COMPTE-RENDU, critique, opéra. MADRID, Teatro Real, 6 déc 2019. BELLINI : Il Pirata. Yoncheva / Camarena. Benini / Sagi

VENDÔME : CONCOURS BELLINI 2017Compte-rendu critique, opéra. Madrid. Teatro Real, le 6 décembre 2019. Vincenzo Bellini : Il Pirata. Sonya Yoncheva, Javier Camarena, George Petean. Maurizio Benini, direction musicale. Emilio Sagi, mise en scène. Et si le Teatro Real de Madrid était la première scène belcantiste du monde? Quelle autre maison sur la planète peut se targuer de parvenir à monter le terrible Pirata de Bellini avec trois distributions de haut vol? Nous n’avons hélas pu applaudir que la première, mais quel plateau ! Le théâtre madrilène ouvre grand ses portes à Javier Camarena pour devenir peu à peu le port d’attache du ténor mexicain. Plus encore, il offre au chanteur l’occasion d’aborder dans ses murs des rôles importants du répertoire romantique italien.

Après une Lucia historique voilà un an et demi, dans laquelle l’artiste étrennait – et de quelle façon – son premier Edgardo, le voilà de retour avec un autre rôle virtuose et terriblement exigeant : Gualtiero, … le Pirate en question.

Yoncheva / Camarena, duo saisissant

 
 

 
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Sans compter, pour profiter de la présence du chanteur pour le début des répétitions, un seul et unique Nemorino, couronné par une ovation à n’en plus finir après “Una furtiva lagrima”, triomphe récompensé par un bis somptueux.
Dès son entrée, le ténor subjugue une fois de plus par l’ardeur de ses accents, la délicatesse de sa ligne de chant aux mille nuances et son aigu rayonnant jusqu’au contre-ré, déconcertant de facilité comme d’impact. Fidèle à lui-même, le comédien n’est pas en reste, portant son personnage avec une sincérité de tous les instants et partageant pleinement les tourments qui l’agitent. Plus de deux heures durant, on reste suspendus aux lèvres de cet interprète d’exception, bouleversant et enthousiasmant de bout en bout, qui confirme, s’il en était besoin, sa place au firmament lyrique de notre époque.

Face à lui, il trouve une partenaire de choix avec Sonya Yoncheva qui, si elle ne se bat pas avec les mêmes armes, propose toutefois un portrait fascinant de la belle Imogene, déchirée entre son cœur et sa raison. Leurs duos sont à ce titre éloquents, chacun paraissant entrainer l’autre dans sa propre émotion, pour des moments pleins de communion musicale.
La soprano fait admirer la volupté de son timbre moiré, dans lequel l’oreille se roule avec délice, et qui n’est pas – coïncidence, inspiration ou mimétisme – sans rappeler parfois des sonorités propres à Maria Callas. A d’autres instants, notamment dans les agilités, assumées avec panache, c’est à June Anderson qu’on pense, les couleurs de ces traits évoquant furieusement la célèbre chanteuse américaine. Ainsi que nous l’écrivions déjà au sujet de sa Norma londonienne, la tessiture du rôle pousse l’artiste dans ses retranchements, l’aigu devenant de plus en plus tendu et métallique, mais c’est paradoxalement cette urgence, ce feu irrépressible, semblant consumer l’interprète autant que sa voix, qui émeut et trouve son apogée lors de la magnifique scène finale, où le personnage et la chanteuse se rejoignent, ne formant plus qu’un. La cantilène se déploie alors, pudique et poignant murmure, allant crescendo jusqu’à la flamboyante cabalette qui referme l’ouvrage, assumée avec un aplomb et un mordant impressionnants. La sublime musique de Bellini faisant le reste, c’est tout naturellement que le public salue cette performance par de vibrantes ovations.

 

 

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Le duo se fait trio de choc avec le touchant Ernesto de George Petean, le baryton roumain prêtant à l’époux d’Imogene des sentiments sincères envers sa femme. Plus encore, la rondeur vocale du chanteur correspond idéalement à cette conception, prouvant une fois de plus que cet artiste est à son meilleur dans les rôles auxquels il peut apporter sa tendresse et son humanité – plutôt que les méchants archétypaux, pour lesquels il manque parfois de noirceur et de violence -. Avec son émission haute et claire ainsi que son aigu facile et puissant mais toujours un peu ténorisant, l’artiste parait manquer parfois de force dans les notes inférieures, mais plie victorieusement son instrument à l’écriture fleurie du rôle, triomphant avec les honneurs des nombreuses vocalises qui parsèment sa partie.

Les autres personnages n’étant qu’esquissés, on saluera le Goffredo caverneux de Felipe Bou, l’Itulbo délicat de Marin Yonchev, avec une mention particulière pour la tendre Adele de Maria Miro, lumineuse et rassurante, véritable rayon de soleil au milieu du drame.

Peu de choses à dire sur la mise en scène d’Emilio Sagi, sinon qu’avec ses miroirs encadrant et surplombant le plateau, elle rappelle beaucoup celle de Lucrezia Borgia à Valencia. Toutefois, cette scénographie prend le parti d’une élégance jamais prise en défaut et laisse la musique faire son œuvre. On retiendra tout de même cet incroyable manteau noir dans lequel apparaît Imogene dans la scène finale et dont la traine se prolonge jusqu’aux cintres, avant de s’abattre tel un dais immense sur le cercueil d’Ernesto tué en duel. Ultime image, de celles qu’on n’oublie pas : la femme ayant perdu à la fois son mari et son amant, qui s’enroule dans cet océan de tissu et expire étendue sur le dos, la tête penchée dans la fosse d’orchestre.
Un orchestre en très belle forme et qui semble aimer servir ce répertoire, ainsi que le chœur, absolument superbe, tout deux galvanisés par la direction nerveuse et théâtrale de Maurizio Benini. On lui reprochera certes d’avoir coupé certaines reprises et écourté certaines codas – qui font pourtant partie de l’ADN de cette musique, d’autant plus avec pareils interprètes -, mais on saura gré au chef italien d’être extrêmement attentif aux chanteurs et de savoir tirer le meilleur de cette partition, notamment cet hypnotisant solo de cor anglais qui ouvre la scène finale, durant lequel le temps semble s’être arrêté dans la salle. Une grande soirée de bel canto donc, qui prouve que ce répertoire n’éblouit jamais tant que lorsqu’il est servi par les meilleurs interprètes.

 

   

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. MADRID, Teatro Real, 6 déc 2019. BELLINI : Il Pirata. Livret de Felice Romani. Avec Imogene : Sonya Yoncheva ; Gualtiero : Javier Camarena ; Ernesto : George Petean ; Goffredo : Felipe Bou ; Adele : Maria Miro ; Itulbo : Marin Yonchev. Choeur du Teatro Real ; Chef de chœur : Andrés Maspero. Orchestre du Teatro Real. Direction musicale : Maurizio Benini. Mise en scène : Emilio Sagi ; Décors : Daniel Bianco ; Costumes : Pepa Ojanguren ; Lumières : Albert Faura. Photos Javier del Real / Teatro real de Madrid, service de presse.  

   

 

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