COMPTE-RENDU, récital de piano. La Roque d’Anthéron, le 14 août 2019. Vikingur Ólafsson, piano. Rameau, Debussy.

COMPTE-RENDU, récital de piano. La Roque d’Anthéron, le 14 août 2019. Festival International de piano de La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans. Oeuvres de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) et Claude Debussy (1862-1928) . Par notre envoyé spécial YVES BERGÉ. Grand, mince, allure de gendre idéal, lunettes , costume clair, très classe, le pianiste trentenaire, originaire de Reykjavik, s’avance vers le public, micro à la main et explique, en anglais, qu’il est un heureux papa depuis quatre mois, ce qui a changé sa vie et l’a amené aussi à modifier quelque peu le programme. On n’entendra donc pas Les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky, initialement prévus. Deux seuls compositeurs au programme : Jean-Philippe Rameau (1683-1764) et Claude Debussy (1862-1928). Ólafsson précise qu’il adore la Provence, la France et qu’il tient dans une très haute estime ces deux compositeurs majeurs. Il nous annonce un voyage étonnant en croisant ces deux génies, synthèse de la musique française, entre baroque et couleurs impressionnistes, si éloignés et pourtant si proches ! Ólafsson ose présenter Rameau comme un musicien de la couleur, « futuriste », proche finalement de l’idéal des peintres impressionnistes, malgré les très nombreuses compositions pour le clavecin, instrument offrant peu de nuances et Debussy pas si éloigné de l’univers de la musique baroque, par sa liberté et sa conquête du timbre, des images et des contours! Dans la première partie, qu’il veut sans applaudissements, seize pièces des deux compositeurs vont s’enchaîner !

 

 

L’islandais Vikingur Ólafsson rapproche Rameau et Debussy
dans un éblouissant voyage sensoriel

 

 

