Rhapsodie espagnole de Maurice Ravel

ravel maurice compositeurFRANCE MUSIQUE, Mer 30 oct, 20h. RAVEL : Rapsodie espagnole… AmorcĂ©e dĂšs 1907 par l’Apache Ravel, la Rhapsodie est le premier grand Ɠuvre orchestral qui applique Ă  l’échelle de l’orchestre, la scintillante palette, l’onirisme raffinĂ© du plus grand poĂšte musicien. C’est lĂ©poque oĂč le gĂ©nie orchestrateur a transcrit pour l’orchestre Une barque sur l’ocĂ©an, originellement pour piano, dans le cycle Miroirs dĂ©diĂ© / crĂ©Ă© par Ricardo Viñes, l’ami fidĂšle. La danse, l’Espagne inspire la partition de 4 Ă©pisodes crĂ©Ă©e au ChĂątelet par Edouard Colonne en mars 1908 :

1 – PrĂ©lude Ă  la nuit : dĂ©veloppe le mystĂšre, le songe, le rĂȘve nocturne dans un bain de sensualitĂ© irrĂ©sistible. Le gĂ©nie du timbre s’accomplit ici avec un sens de l’épure, inouĂŻ.
2 – Malagueña : Ravel se joue des percussions pour exprimer l’essence de la danse qui culmine farouche et voluptueuse dans le motif du cor anglais, avant que dans la conclusion, les basses reprennent le motif Ă©nigmatique du premier mouvement.
3 – Habanera : Ravel recycle un ancien matĂ©riau mĂ©lodique extrait du cycle Sites auriculaires (crĂ©Ă© par Viñes en 1898). Nouveau motif sensuel et caressant qui s’évanouit lĂ  encore dans le mystĂšre et l’ombre.
4 – Feria : l’ibĂ©risme de Ravel atteint son paroxysme ici dans une sĂ©rie de 4 motifs qui enchaĂźnent les timbres caractĂ©risĂ©s des instruments de l’orchestre, en association Ă©lĂ©gantes et inĂ©dites (trompette / tambour basque – flĂ»te / cor anglais – clarinettes / bassons – flĂ»te / trompette)
 l’écriture se prĂ©cise, cisĂšle le son et le rythme, en une transe quasi lascive, oĂč sont Ă  nouveau citĂ©s les quatre notes du premier mouvement ; principe cyclique qui dĂ©ment le titre gĂ©nĂ©ral (rhapsodie) lequel cĂ©lĂšbre a contrario la libertĂ© sans entrave et sans cadre. L’extrĂȘme raffinement du rythme, la jubilation hĂ©doniste des couleurs, le sens de l’épure oĂč rien n’est dĂ©crit, marque l’éclosion et la maĂźtrise totale du jeune Ravel, 32 ans : l’écartĂ© du Prix de Rome (refusĂ© par ThĂ©odore Dubois le trĂšs acadĂ©mique) prend une revanche cinglante ; son gĂ©nie n’avait guĂšre besoin d’ĂȘtre validĂ© par l’institution la plus conservatrice de son siĂšcle.

Le programme de ce concert en direct ajoute la trĂšs subtile partition d’Alborada del Gracioso, extrait de MIROIRS, originellement pour piano, autre sommet de l’imaginaire poĂ©tique ravĂ©lien ; cette « Aubade pour un bouffon », inscrit sa couleur particuliĂšre entre l’esprit de la commedia del arte et l’élĂ©gance austĂšre de la Cour dEspagne. C’est l’une des plus tardives transcriptions du piano Ă  l’orchestre, rĂ©alisĂ© par Ravel en 1918 (crĂ©ation en 1919 par l’Orchestre Pasdeloup). L’Espagne de Lope de Vega affirme ici sa nature fiĂšre et mystĂ©rieuse Ă  coup de couleurs et de timbres prĂ©cis, mordants, parfois caustiques (crotales, castagnettes, harpes, xylophones
). LĂ  encore Ravel s’exprime en magicien et en peintre, douĂ© pour les rythmes Ă©perdus, enivrĂ©s, Ă©chevelĂ©s
 La situation crĂ©Ă©e aussi au dĂ©lĂ  de l’exotisme de la couleur et du tropisme ibĂ©rique, une voluptĂ© contrainte et moquĂ©e, celle du dĂ©risoire bouffon au balcon d’une Belle moqueuse et supĂ©rieure. Le feu d’artifice est tirĂ© par le mutant pathĂ©tique qui gratte sa pauvre guitare
 comme saisi par sa propre danse miraculeuse (le solo du basson marque l’épisode central), le bouffon s’enivre de sa propre rĂȘverie qui devient transe, entre panache et dĂ©lire triomphal.

