COMPTE RENDU, OPERA. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 3 janvier 2017. Jacques Offenbach : Geneviève de Brabant. Eric Huchet, Sandrine Buendia, Rémy Mathieu, Clémence Tilquin, Diana Higbee, Jean-Marc Bihour, Boris Grappe. Claude Schnitzler, direction musicale. Carlos Wagner, mise en scène

MARSEILLE : La Belle Hélène d'Offenbach version PisaniCOMPTE RENDU, OPERA. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 3 janvier 2017. Jacques Offenbach : Geneviève de Brabant. Eric Huchet, Sandrine Buendia, Rémy Mathieu, Clémence Tilquin, Diana Higbee, Jean-Marc Bihour, Boris Grappe. Claude Schnitzler, direction musicale. Carlos Wagner, mise en scène. Pour les fêtes qui célèbrent la fin de l’année 2017, l’Opéra National de Lorraine présente au public nancéen la production de la rarissime Geneviève de Brabant de Jacques Offenbach qu’il a coproduite avec l’Opéra National de Montpellier, où elle a déjà été jouée durant la saison passée.

 

 

genevieve brabant offenbach opera de  nancy1 top-left-2Créée en 1859 dans une version en deux actes aux Bouffes-Parisiens, le théâtre du compositeur, cette œuvre a été remaniée plusieurs fois par son auteur et ainsi remontée en 1867 dans une version en trois actes, version finalement augmentée encore de plusieurs numéros pour devenir en 1875 un opéra-féérie. Genèse pour le moins chaotique d’un ouvrage loin d’être simple à défendre, car moins immédiatement drôle que les pages les plus célèbres du petit Mozart des Champs-Elyées. Comme bien souvent, Offenbach tord le nez à une légende célèbre, celle de Geneviève de Brabant, répudiée par son époux, le palatin Siffroi, et recueillie dans les bois par une biche.
Ainsi, dans cette relecture du mythe, Geneviève et son époux ne peuvent avoir d’enfants, le duc Sifroy ne paraissant pas très émoustillé par sa femme. Un jeune pâtissier, le malin Drogan, concocte un pâté prétendument aphrodisiaque pour pouvoir devenir page de Geneviève. Dans l’ombre, le conseiller du duc, l’infâme Golo, ourdit les plus noirs projets, désirant devenir maître du Brabant. Il tente tous les subterfuges, en versant notamment de la poudre à éternuer dans la chambre de Geneviève, pour empêcher le couple de se retrouver, afin de laisser le Brabant sans héritier. Entre soudain Charles Martel, qui entraîne Sifroy avec lui vers la Palestine. Le duc suit le preux chevalier, non sans avoir préalablement confié les clefs de son royaume à Golo durant son absence et répudié sa femme, comme le veut la légende.

 

 

 

Tripatouillage au Brabant

 

 

Cachée dans la forêt, Geneviève croise la route d’Isoline, la femme de Golo, qui avait loué les services d’un enfant pour garder en vain son mari, et lui sous-loue le marmot pour rentrer au Brabant en compagnie de Sifroy qui n’était finalement jamais arrivé en Palestine, les fiers guerriers ayant préféré festoyer gaiement chez Charles Martel. La traitrise de Golo enfin révélée, Geneviève est unanimement fêtée, ayant enfin donné un fils au Brabant.
Intrigue hautement improbable comme on peut le voir, qui change d’ailleurs selon les versions. Dans celle de 1867, Drogan acquiert un rôle essentiel, pénétrant notamment dans les appartements de Geneviève sous les habits de Sifroy pour « sauver le Brabant »…

 

 

