ENTRETIEN avec EVE-MARIE HUBEAUX, mezzo-soprano. CHANTER le lied mahlérien

MAHLER chant de la terre eve maud hubeaux orchestre hugo verdier cd critique review presentation par classiquenews kla043couv_lowENTRETIEN avec EVE-MAUD HUBEAUX, mezzo-soprano. CHANTER MAHLER. Dans un disque récemment édité par Klarthe, la jeune mezzo française Eve-Maud Hubeaux chante le lied mahlérien, exprimant la retenue et la pudeur, nostalgique, blessée, mais pleine d’espérance des textes et poèmes choisis par l’auteur du Chant de la Terre. Pour CLASSIQUENEWS, la jeune cantatrice explique son approche du chant malhérien, tel qu’il s’incarne dans l’album nouveau : Le Chant de la Terre de Mahler (1 cd Klarthe / CLIC de Classiquenews de septembre 2017). Entretien au sujet d’une lecture ciselée, dans une version allégée instrumentalement (signée Schönberg) et qui invite à la finesse vocale et expressive…

 

 
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Eve-Marie Hubeaux :
texte et couleurs du Chant de la terre

 

HUBEAUX eve maud mezzo jeune talent revelation par classiquenews entretien au sujet de Mahler

 
 
 
Quels sont les points importants que vous avez travaillés avec le chef et l’orchestre dans la réalisation du Chant de la Terre ?

La réalisation de cet enregistrement s’est faite à au moins quatre mains. Celles bien entendu de Jean-François Verdier qui a été notre baguette et notre guide pendant toute cette aventure. Mais il y eu aussi celles d’Anne Le Bozec qui a été nos oreilles en régie. Le travail s’est aussi fait en équipe avec chacun des instrumentistes car cette version de chambre fait de chacun, un soliste, presque comme dans un quatuor. Le travail s’est donc articulé en premier autour de la couleur que nous souhaitions donner au cycle dans cette version de Schönberg. Sur ce point nous étions, me semble-t-il, tous sur la même longueur d’onde, à savoir une couleur transparente mais non dénuée d’émotion, de pathos (au sens étymologique du terme). Il s’agissait de trouver la juste expression de cet amour romantique et donc tragique. S’en suivit nécessairement un souci permanent du texte et de son intelligibilité, même si le résultat final me laisse penser que nous aurions encore pu mieux faire sur ce point.

Que pensez vous de cette version allégée ? Qu’apporte t elle de nouveau vis à vis des versions symphoniques ?

La version de chambre offre des conditions idéales pour une approche intimiste et délicate de cette œuvre. Là où l’orchestre symphonique nous pousse à donner un minimum de volume sonore, la version chambriste nous invite au contraire à garder en permanence l’esprit d’affect mesuré, même parfois pudique du texte poétique. Cette version permet également d’exploiter au maximum les subtilités des leitmotiv donnés à chacun des instruments et de faire de la ligne de chant, un instrument supplémentaire dans ce dédale harmonique. Comme toute version réduite, on pourrait émettre la critique qu’il lui manque cette déferlante orchestrale si expressive de la musique romantique allemande. Cependant, là où certains pourraient penser perdre la chaleur de l’orchestre symphonique, je trouve au contraire que l’on gagne en intimité et en pureté. Il faut d’ailleurs se rappeler que Mahler inscrit au moins trois fois par page de musique piano, pianissimo, pianississimo !

Quel est le caractère des airs que vous chantez ?

Les textes dévolus à la voix féminine sont à mon sens beaucoup plus mélancoliques que la partie de ténor. De ce fait, il nous est moins « permis » de faire de grandes effusions de voix. Peut-être d’ailleurs un peu comme l’image normative et classique de la personnalité féminine qui se doit d’être douce et délicate. Mais il y aussi des passages plus fougueux où l’on peut donner une image moins éthérée comme dans le passage de Von der Schönheit où l’on parle des étalons (« Das Ross des einen weiher frölich… »). Cependant le cadre délicat et aérien reprend vite le dessus avec le retour du thème central et du soleil d’or (« Gold’ne Sonne webt um die Gestalten, …). Le ton est cependant moins léger et frivole avec le dernier Lied, et sa pensée méditative, quasi monacale.

