CD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012)

rameau courrentzis musicaeterna tteodor currentzis sound of lightCD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012). Voici un Rameau qui fait réagir : lisez d’abord le titre de cette anthologie, The sound of light, le son de la lumière… Lumineux et même solarisé (serait-ce une référence indirecte à son appartenance à une loge comme à ses nombreux ouvrages pénétrés de symboles et rituels maçonniques : de Zaïs à Zoroastre…?). Frénétique, motorique, surexpressive… la lecture de Teodor Currentzis, jeune chef athénien formé dans la classe d’Illya Musin à Saint-Pétersbourg (à 22 ans) qui est passé par l’Opéra de Novossibirsk puis actuellement Perm, – où il est directeur artistique, ne laisse pas indifférent : sa baguette suractive exaspère comme elle transporte.
Pour le 250ème anniversaire de sa mort, le compositeur vit une année 2014 finalement florissante : aux concerts (Le Temple de la gloire, Zaïs… resteront de grands moments de redécouverte… à l’Opéra de Versailles), ou à l’opéra (Castor et Pollux, Les Indes Galantes, Platée...), s’ajoutent plusieurs réalisations discographiques dont ce programme pourtant enregistrée déjà en juin 2012 à Perm (Maison Diaghilev, Oural). Le champion de la direction nerveuse, survitaminée au risque de paraître … hystérique fait feu de tout bois, en l’occurrence sa faculté motorique qui frise la surenchère souvent, s’accommode idéalement de la science rythmique d’un Rameau jamais en reste d’une idée ou d’une forme neuve. Le Rameau défricheur, expérimentateur, inventif trouve ici une démonstration éloquente voire spectaculaire, continûment investie. Evidemment les partisans du compositeur fulgurant et tendre regretterons cette outrance, ce jeu pétaradant, certes dramatique et théâtral mais agressif (écoutez les Boréades et Dardanus… trop caricaturaux). Musette et surtout tambourin pour Terpsichore des Fêtes d’Hébé sont à la limite du trait percussif. Pourtant dans cette violence et cette détermination surgit une autre facette du talent de Rameau : son insolence géniale.

currentzis teodorLes autres qui aspirent à plus de trouble et d’ambivalence, de profondeur et de poésie voire de tendresse en seront certainement pour leurs frais. Pourtant le phénomène Currentzis, il y a déjà 2 ans, se distingue par une capacité hors norme à exprimer la vitalité et l’intensité radicale des partitions qu’il a choisi : ses premiers Mozart (ceux de la trilogie da Ponte en cours, – hier Les Noces ; aujourd’hui pour Noël 2014 : Cosi ; et demain Don Giovanni… à l’automne 2015) en font foi : l’urgence, l’intensité fulgurante imposent ici, d’abord le chant et l’engagement de l’orchestre ; ensuite les voix (qui ne sont pas toutes totalement convaincantes il est vrai…). Mais le caractère entier, passionné, la volonté du chef font table rase de tout ce qui a été réalisé et entendu jusque là ; une juste et très attachante remise en question de tous les fondamentaux : Teodor Currentzis a cette faculté de tout reprendre à zéro : exprimer avec conviction et engagement un point de vue, révélant les Å“uvres à leur propre force de motricité, dévoilant souvent grâce à une travail de plus en plus nuancé, la richesse des écritures, la vitalité des inspirations, le fini d’une orchestration.