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Pour cette production, le metteur en scène Carlos Wagner a choisi de respecter l’intrigue de la version de 1859, telle que résumée ci-dessus, mais en opérant un étrange mélange entre cette version et celle de 1867. Ce qui nous vaut un livret décousu et une partition tout aussi déséquilibrée, les plus belles pages de la version de 1867 ayant disparu, notamment la superbe scène du premier acte réunissant Geneviève, sa suivante Brigitte et Drogan devenu page, dans un trio qui sonne comme un clin d’œil évident de la part d’Offenbach à Mozart et ses Noces de Figaro. D’autres passages sont joués dans leur état primitif de 1859, comme le petit air dévolu à l’enfant loué par Isoline, qui deviendra plus tard la mise à mort avortée de Geneviève.
Le début de l’œuvre, en revanche, est celui de 1867, comportant l’air de Vanderprout, celui du pâté dévolu à Drogan ainsi que le charmant duo entre le jeune pâtissier et Geneviève.
Golo hérite ensuite de sa sérénade de 1859, alors que les célèbres et jubilatoires couplets de la Poule auquel à droit Sifroy sont présentés dans leur version de 1867, et on apprécie sans réserve cet air absolument délirant.
Suivent, issus de la version de 1859, le chœur des baigneuses et surtout les couplets de Brigitte sur la Fille à Mathurin, dont le thème deviendra plus tard la transformation du timide pâtissier en page hardi et tendrement séducteur.
On est en revanche heureux de découvrir à la scène la scène des éternuements de 1859, remplacée en 1867 par une violente indigestion chez Sifroy causée par un excès de pâté et qui lui interdit de conclure avec sa femme. Cette scène résolument sternutatoire demeure l’un des sommets de la soirée, rappelant irrésistiblement le Barbier de Séville de Paisiello, dans lequel on retrouve un moment semblable. On retrouve ensuite la version de 1867 avec les couplets du thé que chante Sifroy, évoquant dans son dialogue suivant la fameuse indigestion… dont il n’avait pas encore été question jusque-là !

 

 