FRANCE MUSIQUE, Mer 30 oct, 20h. RAVEL : Rapsodie espagnole
   En direct de l’Auditorium de la Maison de la Radio Ă  Paris 

Claude Debussy
Sonate pour flûte, alto et harpe Christophe Gaugué, alto
Nicolas Tulliez, harpe

Philippe Manoury
Saccades (CRF)
Commande de Radio France / GĂŒrzenich Orchestra Cologne / Sao Paulo Symphony Orchestra / Tokyo Opera City Cultural Foundation Emmanuel Pahud, flĂ»te  et Magali Mosnier, flĂ»te Maurice Ravel

Rapsodie espagnole
1. Prélude à la nuit, trÚs modéré
2. Malagueña, assez vif
3. Habanera, assez lent et d’un rythme las
4. Feria, assez animé

Alborada del gracioso n°4, ext. de Miroirs

Claude Debussy
Ibéria n°3, ext. des Images pour orchestre
1. Par les rues et par les chemins
2. Les parfums de la nuit
3. Le matin d’un jour de fĂȘte
Orchestre Philharmonique de Radio France
Direction : Fabien Gabel

La Valse de Ravel

reiland david maestro mains baguette enchanteresseMETZ, Arsenal. Ven 22 nov 19. LA VALSE de RAVEL. L’Orchestre National de METZ et David Reiland (notre photo, DR) jouent la si dĂ©licate Valse de Ravel, hymne Ă  la danse et aussi orgie progressive de rythmes et de couleurs dans laquelle Maurice le si mesurĂ© et pudique, « ose » faire imploser le tissu symphonique jusqu’à la transe la plus dĂ©bridĂ©e, Ă  l’obsessionnelle ivresse. Auparavant la virtuositĂ©, spĂ©cialitĂ© toute française et parisienne au XVIIIĂš, transporte grĂące Ă  la Symphonie Concertante de Mozart, crĂ©Ă©e Ă  Paris en 1779 oĂč brillent en dialogue avec l’orchestre, deux invitĂ©s attendus, prometteurs : l’alto (Adrien La Marca) et le violon (Alena Baeva).

METZ, Arsenal
Orchestre National de Metz
David Reiland, direction
violon : Alena Baeva
alto : Adrien La Marca

Vendredi 22 novembre 2019, 20h

RESERVEZ
https://www.citemusicale-metz.fr/agenda/la-valse-de-ravel
1h15 + entracte

ClĂ©s d’écoute, confĂ©rence prĂ©alable par Philippe Malhaire
19h – EntrĂ©e libre

Programme

MOZART : Ouverture de Cosi fan tutte / Symphonie Concertante

RAVEL : La Vase / Le Boléro

Metz, apĂ©ro-concert : le BOLÉRO de Maurice Ravel

ravel maurice compositeurMETZ, Arsenal. Ravel : BOLÉRO, dim 22 sept 2019, 18h. APERO-CONCERT. De retour d’une tournĂ©e aussi harassante que triomphale aux USA, dĂ©but 1928, Ravel rentre en avril 1928 au Havre et y termine Ă  l’automne le BolĂ©ro. C’est peu dire que le compositeur soucieux du dĂ©tail et de la prĂ©cision, admirait la mĂ©canique : une vision d’usine aurait inspirĂ© la partition orchestrale qui rĂ©pond Ă  la commande passĂ©e par la danseuse Ida Rubinstein, pour la musique d’un nouveau ballet devant durer
 moins de 17 mn. Il en dĂ©coule la rĂ©pĂ©tition d’un motif (« arabo-espagnol ») fixĂ© dĂšs l’étĂ© 1928 Ă  Saint-Jean de Luz : rĂ©pĂ©tĂ©, en un vaste crescendo et qui s’inspire de la Danse Grotesque de Daphnis
 Ainsi 169 fois, s’affirme l’ostinato (ritournelle, procĂ©dĂ© baroque) en un vaste crescendo oĂč l’orchestre semble expĂ©rimenter toutes les couleurs, les alliages de timbres, les procĂ©dĂ©s qui font dialoguer les 2 motifs, qui les opposent, les dĂ©tournent, les fusionnent
 en un rĂąle (tutti) Ă  la fois lascif et libĂ©rateur. On dit mĂȘme que la partition dans son flux, respecte les 5 phases du sommeil, de l’endormissement au rĂȘve profond ; et aussi les paliers vers l’ivresse extatique car le caractĂšre progressivement charnel du morceau, pour ne pas dire Ă©rotique, voire orgasmique, ne serait pas Ă©tranger Ă  son fabuleux succĂšs Ă  travers le monde. Peu Ă  peu, Ă  mesure que chaque instrument s’empare du thĂšme, les auditeurs peuvent rĂ©viser le langage orchestral : et identifier quand ils jouent ou sont mis en avant, le tambour / caisse claire, la flĂ»te, la clarinette, le basson, la petite clarinette, le hautbois d’amour, la flĂ»te avec trompette en sourdine, le saxophone tĂ©nor puis soprano, puis l’alliance jubilatoire des cĂ©lesta / cor / piccolos
 jusqu’à l’avĂšnement des cordes, de la trompette
 CrĂ©Ă© et radiodiffusĂ© le 11 janvier 1930, BolĂ©ro dĂ©voile au monde, le gĂ©nie du plus grand compositeur vivant. De toute Ă©vidence, la piĂšce d’essence (et par destination) chorĂ©graphique, est Ă  prĂ©sent jouĂ©e telle une piĂšce de musique pure, dans les thĂ©Ăątres et les salles de concert. A tel point qu’on en oublie le prĂ©texte narratif et chorĂ©graphique. Le dim 22 septembre 2019, l’Arsenal de METZ propose un nouvel apĂ©ro-concert avec le BolĂ©ro de Ravel par l’Orchestre National de Metz et son directeur musical, David Reiland. RV est pris pour cet Ă©pisode accessible et dĂ©tendu Ă  18h.

