CD. Nocturnes. Natacha Kudritskaya, piano (Debussy, Ravel… 1 cd Deutsche Grammophon)

piano natacha kudritskaya piano cd critique compte rendu debussy ravel Decaux cd critique CLASSIQUENEWS clic de classiquenews novembre 2015 nocturnesrectodef-1024x1024CD. Nocturnes. Natacha Kudritskaya, piano (Debussy, Ravel… 1 cd Deutsche Grammophon)Mille ivresses et rêves de la nuit… Sous l’emprise des grands magiciens, Debussy et Ravel, révélant aussi la puissance onirique d’Abel Decaux, la pianiste ukrainienne Natacha Kudritsakya décroche le CLIC de classiquenews de novembre 2015. En ondine nocturne (pour reprendre le Premier volet du Gaspard ravélien ici abordé en fin de récital), la pianiste nouvellement recrutée par DG (Deutsche Grammophon), Natacha Kudritskaya enchante littéralement passant d’un épisode l’autre avec une subtilité introspective qui garde malgré la grande diversité des rives et paysages explorés, une cohésion de ton, une unité de style très aboutie… Premier album sous étiquette DG plutôt réussi car outre la performance intimiste très intériorisée de la jeune ukrainienne, ce récital intitulé « Nocturnes » sert idéalement son sujet : le choix des partitions, leur enchaînement selon la proximité des climats et la parenté des tonalités enchaînées, désignent une sensibilité pertinente, astucieuse même qui fait de son parcours très personnel, un jardin intérieur, une série d’humeurs climatiques, poétiquement justes, et aussi une carte de visite très investie qui change des « performances » éclectiques habituelles (souvent bâclées, et sous couvert d’une intimité dévoilée : saupoudrage plutôt que confessions sincères). Les Nocturnes que compose la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya affichent toutes les nuances expressives de la nuit, climats de berceuse enivrée, enchantée… balancements mystérieux, énigmatiques et suspendus (Gymnopédie n°1 puis Gnossiennes 4 et 3 de Satie); crépitements plus narratifs  des deux Debussy suivants (Les soirs illuminés, et surtout Feux d’artifice).

CLIC D'OR macaron 200Les teintes nocturnes qui y figurent, déploient des éclats divers, d’une grande richesse de caractère, à la fois tenus, ténus, d’une délicatesse suggestive souvent irrésistible. Debussy, Satie, surtout Ravel et le moins connu mais si prenant Abel Decaux (atonal avant Schoenberg) sont tous ici manifestement inspirés par l’enchantement, les promesses et les terreurs aussi de la nuit. Interprète ciselé des auteurs français (on lui connaît un précédent cd Rameau, très articulé), la pianiste déploie pour chacun, un jeu souvent intérieur, en rien démonstratif ni artificiel, résolument investi par la souple étoffe sonore qui trouve en particulier chez Ravel, un équilibre parfait entre narration aiguë et transparence éthérée confinant à l’abstraction.

Kiev, puis Paris (CNSM), sont les étapes formatrices de la jeune ukrainienne qui travaille vraiment et sérieusement la musique à 15 ans (grâce à un concours pour lequel elle devait réviser, progresser, convaincre). Une double culture russe et français dont Alain Planès, son professeur à Paris, qui veille au respect des partitions lui a transmis aussi le goût des claviers anciens.

Natacha Kudritskaya comme un livre de confidences secrètes nous précise (livret à l’appui) sa conception des mondes de la nuit… Nuit enchantée, romantique et souverainement debussyste… (immersion chantante à la fois étoilée et argentée de Clair de lune, emblème poétique de tout le recueil…)  jusqu’au fantastique ravélien de Scarbo du formidable recueil ravélien “Gaspard de la nuit” : plongée inquiétante, hypnotique dans une nuit fantastique plus trouble voire angoissante, celle du nabot terrifiant et grimaçant d’une électricité animale (Scarbo) dont le rire final baisse le rideau de cette formidable scène crépusculaire. Une nuit de révélation et de dévoilement ultime qui d’ailleurs rejoint le Debussy mûr de 1917, soit à quelques mois de sa mort, dans “Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon” : autre facette d’une nuit décisive et hallucinée.

Feux d’artifice (du même Debussy) assemblent miroitements et crépitements ; l’épisode exige une souplesse très articulée de la main droite, en particulier pour exprimer le chant éthéré de l’onde malgré l’incessant balayage des arpèges en vagues régulières, traversant tout le spectre du clavier. Mêlant éclairs et sourde tension, le jeu doit être expressif et liquide, puis d’un volupté irradiante, incandescente, jusque dans le dernier accord qui s’achève comme un songe murmuré : l’esprit d’une nuée de comètes traversant le ciel, illuminant d’un feu fugace la voûte étoilée. Maîtrisant les passages et les équilibres ténus, la pianiste affirme un jeu richement dynamique et structuré, d’une grande intensité. Le livret présente en complément de la présentation générale, un choix d’extraits des poèmes signés Verlaine, Baudelaire, Louis de Lutèce, Aloysius Bertrand (pour son Gaspard de la nuit originel de 1842).

