier Roth. Pour moi, Rameau est sans doute le meilleur compositeur français du XVIII Ăšme siĂšcle et l’un de mes prĂ©fĂ©rĂ©s dans toute l’histoire de la musique. Rameau est un mĂ©lange d’art savant comme de profond enracinement du langage “français” insufflĂ© par Lully et ses contemporains.  Rameau reste encore un compositeur mĂ©connu du grand public français, j’espĂšre que 2014 permettra de rĂ©parer cette injustice.

A travers ses Grands Motets, en quoi Rameau renouvelle t-il le genre ?

Tous les Motets ont Ă©tĂ© composĂ©s dans sa jeunesse, avant son arrivĂ© Ă  Paris en 1722. La voix affirmĂ©e du compositeur est dĂ©jĂ  prĂ©sente dans les trois Motets mais un parfum du sud (l’Italie) est bien prĂ©sent dans la forme (comme l’attestent les duos, trio, les airs de virtuositĂ©). Le langage musical est trĂšs personnel, Ă©minemment français dans le traitement des ornements. Il est Ă©tonnant de voir comment ce jeune compositeur a posĂ© dĂ©jĂ  tous les jalons de son style en tant que compositeur dans ses grands motets. C’est comme s’il Ă©tait pressĂ© de montrer ce dont il est capable, et il y rĂ©ussit Ă  merveille. Dans le plus court des Motets (Quam Dilecta), Rameau arrive Ă  placer avec naturel la polyphonie chorale, des soli virtuoses, un trio. En Ă  peine vingt minutes, la partition offre un Ă©ventail complet de ses moyens expressifs. Le motet le plus important (In Convertendo) a Ă©tĂ© repris par ses soins au Concert Spirituel au printemps 1751. MalgrĂ© un important remaniement de l’Ɠuvre pour l’occasion, la critique a Ă©tĂ© sĂ©vĂšre, et le public apparemment déçu. En sachant que l’Ɠuvre comporte l’une des pages les plus rĂ©ussies de la musique sacrĂ©e française, grĂące Ă  ses chƓurs fabuleux, par sa diversitĂ© ausi, la critique nous semble ingrate et dĂ©placĂ©e, mais parfois il faut bien trois siĂšcles pour qu’un chef d’Ɠuvre soit reconnu Ă  sa juste valeur.

Bruno Procopio : les Grands Motets de Rameau Ă  Cuenca (Espagne)

Est-il pour vous ce grand symphoniste qui prépare déjà Berlioz, par son goût de la musique pure et des couleurs instrumentales ?

Au XVIIIĂšme siĂšcle chaque musique a sa fonction, mĂȘme si parfois elle doit ĂȘtre mondaine, donc je ne pourrais pas parler de musique pure dans l’absolu. En tout cas, sa musique pour orchestre reste avant-gardiste dans le traitement harmonique et dans l’originalitĂ© du traitement de la forme. Comme dernier survivant d’un style ancrĂ© dans les 17Ăšme et 18Ăšme siĂšcles, le plan qui lui est propre est celui de la Suite de Danses. Berlioz est l’hĂ©ritier de la nouvelle mode, celle des vĂ©ritables symphonistes français, tels Gossec, MĂ©hul, Lesueur… Si mes souvenirs son bons, Berlioz cite une seule fois Rameau dans ses Ă©crits. MalgrĂ© les 50 ans qui sĂ©parent la disparition de Rameau et les toutes premiĂšres Ɠuvres de Berlioz, il y a bien une nette rupture de point de vue.

Mais le gĂ©nie de Rameau fait d’un apparent passĂ©isme, la voie ouverte Ă  de nouvelles aventures musicales. Rameau pour moi a la mĂȘme importance et il reste aussi marginal que Carl Philipp Emanuel Bach Ă  son Ă©poque. AprĂšs Rameau, la Suite de danse sera supplantĂ©e par la musique italienne, quant au style Sensible crĂ©Ă© par CPE, il n’est qu’un appendice compris uniquement par ses admirateurs les plus proches et non des moindres : Mozart, Haydn, Beethoven.

Jouer Rameau sur instruments d’Ă©poque ou sur instruments modernes apporte quel bĂ©nĂ©fice pour un chef et pour les musiciens d’orchestre ?

Je pense que Rameau reste difficile mĂȘme pour un baroqueux averti : le langage est vraiment sophistiquĂ© et la vocalitĂ© n’est pas habituelle, donc il faut une grande connaissance du style pour apprivoiser les tournures propres au langage de Rameau. Concernant les Grand Motets, il y a une grande profusion d’ornements que nous devons Ă©tudier de prĂȘt pour savoir s’ils sont des “coulĂ©s ou des appoggiatures » par exemple, donc des notes jouĂ©es avant le temps, ou sur le temps.

Parmi les chefs qui vous ont prĂ©cĂ©dĂ©, quel serait celui qui a le mieux compris et servi l’esthĂ©tique de Rameau ? Et pourquoi ?

Je pourrais en citer plusieurs, mais celui qui aura vraiment marquĂ© l’interprĂ©tation, c’est William Christie avec ses innombrables disques dĂ©diĂ©s Ă  Rameau. Je les Ă©coute rĂ©guliĂšrement ; ils ont Ă©tĂ© trĂšs formateurs pour moi. L’Ă©lĂ©gance et l’Ă©quilibre de ses enregistrement sont un exemple pour tous les musiciens qui souhaitent aborder cette culture musicale.

Bruno Procopio dirige les Grands Motets de Rameau, à Cuenca (Espagne), en clîture du festival de musique religieuse, SMR Semana de Musica Religiosa de Cuenca, le 19 avril 2014, 20h (Auditorio). Les Grands Motets de Rameau. Maria Bayo, soprano. Solistes, chƓur et orchestre Les Siùcles. Bruno Procopio, direction.

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