 

 

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METZ, Arsenal
Grande salle
BOLERO de RAVEL
dimanche 22 septembre 2019, 18h

RÉSERVEZ
https://www.citemusicale-metz.fr/agenda/apero-concert-avec-le-bolero-de-ravel

 

 

Le BolĂ©ro est jouĂ© en couplage avec une autre Ɠuvre au programme :
Rebecca Saunders : Void,
pour duo de percussions et orchestre
Percussions : Minh-Tùm Nguyen, François Papirer
(solistes des Percussions de Strasbourg)

 

 

COMPTE RENDU, festival. GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2019. Les 25, 26 et 27 juillet 2019. « PARIS », Gabetta, Chamayou, Petibon


COMPTE RENDU, festival. GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2019. Les 25, 26 et 27 juillet 2019. « PARIS », Gabetta, Chamayou, Petibon

gstaad-menuhin-festival-2019-PARIS-annonce-prĂ©sentation-classiquenews-582Christoph MĂŒller, intendant gĂ©nĂ©ral du GSTAAD MENUHIN Festifal, d’édition en Ă©dition, ne cesse d’affirmer sa singularitĂ© estivale, a contrario d’autres festivals suisses et europĂ©ens dont la programmation demeure Ă©clectique mais confuse, souvent standardisĂ©e Ă  force d’artistes invitĂ©s au profil interchangeable. Rien de tel Ă  Gstaad chaque Ă©tĂ© tant l’équation entre Nature et Musique s’avĂšre prĂ©servĂ©e, et mĂȘme sublimĂ©e. En choisissant (et fidĂ©lisant) Ă  prĂ©sent certains artistes de la scĂšne internationale, Christoph MĂŒller a su marquer son festival d’une forte identitĂ© artistique, que le geste singulier « d’ambassadeurs », tels Sol Gabetta, Jonas Kaufmann, Yuja Wang, – et cette annĂ©e Bertrand Chamayou, prĂ©sentĂ© en “artiste en rĂ©sidence”,  rend spĂ©cifique.

GSTAAD, UNE ARCADIE RETROUVÉE ENTRE NATURE ET MUSIQUE

Le festivalier qui vient Ă  Gstaad, ou rĂ©side dans les villages voisins de Schönried ou de Saanen (entre autres), retrouve ainsi le charme spĂ©cifique de programmes musicaux rares voire inĂ©dits, au sein d’églises souvent sĂ©culaires, Ă  la nef de bois tapissĂ©e, dont la rusticitĂ© et le caractĂšre champĂȘtre offrent une inusable sĂ©duction pastorale. Ailleurs on aime et se dĂ©lecte de musique baroque sur le motif (en VendĂ©e : voyez le festival de William Christie chaque mois d’aoĂ»t aussi, en ses jardins que le chef jardinier a totalement dessinĂ©s) ; ou d’opĂ©ras sur nature (allez Ă  Glyndebourne oĂč le spectateur triĂ© sur le volet peut pique-niquer sur un gazon des plus tendres, entre deux actes, pourvu que le bosquet soit confortable
). A Gstaad, s’ajoute le dĂ©cor, majestueux, onirique, des montagnes et sommets alpins d’une irrĂ©sistible solennitĂ©. Le rĂȘve d’une Arcadie alpine se prĂ©cise Ă  Gstaad.

GrĂące Ă  la diversitĂ© des formes musicales, le temps de notre (trop court) sĂ©jour : rĂ©cital de piano, musique de chambre, rĂ©cital lyrique
, le Gstaad Festival Menuhin sait rĂ©pondre Ă  tous les goĂ»ts. A l’offre Ă©largie rĂ©pond la beautĂ© des sites naturels prĂ©servĂ©s dans cet Ă©crin unique au monde, d’une Suisse verte et florissante. Entre chaque concert (le soir Ă  19h30), le festivalier marcheur peut se hisser jusqu’aux sommets grĂące aux remontĂ©es mĂ©caniques de Wispile, Rellerli ou de Wasserngrat. Il y contemple le vertige qu’offre la vision panoramique des vallĂ©es tranquilles, dignes des meilleurs compositions d’un Caspar Friedrich. Gstaad chaque Ă©tĂ© s’adresse au mĂ©lomane exigeant comme au randonneur Ă©pris de tourisme vert. Les 3 concerts des 25, 26 et 27 juillet auxquels nous avons assistĂ©, n’ont pas manquĂ© de confirmer la forte attractivitĂ© du Gstaad Menuhin Festival (63Ăšme Ă©dition Ă  l’étĂ© 2019).