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Les 4 volets d’Abel Decaux (mort en 1943) sont dans le thème et outre leur modernité envoûtante, d’une importance musicale capitale: datés entre 1900 et 1907, ils préfigurent l’atonalisme de Schoenberg car son impressionnisme tant à la fragmentation et l’implosion, l’exploration et l’expérimentation ; rappel étant fait grâce à la pertinence et la justesse du programme, que le sérialisme est une création … française; l’élève de Dubois, Massenet, organiste prodigieux ressuscite sous les doigts plus qu’inspirés de la pianiste ukrainienne; sourde inquiétude et atmosphère du rêve dans le premier épisode (Minuit passe) qui semble tourner la page du Tristan wagnérien par sa résonance lugubre et magique. La Ruelle approfondit encore la menace et la torpeur grise quand La Mer est de loin le plus impressionnant tableau des quatre : le souffle, l’ampleur des horizons évoqués, le tumulte et le sentiment d’infini qui frôle l’abstraction en font une pièce particulièrement envoûtante. L’expression du rêve (nocturne) d’un compositeur qui se rêvait d’abord marin.

Ceux de Fauré enivrent eux aussi (Nocturnes n°7 et 8), – quoique parfois semblant demeurés inexorablement sur la rive tonale, préservée fermement avec une flamme mélodique éperdue (deuxième séquence du n°7 après 4mn), qui s’émancipe, déroulant sa fine tresse aérienne.

 

 

 

 

Pianiste enchanteresse

 

 

paino-natacha-nocturnes-debussy-faure-ravel-abel-decaux-satie-clic-de-classiquenews-cd-critique-classiquenews-cd-critique---kudritskayaEnfin le triptyque de Gaspard de la nuit (trois poème pour piano de 1908) affirment le caractère de trois tableaux sonores et dramatiques qui sont harmoniquement et architecturalement, les plus raffinés : narratif, allusifs, prodigieux d’économie et de scintillements expressifs. Ravel, l’un des plus fins dramaturges du XXème siècle-, y étincelle de subtilité, d’intelligence théâtrale : le toucher tout en suggestion emperlée, – plus rentré que démonstratif, affirme une ondine des plus évanescentes dont le souffle rappelle le Pelléas debussyste : Natacha Kudritskaya en retient l’idée d’un corps ivre de sa volupté, d’une mélancolie irrésistible.

Le Gibet est plus sombre et d’un balancement lancinant, à la façon d’une mécanique intérieure qui révèle davantage l’exposition et l’abandon, la tension et la détente ; tout y semble précipité dans un lent effondrement … plus marin que nocturne. La pianiste a le talent de faire jaillir ce sourd crépitement de l’ombre vers l’ombre, en un jaillissement sonore canalisé, serti comme un gemme à l’éclat feutré qui s’efface comme un songe et meurt dans l’obscurité d’où il avait jailli.

Scarbo d’une nervosité plus dramatique, expose cependant d’égales couleurs scintillantes en un feu impressionniste où jaillit peu à peu de façon plus tranchée mais fugace, les traits du nabot moqueur, mystérieux, fatal. Le geste souple et scintillant de la pianiste convainc d’un bout à l’autre de ce fabuleux triptyque : le plus enchanteur jamais écrit pour le clavier, n’affectant ni la virtuosité ni les brumes germaniques, mais fondant sur sa trame resserrée, contrastée (Ravel n’aime pas s’épancher), l’exposé précis, glaçant de son sujet fantastique, essentiellement poétique, plus hugolien que shakespearien. Là encore ce jeu de nuances, de subtiles réféfrences, et d’un crépitement effectivement nocturne qui surgissant de l’ombre, y revient toujours, désigne un tempérament pianistique d’une absolue maturité ; convaincante, Natacha Kudritskaya privilégie non sans raison et justesse, l’épure et le repli, la douceur expressive, plutôt que l’affirmation et la démonstration que l’on regrette chez ses confrères, y compris les plus grands. De sorte qu’au sortir d’une écoute enchantée, l’auditeur comprend comme le visuel de couverture le laisse entendre, que Natacha Kudritskaya est un lutin terrestre qui a la tête dans les étoiles, une musicienne rêveuse qui a le goût des poèmes. Superbes qualités. Taillée pour les correspondances et l’introspection.

 

 

CD. Nocturnes. Natacha Kudritskaya, piano (Debussy, Ravel…) 1 cd Deutsche Grammophon

VOIR le clip vidéo de Natasha Kudritskaya jouant Clair de Lune de Debussy à la Sorbone à Paris, une nuit inspirante

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