Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théâtre, le 17 janvier 2014. Georges Bizet : Carmen. Andrea Hill, Florian Laconi, Vannina Santoni, Sébastien Soulès. Jean-Yves Ossonce, direction musicale. Gilles Bouillon, mise en scène

carmen_opera_de_tours_orchestre_symphonique_region_centre_toursL’Opéra de Tours ouvre l’année 2014 en reprenant la production imaginée par Gilles Bouillon, créée in loco voilà six ans. Point d’espagnolades, ni d’Andalousie de pacotille, mais une scénographie intemporelle, qui rappelle par instants l’Espagne d’Almodovar. De hautes palissades, une estrade, une roulotte et des grillages, voilà qui suffit à poser le cadre au cœur duquel la tragédie de l’amour déçu se joue. L’orchestre maison, toujours bien préparé et dirigé par Jean-Yves Ossonce, joue au diapason de cette mise en scène, dans une belle urgence musicale qui n’est jamais précipitation, aux tempi mesurés, laissant le temps aux harmonies tissées par Bizet de déployer leurs couleurs ardentes. Ce qui nous vaut une première partie incandescente, tant sur scène que dans la fosse. L’entracte passé, et sans qu’on comprenne pourquoi, la tension – autant que l’attention – retombe, les personnages paraissant soudain comme vidés de leur substance, les interprètes se bornant à exécuter leurs actions, semblant d’un coup ne plus y croire. C’est ainsi que le dernier acte tombe à plat, avec ce rideau rouge, ces lampions, et surtout cet immense panneau publicitaire vantant la tauromachie qui dévore une grande partie de l’espace scénique. Jouant – avec raison – la carte de l’épure, le metteur en scène donne involontairement à ce tableau un air de fête de village bon marché qui nous écarte de toute émotion. Les deux protagonistes eux-mêmes peinent à faire éclater la violence contenue dans la musique, et c’est calmement égorgée par son ancien amant, attendant sa fin, que Carmen expire.

Une frustration finale à la mesure de l’énergie qui animait les deux premiers actes et augurait du meilleur.

 

Une demi-Carmen

Aux côtés d’un chœur parfaitement en situation et parmi des seconds rôles efficaces, nous retiendrons en particulier la Frasquita sonore de Chloé Chaume, la Mercédès espiègle et mutine d’Albane Carrère ainsi que le Remendado impeccable de Vincent Ordonneau tout comme le Moralès charismatique et bien chantant de Régis Mengus. Le Zuniga de Vincent Pavesi en impose par sa voix puissante, mais l’aigu demeure ce soir-là bouché et sans éclat, un jour de méforme sans doute.
L’Escamillo de Sébastien Soulès déconcerte, d’autant plus que sa prestance scénique ne trouve aucun écho dans sa voix chantée, au grave sonore mais à l’aigu terne et confidentiel, comme déconnecté du reste de l’instrument, audiblement mal à l’aise dans la tessiture hybride du rôle.
Débutant dans le rôle de Micaëla, la jeune Vannina Santoni croque avec bonheur ce personnage, moins naïf qu’une certaine tradition voudrait le faire croire, et distille de beaux piani. Néanmoins, la voix paraît manquer de soutien et de hauteur de place, ce que trahit un vibrato qui tend à s’élargir dans la nuance forte, notamment dans l’aigu, l’émission vocale perdant alors de sa concentration et de son focus. De beaux moyens, qui méritent justement une attention toute particulière dans leur gestion et leur emploi.
Le couple central de l’œuvre fonctionne plutôt bien, sans doute à cause de l’opposition qui sépare les deux amants.
Florian Laconi en Don José impressionne par une solidité, vocale autant que scénique, à toute épreuve et une puissance sonore qui remplit la salle, osant même de beaux allègements dans son duo avec Micaëla. Toutefois, notre étonnement demeure face à une émission apparaissant souvent lourde – rendant depuis notre place les sons parfois bas en terme de justesse – et un soutien semblant demander un effort musculaire considérable, ainsi que cette couverture de l’aigu qui demeure un mystère pour nous. Mais reconnaissons que le ténor français parvient au bout du rôle sans encombre, alignant les aigus avec panache, une force de la nature.
Sa prestation, plutôt brute de décoffrage, trouve son exact contraire dans l’incarnation toute en élégance et en retenue de la mezzo américaine Andrea Hill, qui effectuait ici ses débuts sous les traits de la cigarière.
Ancienne pensionnaire de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, la chanteuse paraît avoir attentivement écouté Denise Scharley autant que Teresa Berganza, donnant vie à une première Carmen de très haut niveau. La maîtrise de la voix est totale, chaque inflexion trouvant naturellement sa place, au service d’une diction remarquablement travaillée, dans la grande tradition française. Une sensualité qui n’est jamais vulgarité, un jeu de scène à l’élégance jamais prise en défaut, tous les éléments sont réunis pour susciter bien des espoirs, jusqu’à un air des Cartes d’une poignante intimité, au legato imperturbable et au magnétisme intense. Seule la puissance de l’instrument demeure encore modeste et demande à se développer davantage pour pouvoir prétendre à des salles aux dimensions plus vastes. Nonobstant ce détail, nous tenons là une future grande titulaire du rôle-titre.
Une Carmen tourangelle qui nous aura permis de découvrir en Andrea Hill un jeune talent à suivre de très près.

Tours. Grand Théâtre, 17 janvier 2014. Georges Bizet : Carmen. Livret de Henry Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Avec Carmen : Andrea Hill ; Don José : Florian Laconi ; Micaëla : Vannina Santoni ; Escamillo : Sébastien Soulès ; Frasquita : Chloé Chaume ; Mercédès : Albane Carrère ; Le Dancaïre : Ronan Nédelec ; Le Remendado : Julien Ordonneau ; Zuniga : Vincent Pavesi ; Moralès : Régis Mengus. Chœur de l’Opéra de Tours. Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Jean-Yves Ossonce, direction musicale ; Mise en scène : Gilles Bouillon ; Décors : Nathalie Holt ; Costumes : Marc Anselmi ; Lumières : Marc Delamézière ; Dramaturgie : Bernard Pico

Illustration : Andrea Hill (Carmen) © François Berthon

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