 

 

 

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Bertrand CHAMAYOU, Sol GABETTA, Christoph MÜLLER
(© Raphaël Faux / GSTAAD MENUHIN Festival 2019)

 

 

 

 

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Musique de chambre, rĂ©cital de piano, concert lyrique…

3 concerts exceptionnels au GSTAAD Menuhin Festival 2019

 

 

 

 

 

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CHAMBRISME à la française

Jeudi 25 juillet 2019. Le thĂšme de cette annĂ©e cĂ©lĂšbre PARIS Ă  travers les compositeurs qui ont marquĂ© le paysage hexagonal comme l’histoire de la musique tout court. Ce sont aussi des interprĂštes que la sensibilitĂ© et le sens des couleurs comme de la transparence – qualitĂ©s essentiellement parisiennes et françaises, destinent prĂ©cisĂ©ment au sujet gĂ©nĂ©rique : ainsi, le pianiste toulousain Bertrand Chamayou (nĂ© en 1981, Ă©lĂšve de Jean-François Heisser) affirme une maturitĂ© Ă  la fois, rayonnante et rĂ©servĂ©e au service de programmes multiples (5 annoncĂ©s pour cette Ă©dition 2019) qui en font « l’artiste en rĂ©sidence » de ce cru. Dans l’église mythique de Saanen, lĂ  mĂȘme oĂč a jouĂ© le fondateur Yehudi Menuhin dĂšs 1957 (pour les dĂ©buts du Festival suisse), le Français partage la scĂšne avec la violoncelliste Sol Gabetta, autre ambassadrice de charme, chaque Ă©tĂ© Ă  Gstaad : les deux artistes se connaissent depuis de trĂšs longues annĂ©es ; depuis l’adolescence, ils jouent trĂšs souvent ensemble ; mais ce soir, c’est la premiĂšre fois qu’ils opĂšrent de concert Ă  Saanen.
DĂšs la Sonate de Debussy (1916), claire rĂ©vĂ©rence Ă  l’esprit de Rameau et de Watteau, la complicitĂ© des deux interprĂštes rayonnent d’une mĂȘme ardeur, souvent plus mesurĂ©e et mieux ciselĂ©e chez Sol Gabetta dont on ne cesse de se dĂ©lecter de la grĂące intĂ©rieure et du caractĂšre d’urgence enflammĂ©e ; l’épure, le sens de la fulgurance, comme le picaresque de la SĂ©rĂ©nade (habanera avec effet de mandoline) fourmille d’éclats Ă  la façon des Français baroques (on pense davantage Ă  Couperin qu’à Rameau, dans cette alliance ineffable entre langueur mĂ©lancolique et panache ironique). Puis, la libĂ©ration (cadence du 3Ăš et dernier mouvement) est rĂ©servĂ©e au violoncelle, lĂ  encore d’une fiertĂ© latine (espagnole, proche d’IbĂ©ria) que la violoncelliste illumine avec cette tendresse fluide et intĂ©rieure qui est sa marque. Aux cordes rubanĂ©es, d’une exquise langueur chantante rĂ©pond parfois un piano trop dur auquel Ă©chappe Ă  notre avis, le ton de saturnisme lunaire et nostalgique du Pierrot que Debussy avait imaginĂ© en second plan.
La rĂ©vĂ©lation de la soirĂ©e demeure la Sonate de Poulenc, aussi flamboyante (et parfois bavarde) qu’oubliĂ©e depuis sa crĂ©ation en 1949. Poulenc se rapproche du cercle de Debussy et Ravel car il apprit le piano avec Ricardo Viñes, – immense interprĂšte des deux ainĂ©s de Poulenc. En 4 mouvements, chacun trĂšs caractĂ©risĂ© et riche en contrastes, la FP 143 collectionne rythmes et atmosphĂšres mais sait aussi plonger dans la tendresse qui berce en une gravitĂ© saisissante (Cavatine). Agile et volubile, inspirĂ© et complice, le duo Gabetta / Chamayou convainc du dĂ©but Ă  la fin par ses allers retours percutants, dessinĂ©s, d’une nervositĂ© affectueuse.
Dernier volet de ce triptyque chambriste Ă  Saanen, la Sonate pour violoncelle de Chopin (1848) Ă©crite pour le virtuose et ami lillois Auguste-Joseph Franchomme. DerniĂšre des quatre Sonates, la Sonate opus 65 Ă©tonne par la fusion trĂšs rĂ©ussie entre les deux instruments, un accord qui retrouve l’entente de la Sonate de Debussy : s’y affirme ce goĂ»t de l’équilibre formel (peut-ĂȘtre inspirĂ© par le traitĂ© de Cherubini que le dernier Chopin lit et relit comme pour mieux structurer ses derniĂšres Ɠuvres
 surtout celles non strictement pianistiques). Le sens du phrasĂ© propre Ă  Sol Gabetta facilite l’élucidation du rubato chopinien que beaucoup de ses confrĂšres et consƓurs ne maĂźtrisent pas avec autant d’évidence : comme souvent dans son jeu intĂ©riorisĂ©, le chant du violoncelle semble surgir de l’ombre, portĂ©, incarnĂ© par une Ă©nergie viscĂ©rale, organique. On y remarque en particulier la valse languissante du trio dans le Scherzo ; surtout l’entrain et la vivacitĂ© du Finale oĂč rayonne l’entente idĂ©ale des deux artistes. On aime Ă  Gstaad le dĂ©fi des duos de musiciens : ce soir, l’intelligence en partage et le sens d’une mĂȘme musicalitĂ© expressive font la valeur de ce programme. L’esprit de Paris s’est incarnĂ© dans l’élĂ©gance et la profondeur, grĂące Ă  deux interprĂštes heureux de jouer ensemble.