Et en particulier, quel est pour vous la signification du dernier lied ? Renoncement tragique, espoir futur ?
 
Si l’on regarde la durée de l’œuvre, on peut presque voir Der Abschied comme la seconde partie du cycle. Il s’agit d’ailleurs aussi d’une rupture dans l’intention poétique. A la poésie romantique succède ici une poésie à mon sens plus introspective, plus méditative. On parle ainsi d’ombres, de brumes, de couleur argent. L’écriture musicale se fait aussi plus dramatique. Les passages ondulent entre espoir tinté d’amertume et froideur glaciale marquée par de nombreux passages quasi a capella pour marquer cette solitude. Puis vient cette partie lumineuse, celle que l’on pourrait qualifier de rédemption. Pourtant le texte maintient cette nostalgie avec la question « Wo bleibst du ? » (où demeures-tu ?) en parlant de son ami. D’ailleurs qui est cet ami ? Un amour, un ami à qui l’on doit sa loyauté, ou ne serait-ce cette version de soi qui nous a déçue ? Le long interlude orchestral qui suit montre d’ailleurs à quel point Mahler inclus la poésie du texte dans l’orchestre et comment, même en l’absence de paroles l’histoire continue de se dérouler.
Lorsque le texte reprend c’est pour poser la question qui a mon sens résume tout le lied « Warum es musste sein ? » (pourquoi cela doit-il être ainsi ?). En fonction de la réponse que l’on donne à cette question, la fin du Lied peut être très différente. La phrase « Ich suche Ruhe, Ruhe für mein einsam Herz » apporte un élément de réponse. Ainsi la volonté de voir sa vie se terminer pour avoir enfin cette paix pourra constituer un renoncement tragique. Mais s’agit-il réellement de mort ? ; de quelle mort parle-t-on ? Les bouddhistes disent qu’il faut laisser sa vie derrière soi pour pouvoir suivre le Chemin de l’Eveil. N’est-ce pas de cela dont il s’agit ici ? De s’affranchir des douleurs de la vie pour ne plus s’émerveiller que de ses splendeurs ? A mon sens l’écriture musicale ainsi que le texte final avec ces « ewig », sont les signes de cette contemplation positive de la vie aussi dure soit-elle. Cette poésie que l’on pourrait sentir comme proche de la pensée philosophique orientale avec cette éternel retour et cette acceptation positive de la vie, est à mon sens extrêmement universelle. Car si l’on fait abstraction de la dimension religieuse de ces courants, il reste la contemplation de la Nature, de la Terre et de son Chant.

Vos 2 prochains projets lyriques ?

Parmi mes prochains engagements, voici deux projets qui me tiennent à cœur : je vais participer à la re-création en version concert et à l’enregistrement de l’œuvre Ascanio de Camille Saint-Saëns au Grand Théâtre de Genève en novembre. Puis au printemps 2018, et après avoir participé cet automne à la production évènement de Don Carlos à l’Opéra de Paris, je chanterai ma première Eboli dans la version française et en 5 actes de Don Carlos de Verdi à l’Opéra National de Lyon dans la mise en scène de Christophe Honoré et sous la baguette de Daniele Rustioni.

Propos recueillis en octobre 2017.

 

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MAHLER chant de la terre eve maud hubeaux orchestre hugo verdier cd critique review presentation par classiquenews kla043couv_lowCD, critique. Mahler : le Chant de la terre (Orch Victor Hugo, JF Verdier — 1 cd Klarthe, 2016). Jouer Le Chant de la Terre de Mahler n’est pas aisé : tant il faut contrôler de paramètres dont … le relief et l’éloquence de l’orchestre, l’équilibre avec les deux voix solistes. Récemment le sublime ténor munichois Jonas Kaufmann avouait sa passion pour Mahler et cette partition mystique, en relevant le défi de chanter les deux tessitures vocales requises (ténor et soprano, devenues / réunies pour lui, ténor et baryton) : pari fou mais résultat convaincant tant le chanteur, diseur dans sa langue, a su varier les couleurs et les nuances de l’intonation poétique … LIRE notre critique complète du cd Le Chant de la Terre par Eve-Maud Hubeaux (1 cd Klarthe)

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