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Il y en aura quatorze dans la deuxième partie, avec cette même écoute transversale et ce même rituel de silence. Le Prélude, extrait de La Demoiselle élue de Claude Debussy est d’entrée magnifique : clarté, couleurs, alternance de grands arpèges et d’arrêts surprenants, d’une extrême sensibilité. L’enchaînement avec des extraits de la Suite en mi mineur de Rameau, sonne comme une adhésion au parti pris du pianiste ; on passera pendant pratiquement deux heures d’un compositeur à l’autre : Rameau / Debussy / Rameau / Debussy…et on s’habituera à cette cohabitation étrange au départ mais inouïe à la fin du parcours, comme une initiation évidente. Rameau a composé Trois Livres de Pièces pour clavecin: 1706-1724-1728, regroupés par tonalités. C’est l’un des plus grands musiciens français, synthèse de la musique baroque et apogée du classicisme, organiste, claveciniste, violoniste, chef d’orchestre, théoricien. Une œuvre pour clavecin très variée : pièces imitatives : Le Rappel des oiseaux, La Poule…, pièces de caractère : Les tendres Plaintes, Les Muses…,pièces de pure virtuosité qui rappellent Scarlatti : Les Tourbillons, Les Trois Mains…, pièces plus savantes, dans le sens des nouvelles recherches théoriques : L’Enharmonique, Les Cyclopes…La Suite en mi mineur a été rendu célèbre par Le Rappel des oiseaux et Le Tambourin. Dans le Rappel des oiseaux, on retrouve toute la science du compositeur: ornements, figuralismes, croisements des deux mains… Evocation narrative de 2 oiseaux, leurs gazouillis, agitation, dialogue. Ce n’est pas qu’une pièce descriptive; c’est aussi une pièce complexe qui permet à Rameau de nous offrir toute sa science compositionnelle, le motif des oiseaux servant de prétexte à une partition rigoureuse et « dramatique », toujours théâtrale. Ces oiseaux, comme le Rigaudon et le Tambourin sont certainement une évocation de la Provence que Rameau a connue lorsqu’il était organiste à Avignon. Ólafsson imprime à chaque pièce l’atmosphère idéale, soit enjouée, soit plaintive, jeu clair d’une grande élégance. La Tarentelle syrienne est une œuvre de jeunesse de Debussy éditée sous le titre « Danse ». Musique ternaire à 6/8, très vive, avec de nombreux contretemps qui donnent une allure de danse cabotine ; jeu brillant du pianiste islandais qui fait admirablement ressortir tous les motifs.
Le concert sera un feu d’artifice entre Rameau et Debussy, princes des couleurs, avides d’espaces et de liberté, malgré les codes ! Dans les deux pièces des Children’s Corner, (« Sérénade à la poupée », « la neige danse »), le pianiste trouve la justesse de ces pièces dédiées à Claude-Emma, la fille de Debussy, surnommée Chouchou et trop tôt disparue (14 ans!). Le compositeur note sur la partition : « A ma très chère Chouchou, avec les tendres excuses de son père pour ce qui va suivre ! ». Des comptines simples, mais aussi des passages de grande difficulté que surmonte aisément Olafsson. « Les tendres plaintes », de la Suite en ré majeur de Rameau, est d’une incroyable mélancolie, thème à la main droite avec cet élan sur la tierce : fa-la pour retomber sur la fondamentale ré et un accompagnement régulier en arpèges sur la tonalité de ré mineur : superbe ! Des pas sur la neige (sixième pièce du Premier Livre des Préludes) de Debussy, et cette impression de désolation, de solitude, est aussi dans la tonalité de ré mineur, clin d’œil du pianiste à la magie des Tendres plaintes de Rameau ? La Suite en sol mineur de Rameau nous offre une Poule très sautillante avec des notes piquées, répétées, le pianiste est survolté. Et cette danse des Sauvages, puissante, d’une théâtralité impressionnante, extraite du Troisième livre de clavecin, que Rameau réutilisera dans son Opéra-Ballets : Les Indes Galantes (1735), procédé baroque courant. Le pianiste s’amuse de ces pièces descriptives, par des attaques franches puis des pasages plus relâchés! La fille aux cheveux de lin et Ondine de Debussy, deux extraits des Ier et IIème livres des Préludes, avec ces effets de vagues rappellent La Mer (Troisième esquisse : le dialogue du vent et de la mer ». L’Indiscrète de Rameau assoit la forme Rondo avec cette alternance refrain/couplets que le pianiste distille avec une science étonnante, on croit entendre le clavecin, le violon, la viole de gambe, la flûte, car il s’agit à l’origine d’une Pièce de clavecin en concert ! L’exquise transcription par Ólafsson de « l’Entrée de Polymnie », des Boréades de Rameau, tragédie lyrique, avec ces relais permanents en croches régulières main gauche-main droite dans un tempo lent, binaire, est magique ! La Suite Pour le piano de Debussy, composé de trois pièces : « Prélude », « Sarabande », « Toccata » est le résumé de tout le compositeur : thème puissant du Prélude, martelé, ligne chromatiques, ondulations impressionnistes, sonorités très « jazzy » qui annoncent Gershwin, croisements, grandes vagues, succession d’accords de quartes vibrants et surprenants, qui noient la tonalité. Si Debussy a toujours refusé l’appellation d’impressionniste, son œuvre est baignée d’impressions, d’images, et nombreux sont les titres de ses œuvres qui font référence à des tableaux de la nature : La Mer , Jardins sous la pluie, Le vent dans la plaine….Estampes ou Images, rappellent la peinture.
La performance de Vikingur Ólafsson est gigantesque car il semble donner à Debussy une œuvre très structurée, d’une grande cohésion que certains lui reprochent souvent d’oublier et à Rameau la liberté, hors des systèmes d’écriture que le compositeur français codifiera, pourtant lui-même, dans son fameux Traité d’Harmonie réduite à ses principes naturels de 1722 qui fait référence encore aujourd’hui.
On sort de ce concert émerveillés et secoués par tant d’évidence, d’intelligence. Circonspects au début de ce collage qui paraissait osé, on salue, à la fin, l’audace d’un concert si rare dans ses choix de programmation : Rameau était un homme sec, rugueux, assez instable, brillant, musicien et savant. La carrure, la théâtralité, les ornements codés, l’agencement des formules semblaient si éloignés de Debussy, talentueux mais d’un esprit rebelle, novateur, moderne, anticonformiste, refusant de se plier aux règles de l’harmonie classique, rejetant les académismes esthétiques, et recherchant sans cesse des harmoniques audacieuses, refusant les formules, les cadences traditionnelles quand son éminent confrère posait en 1722 de nouvelles règles avec son Traité d’harmonie ! Mais si ses thèmes de prédilection : la mer, l’eau, les nuages… permettaient à Debussy une grande mobilité et des ondulations chromatismes noyant l’harmonie avec des nuances, des modes de jeux, d’un extrême raffinement, rappelant la palette des peintres, thèmes flottants, imprévus, comme insaisissables (Claude Monet (Impression, soleil levant,1872), il s’agissait d’une liberté était très structurée, ce que tente de prouver Vikingur Ólafsson, l’absence de de formules figées, n’excluant pas une extrême cohérence. L’immense pianiste Sviatoslav Richter, ne disait-il pas de Debussy : «  Dans la musique de Debussy, il n’y a pas d’émotions personnelles, il agit sur vous encore plus fortement que la nature. En regardant la mer, vous n’aurez pas de sensations aussi fortes qu’en écoutant La Mer. Debussy, c’est la perfection même ! ». Le public, debout, applaudissait, sans relâche, le plus français des islandais ! Un des très forts moments du Festival.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, récital de piano. La Roque d’Anthéron, le 14 août 2019. Festival International de piano de La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans. Oeuvres de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) et Claude Debussy (1862-1928) . Par notre envoyé spécial YVES BERGÉ

Crédits photos : Christophe Grémiot
Mercredi 14 août 2019.
• Récital de piano : Vikingur Ólafsson
• Oeuvres de Jean-Philippe Rameau et de Claude Debussy

 

 

 

 

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