 

 

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BERTRAND CHAMAYOU, alchimiste ravélien
Le lendemain, autre programme, autre lieu, mais les festivaliers retrouvent Bertrand Chamayou pour son rĂ©cital en soliste, vendredi 26 juillet, dans la petite Ă©glise de Rougemont, dont le volume de la nef est couronnĂ© par la figure d’un sublime Christ sur la croix dont le dessin est du dĂ©but XVIIĂš. Le programme est ambitieux et s’ouvre d’abord par Schumann. A l’écoute de Carnaval principalement, la schizophrĂ©nie double de Robert le romantique, alternativement Florestan et Eusebius nous paraĂźt dĂ©pourvue de nuances troubles, trop marquĂ©e, trop sĂšchement assĂ©nĂ©e. Dommage. Par contre, aprĂšs la pause, un tout autre univers nous est rĂ©vĂ©lĂ© sous les doigts plus naturels et comme frappĂ©s d’évidence du pianiste français : les 5 joyaux de « Miroirs » de Ravel (1906) Ă©blouissent par leur justesse, un flux organiquement captivant, des nuances infinies qui ciselĂ©es dans la rĂ©sonance et les couleurs, miroitent : ils nous invitent au grand banquet des scintillements ravĂ©liens.

 

 

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Aucun doute, Bertrand Chamayou se montre immense poĂšte, alchimiste Ă©vocateur, Ă  la fois passeur des sortilĂšges et grand ambassadeur du sorcier Ravel. On y perce le secret d’épisodes suspendus et picturaux dont le gĂ©nie de la ligne et des impulsions esquissĂ©es, compose pourtant une cathĂ©drale harmoniquement subtile et onirique, aux caractĂšres et accents fermes et nets, Ă  couper le souffle. Le jeu est solide et il respire. Le sĂ©rieux, la probitĂ© voire le scrupule du pianiste en comprennent et les Ă©quilibres millimĂ©trĂ©s et la brillance Ă©vanescente. En surgit un Ravel Ă  la fois cĂ©rĂ©bral et sensuel dont l’esprit des couleurs vibre, s’exalte, ambitionne un nouveau monde ; quand l’élan et l’audace des harmonies toujours imprĂ©visibles font imploser l’assise et l’architecture. On connaĂźt les deux fragments que Ravel orchestra par la suite : Une barque sur l’ocĂ©an et Alborada del Gracioso (Aubade du bouffon).
Ecouter ce soir Ă  Rougemont, l’intĂ©gralitĂ© du cycle des 5 piĂšces relĂšve d’une expĂ©rience singuliĂšre oĂč le compositeur semble rĂ©inventer tout le langage musical pour piano. On s’y berce de sonoritĂ©s Ă  la fois enveloppantes et Ă©cumantes, enivrĂ©s par un pur esprit expĂ©rimental. La libertĂ© harmonique sous les doigts flexibles, facĂ©tieux, enchanteurs du pianiste, saisit immĂ©diatement : on y perçoit un Ravel, grand prĂȘtre des images et illusions, peintre des modernitĂ©s et du futur qui ose plus loin que Debussy. Ses Miroirs dĂ©voilent le son de l’invisible et de l’inconnu, selon la conception d’un aigle agile et visionnaire, libĂ©rĂ© de toute entrave, et narrative et stylistique. « Noctuelles » expriment l’envol des papillons noctambules, leur lĂ©gĂšretĂ© dĂ©sirante ; « Oiseaux tristes » (dĂ©diĂ© au crĂ©ateur Riccardo Viñes), touche au cƓur de la magie animaliĂšre qui inspire et rĂ©vĂšle un Ravel ornithologue : Bertrand Chamayou sublime le chant solitaire d‘oiseaux dĂ©sespĂ©rĂ©s saisis par la chaleur de l’étĂ© (quoi de plus actuel au moment oĂč une canicule terrifiante s’abat sur l’Europe?) : c’est la plus courte piĂšce
 et la plus bouleversante.
Les couleurs d’ « Une barque sur l’ocĂ©an
 » (dĂ©diĂ© au peintre Paul Sordes du groupe des Apaches) envoĂ»tent par leurs balancements marins, Ă©perdus, suspendus, enivrants. « L’Aubade du bouffon » (/Alborada del Gracioso) semble citer Chabrier, modĂšle pour Ravel et premier compositeur Ă  ouvrir dans les champs français, la grande perspective des rythmes hispaniques : le nerf et le sens du dessin leur confĂšrent ici, sous les doigts magiciens de Bertrand Chamayou, une carrure et un allant, phĂ©nomĂ©naux. Enfin, « La vallĂ©e des cloches » dĂ©ploie cette sensualitĂ© ondulante, serpent harmonique qui sĂ©duit, tout en fermetĂ© onirique et qui au final, fait imploser la forme. Conception et geste fusionnent : ils Ă©clairent combien le sens de la musique ravĂ©lienne est pictural, synthĂšse inouĂŻe du Monet coloriste et du Picasso, concepteur rĂ©formateur. La sĂ©quence relĂšve du prodige et confirme dĂ©finitivement l’adĂ©quation comme les affinitĂ©s de Bertrand Chamayou avec l’auteur de Gaspard de la nuit. Les effets de miroir se poursuivent prĂ©cisant d’autres filiations que l’on ne soupçonnait guĂšre : aux cloches ravĂ©liennes rĂ©pondent celles (pourtant plus tardives) d’un Saint-SaĂ«ns, lui aussi soucieux de couleurs comme de rĂ©sonances (« Les cloches de Las Palmas »). Voici donc l’auteur de Samson et Dalila mis au parfum de l’innovation
 en bis de ce rĂ©cital saisissant, la rare toccata du Tombeau de Couperin, ultime offrande ravĂ©lienne oĂč l’espace et le temps deviennent couleurs et mouvements. RĂ©cital mĂ©morable.
 