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Après le Boléro de Charles Martel, qu’on trouve dans les deux versions, le final du premier acte est celui de 1859, avec l’apparition inopinée et assez incompréhensible du Chevalier Noir – en fait Isoline casquée – venu défendre l’honneur de Geneviève rejetée. Un final manquant de concision – celui de 1867, très similaire mais plus ramassé, fonctionne infiniment mieux – et de panache, toute l’exposition du refrain et du solennel thème secondaire du départ vers la Palestine ayant été coupée, réduisant à peu de choses le tourbillon que cette musique pourrait être.
L’entracte passé, tout s’enchaîne très vite. On reconnaît la version de 1867, mais il n’en reste musicalement presque plus rien. Le duo des gardes a survécu, ainsi que le chant de l’Ermite du ravin ; de la fête endiablée chez Martel ne subsiste plus que la ronde des Infidèles ; Geneviève chante sa Biche, le Quatuor des chasseurs fait une apparition, Sifroy conserve son air du retour, et l’entrée successive des accusateurs de Golo fait toujours son effet. De la version de 1859 ne sont rajoutés que l’air de l’enfant que nous évoquions plus haut ainsi que le récitatif d’Isoline conduisant Geneviève sur le trône avant le chœur final.
Un sacré tripatouillage, renforcé un peu plus par la mise en scène évoquant fortement une série américaine avec ses maisons bariolées, ses jardins, sa piscine et son feu tricolore. Les vulgarités qui avaient été déplorées lors de la création de la production à Montpellier semblent n’avoir pas fait le voyage, et c’est heureux, l’œuvre paraissant ainsi traitée avec davantage de respect.
Néanmoins, les dialogues ne sont pas toujours heureux, les passages réécrits jurant par leur familiarité avec le texte original qui les entoure, et on ne peut s’empêcher, au tout début de la seconde partie, de sursauter en entendant le bourgmestre évoquer le « ravin », le mot d’origine ayant été conservé ici, quand nous sommes toujours le décor unique du lotissement !
Musicalement, en revanche, l’oreille est comblée, l’ensemble du plateau n’appelant que des éloges.
A tout seigneur, tout honneur : le Sifroy croqué par Eric Huchet est épatant de naturel vocal, l’écriture pourtant périlleuse du rôle paraissant faite pour lui, et le comédien se donne sans compter jusque dans son hilarant retour, costumé en Cléopâtre de cabaret. On glousse d’aise en l’entendant caqueter aussi superbement, une magnifique performance.
A ses côtés, le rôle-titre – paradoxalement sacrifié dans l’œuvre, sa partie n’étant pas la plus riche ni la plus intéressante – trouve en Sandrine Buendia une interprète idéale. En plus d’avoir du charme, sa Geneviève se révèle très bien chantée : l’instrument est joli et sonore, bien projeté, les nuances bien exécutées, et sa Biche réussit à échapper à toute mièvrerie, ce qui n’est pas un mince compliment.
Réduit à la portion congrue, le rôle de Drogan, ici interprété par un ténor – bien qu’ayant été écrit pour un soprano travesti et chanté comme tel à Montpellier –, est néanmoins bien défendu par un Rémy Mathieu faisant montre d’une belle musicalité. Néanmoins, on regrette que ses aigus soient aussi prudents et détimbrés dès le sol, et on souhaite sincèrement que ce jeune artiste trouve la clef de ses notes hautes, le matériau vocal en vaut la peine.
Impressionnante d’éclat et de présence, la Brigitte survitaminée de Clémence Tilquin emplit la salle par sa puissance vocale déployée avec facilité, au point de presque voler la vedette à sa maîtresse.
Croisement réussi entre Xena la guerrière et Wonder Woman, l’Isoline aérienne – c’est le cas de le dire – de Diana Higbee marque les esprits tant par son costume que par sa voix cristalline et riche d’harmoniques.
Excellent Vanderprout de Raphaël Brémard, comme toujours sans reproche et qu’on aimerait entendre dans des rôles plus conséquents, désopilant Narcisse de Virgile Frannais, et inénarrable numéro de duettistes formé par le Pitou simplet de François Piolino et le Grabuge bourru et flamand de Philippe Ermelier.
Seul le Charles Martel parfois engorgé de Boris Grappe marque peu les esprits, malgré un sol aigu spectaculaire à la fin de son Boléro.
Mention spéciale au Golo fabuleusement sinistre de Jean-Marc Bihour, longue silhouette mince surgissant de partout et nulle part aux moments les plus inattendus, et chantant sa sérénade comme le ferait un serpent, fascinant et inquiétant à la fois.
Belle prestation également du chœur maison, excellemment préparé.
Sous la direction remarquablement équilibrée de Claude Schnitzler, l’un de nos meilleurs chefs lyriques, l’orchestre sonne superbement, servant cette musique avec les honneurs qui lui reviennent.
Malgré des maladresses, cette production aura eu le mérite de faire redécouvrir au public la Geneviève de Brabant imaginée par Offenbach. Puisse-t-elle avoir une suite, l’ouvrage le mérite assurément.

 
 
 

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COMPTE RENDU, OPERA. Nancy. Opéra National de Lorraine, 3 janvier 2017. Jacques Offenbach : Geneviève de Brabant. Livret de Hector Crémieux, Etienne Tréfeu et Adolphe Jaime. Avec Sifroy : Eric Huchet ; Geneviève : Sandrine Buendina ; Drogan : Rémy Mathieu ; Brigitte : Clémence Tilquin ; Isoline : Diana Higbee ; Golo : Jean-Marc Bihour ; Charles Martel : Boris Grappe ; Vanderprout : Raphaël Brémard ; Narcisse ; Virgile Frannais ; Pitou : François Piolino ; Grabuge : Philippe Ermelier. Chœur de l’Opéra National de Lorraine. Chef de chœur : Merion Powell. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Direction musicale : Claude Schnitzler. Mise en scène : Carlos Wagner ; Décors : Rifail Ajdarpasic ; Costumes : Christophe Ouvrard ; Lumières : Fabrice Kebour

 
 
 

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