 

 

 

Rameau solarisé, survitaminé… électrocuté

 

currentzis teodor cosi fan tutte mozart dirige baltasar neumannVoilà qui nous change de la standardisation polie de rigueur, dans bien des concerts et programmes enregistrés : son Rameau exulte, regorge de frénésie théâtrale, de force dramatique… parfois dure voire âpre.  Une énergie comme celle des pionniers baroqueux, osant tout, risquant tout… Et cette seule capacité à dépasser la simple exécution pour une interprétation qui dérange ou enchante, renouvelle même la place de l’auditeur : autant dire que notre écoute est ici active ; et lorsque les chanteurs partagent l’engagement du chef, ses délires aussi, quand ceux ci sont justes et mesurés, le résultat est très convaincant : c’est le cas de l’actuel Cosi fan tutte (publié ce 17 novembre 2014 : dont la Despina de la soprano – bellinienne – Anna Kassyan est anthologique, de finesse, d’intelligence, de subtilité expressive : un régal) ; c’est assurément le cas aussi pour Nadine Koutcher, soprano biélorusse qui affirme ici une technicité expressive de premier ordre pour le rôle déjanté de la Folie de Platée. Un personnage que seul Rameau pouvait imaginer, et qui est la personnification de toute ce que peut et doit la musique – selon le compositeur théoricien de grande valeur-. Ce Rameau dramatique, exalté est la meilleure réalisation née de la complicité du chef et de la soprano.

L’énergie vindicative qui semble refaire le monde et réorganiser le cosmos pour l’ouverture de Naïs, se perd, à la fois brouillon et absent à la nostalgie rêveuse, dans la prière d’Aricie d’Hippolyte : rien à faire, la tendre langueur, la profondeur sont absentes, et Currentzis rate l’air qui aurait dû bercer par sa caresse allusive. Pourtant l’entrée des Muses des Boréades (plage 3) laissait présager une tendresse revivifiée, une juvénilité tendre et profonde. Voilà peut-être la limite d’une direction trop nerveuse qui s’éloigne du cÅ“ur et du sentiment.

CLIC D'OR macaron 200Cependant, depuis 2012, les instrumentistes ont gagné une nouvelle épaisseur, un nouveau sentiment dans ce Cosi fan tutte anthologique (édité en décembre 2014) qui frappe par sa nervosité palpitante et touche aussi par la finesse émotionnelle de ses couleurs (voyez l’exceptionnelle étoffe instrumentale qui porte la pétillance de Despina, comme nous le disions).  Même la tonicité motorique et la tension expressive des deux contredanses des Boréades sont expédiées sans guère de nuances, dans la force et la démonstration outrées… quant à la fin des Tambourins de Dardanus, la transe tourne à … l’hystérie (c’est réducteur et bien mal connaître Rameau que d’exécuter ainsi l’oeuvre). Nonobstant ce Rameau force l’admiration par la rage conquérante dont font preuve chef et instrumentiste de MusicAeterna. Comme il agace par l’outrance expressive de certains passage. Cependant, Currentzis n’étant pas à une exception près, l’ineffable douleur tragique de ” Tristes apprêts ” de Télaïre dans Castor et Pollux se réalise ici par la caresse de la lecture, véritable aurore, le commencement d’une ère nouvelle. De cela, par ses visions jamais neutres, sachons reconnaître au chef, cette audace de la baguette qui tranche avec bon nombre de ses confrères trop lisses, trop conformes. Décidément le geste de Currentzis fait rupture et débat. La Rédaction de classiquenews a choisi son camp : l’énergie, la fougue complétée par son Cosi récent confirme la valeur du chef. Sa direction détonne, renouvelle. Ce Rameau saisit, frappe, agace… tel était assurément le cas à l’époque du compositeur si jalousé et critiqué. Changer de regard et de perspective reste une valeur à laquelle nous tenons. Merci au chef de nous surprendre dans ce disque qui suscitera évidemment de vives réactions. Son Rameau non conforme, outrancier ne pouvait mieux tomber en cette année Rameau 2014.

 

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : The sound of Light. Extraits des Fêtes d’Hébé, Zoroastre, Les Boréades, Les Indes Galantes, Platée, Six Concerts, Naïs, Hippolyte et Aricie, Dardanus, Castor et Pollux… MusicAeterna. Teodor Currentzis, direction. Enregistré à Perm (Oural, maison Tourgheniev, juin 2012). 1 cd Sony classical 88843082572.

 

 

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