 

 

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MOZART INCANDESCENT
Le lendemain (samedi 27 juillet 2019) retour dans l’église de Saanen. Lever de rideau des plus engageants, l’ouverture des Nozze di Figaro trĂ©pigne et fait claquer les tutti, – l’orchestre sur instruments d’époque La Cetra ne manque pas de nervositĂ© ; c’est une prĂ©paration idĂ©ale et trĂšs dramatique pour l’apparition de la diva française Patricia Petibon dont la silhouette relĂšve d’une pythie hallucinĂ©e, sorte d’extraterrestre de passage, engagĂ©e dans un chant surexpressif, Ă  la gestuelle volontaire.

 

 

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La chanteuse a du chien et du tempĂ©rament. Par respect du public et de la musique, elle leur donne tout. Fabuleuse crĂ©ature dĂ©lirante plutĂŽt que cocotte statique, la cantatrice a construit un programme majoritairement mozartien qui va crescendo, depuis la langueur tendre et inquiĂšte de Barbarina (des Nozze justement), Ă  la solitude mĂ©lancolique de la Comptesse (Porgi amor : victime impuissante des dĂ©sillusions amoureuses). Puis c’est l’écriture parisienne du dernier Gluck en France (Paride ed Elena) dont on savoure l’esprit pastoral, la tendresse simple dont s’est tant dĂ©lectĂ© Rousseau.
La seconde partie affirme l’impĂ©tuositĂ© des instrumentistes, leur qualitĂ© roborative sous la direction parfois mĂ©canisĂ©e, un peu sĂšche et roide du chef en manque de nuances (symphonie VB 142 de Joseph Martin Kraus). Enfin, chauffĂ©e et prĂȘte Ă  en dĂ©coudre dans cette arĂšne nĂ©oclassique, pleine de furie comme d’élans vengeurs, « Sturm und drang » (tempĂȘte et passion), Patricia Petibon finit le portrait lyrique qu’elle avait amorcĂ© en premiĂšre partie : sa Giunia (Lucio Silla, premier seria d’une ardeur inĂ©dite alors) n’est que frĂ©missement et invocation sincĂšre ; l’imprĂ©cation d’Alceste « DivinitĂ©s du Styx » s’impose par sa noblesse et sa dĂ©sespĂ©rance ample.

 

 

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Mais l’acmĂ© de ce rĂ©cital qui cĂ©lĂšbre le style tragique et pathĂ©tique Ă  Paris propre aux annĂ©es 1770 et 1780, demeure Idomeneo, autre seria majeur de Mozart, en sa somptueuse parure orchestrale (l’ouverture majestueuse et impĂ©tueuse, mieux rĂ©ussie par La Cetra) : paraĂźt Elettra, victime haineuse et rageuse que son impuissance lĂ  encore rend inconsolable et persiflante, au bord de la folie : cette Électre de Mozart prolonge, en conclusion de tout l’opĂ©ra, la sĂ©rie des magiciennes baroques (les MĂ©dĂ©e, Alcina et Armide), pourtant solitaires et finalement dĂ©munies ; le chant se fait au delĂ  de l’invocation terrifiante (digne d’une Gorgone car elle Ă©voque la morsure des serpents), expression troublante d’une dĂ©pression personnelle : la furie est un ĂȘtre dĂ©truit. Formidable actrice au chant servant le texte, Patricia Petibon Ă©claire ce qui Ă  Paris Ă  la veille de la RĂ©volution, – comme ce soir Ă  Saanen, a troublĂ© le public : l’expression du tragique dĂ©sespĂ©rĂ©. PrĂ©sence et incarnation, irrĂ©sistibles.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, festivals. GSTAAD MENUHIN Festival, les 25, 26 et 27 juillet 2019. «  PARIS » : Debussy, Poulenc, Chopin / RAVEL, Saint-SaĂ«ns / Mozart, Gluck
 Sol Gabetta (violoncelle), Bertrand Chamayou (piano), Patricia Petibon (soprano). La Cetra (Karel Valter, direction). / Illustrations : © RaphaĂ«l Faux /   gstaadphotography.com / GSTAAD MENUHIN Festival 2019

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A VENIR... Le GSTAAD MENUHIN FESTIVAL se dĂ©roule en Suisse (Saanenland) jusqu’au 6 septembre prochain. Parmi les nombreux Ă©vĂ©nements musicaux annoncĂ©s, voici nos 10 coups de coeur Ă  ne pas manquer :

 

 

1
Samedi 3 août 2019
19h30, Eglise de Saanen
Musique de chambre
La Truite – Semaine française IV
Ibragimova, Power, Gabetta & Chamayou
Alina Ibragimova, violon
Charlotte Saluste-Bridoux, violon
Lawrence Power, alto
Sol Gabetta, violoncelle
Yann Dubost, contrebasse
Bertrand Chamayou, piano
Artist in Residence 2019

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/musique-de-chambre-03-08-19-2

 

 

2
Dimanche 11 août 2019
18h00, Eglise de Saanen
Concert orchestral
80 ans de Bartók à Gstaad – Bartók et la Suisse I
Bertrand Chamayou & Kammerorchester Basel
Bertrand Chamayou, piano
Artist in Residence 2019
Kammerorchester Basel

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/gala-concert-orchestral-11-08-19

 

 

3
Jeudi 15 août 2019
17h30, Tente du Festival de Gstaad
L’Heure Bleue
Gstaad Conducting Academy – Concert de clîture III
Gstaad Festival Orchestra
Etudiants de la Gstaad Conducting Academy

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/l-heure-bleue15-08-19

 

 

4
Samedi 17 août 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
PathĂ©tique – Manfred Honeck & Seong-Jin Cho
Gstaad Festival Orchestra II
Seong-Jin Cho, piano
Gstaad Festival Orchestra
Manfred Honeck, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-17-08-19

 

 

5
Vendredi 23 août 2019
19h30, Eglise de Saanen
GALA Concert orchestral
Cecilia Bartoli, mezzo-soprano
Vivaldi : airs d’opĂ©ras & concertos
Les Musiciens du Prince – Monaco
Andrés Gabetta, Violine & Konzertmeister

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/gala-concert-orchestral-23-08-19

 

 

6
Samedi 24 août 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Opéra version de concert
Carmen
Gaëlle Arquez, mezzo-soprano (Carmen)
Marcelo Alvarez, ténor (Don José)
Julie Fuchs, soprano (Micaëla)
Luca Pisaroni, baryton (Escamillo)
Uliana Alexyuk, soprano (Frasquita)
SinĂ©ad O’Kelly, mezzo-soprano (MercĂ©dĂšs)
Manuel Walser, baryton (Le DancaĂŻre)
Omer Kobiljak, ténor (Le Remendado)
Alexander Kiechle, basse (Zuniga)
Dean Murphy, baryton (MoralĂšs)
ChƓur philharmonique de Brno
Orchestre de l’OpĂ©ra de Zurich – Philharmonia Zurich
Marco Armiliato, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/opera-concertant-24-08-19

 

 

7
Vendredi 30 août 2019
19h30, Eglise de Saanen
Musique de chambre
Capriccioso – Daniel Lozakovich
Daniel Lozakovich, violon
Sergei Babayan, piano

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/musique-de-chambre-30-08-19

 

 

8
Samedi 31 août 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
Symphonie fantastique
Mikko Franck & Gautier Capuçon
Gautier Capuçon, violoncelle
Orchestre philharmonique de Radio-France (Paris)
Mikko Franck, direction
Symphonie Fantastique de Berlioz / Concertopour violoncelle n°1 de Saint-Saëns

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-31-08-19

 

 

9
Dimanche 1er septembre 2019
18h, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
De Wagner à Ravel – Classique France-Allemagne
Klaus Florian Vogt & Gergely Madaras
Klaus Florian Vogt, ténor
Airs de Parsifal, Lohengrin (Wagner) / Boléro de Ravel
Orchestre National de Lyon
Gergely Madaras, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-01-09-19

 

 

10
Vendredi 6 septembre 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
«Rach 3»
Myung-Whun Chung & Yuja Wang
Yuja Wang, piano
Staatskapelle Dresden
Myung-Whun Chung, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-06-09-19

 

 

 

 

TOUTES LES INFOS ET LES MODALITES DE RESERVATIONS
sur le site du GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2019
https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr

 

 

 

 

ORCHESTRE SYMPHONIQUE D’ORLÉANS : Concerto en sol majeur de RAVEL

ravel-maurice-portrait-compositeur-dossier-ravel-classiquenewsorleans-concert-septembre-2019-annonce-concert-classiquenews-octobre_embraquement_immediatORLEANS, Orch Symphonique. Les 12 et 13 oct 2019. RAVEL, DEBUSSY
 Pour son premier concert de la saison 2019 – 2020, l’Orchestre Symphonique d’OrlĂ©ans rend hommage au gĂ©nie de Ravel, inspirĂ© par l’AmĂ©rique, divin orchestrateur de Moussorgski
 Depuis sa crĂ©ation en 1921, l’Orchestre Symphonique d’OrlĂ©ans (OSO) perpĂ©tue une trĂšs active tradition orchestrale Ă  OrlĂ©ans. AprĂšs Jean-Marc Cochereau qui le porta pendant plus de 20 ans, Marius Stieghorst pilote aujourd’hui la phalange avec l’engagement et le sens des risques et des dĂ©fis qui assurent Ă  la formation sa vivacitĂ©. Actuellement chef assistant Ă  l’OpĂ©ra National de Paris, Marius Stieghorst (nĂ© en Allemagne, Ă  Kaiserslautern) a Ă©tĂ© Premier Kapellmeister et Directeur Adjoint de la musique Ă  OsnabrĂŒck, Allemagne. C’est un musicien expĂ©rimentĂ© qui maĂźtrise les enjeux de la direction lyrique et symphonique, sait transmettre, fĂ©dĂ©rer, impliquer.

 

1er concert de la saison 2019 2020 du Symphonique d’OrlĂ©ans

EMBARQUEMENT IMMÉDIAT

 

 

 

Ravel à l’honneur

 

 

Saison 19-20 OSO Pour chaque concert entre 60 et 80 instrumentistes, souvent anciens Ă©lĂšves du Conservatoire, dĂ©fendent les choix artistique du directeur musical. Le premier concert de la nouvelle saison 2019 2020, les 12 et 13 octobre 2019, intitulĂ© « embarquement immĂ©diat », invite en soliste la pianiste Maroussia Gentet dans le Concerto pour piano en sol majeur de Maurice Ravel dont le goĂ»t pour les rythmes exotiques, prĂ©cisĂ©ment amĂ©ricains (jazzy) renouvelle une Ă©criture d’un raffinement et d’un intimisme saisissants. Le sol majeur est achevĂ© en 1931, crĂ©Ă© en janvier 1932 (salle Pleyel), par Marguerite Long au piano et Ravel comme chef. C’est une fĂȘte « virtuose » (Ă  la Saint-SaĂ«ns) pour les vents de l’orchestre (particuliĂšrement sollicitĂ©s, exposĂ©s) et le piano, mais aussi dont l’élĂ©gance et l’esprit renvoient directement Ă  Mozart. Ravel partage avec ce dernier la sincĂ©ritĂ© et la vĂ©ritĂ© bouleversante d’une Ă©criture qui ne dĂ©crit pas, mais exprime, Ă©prouve, touche. Comme son second Concerto (composĂ© simultanĂ©ment), Ravel y dĂ©veloppe son enthousiasme fĂ©cond pour les Etats-Unis traversĂ© lors d’un sĂ©jour dĂ©cisif en 1928 : d’oĂč la prĂ©sence du jazz.

3 mouvements : Allegramente, Adagio assai (la main droite y déploie une mélodie déchirante par sa simplicité et sa tendresse en mi majeur : claire référence au mouvement lent du Quintette pour clarinette de Mozart), Presto.

Les autres Ɠuvres Ă  l’affiche de ce superbe programme, citent aussi l’énergie du jazz chez Chostakovitch (Tahiti Trot), comme elles soulignent le gĂ©nie du Ravel orchestrateur, immense crĂ©ateur Ă  la suite des couleurs et de la rĂ©volution des timbres opĂ©rĂ©s avant lui par Rameau au XVIIIĂš ou Berlioz au XIXù
 Tableaux d’une exposition de Moussorgski dans l’orchestration de Ravel. Programme incontournable.

 

 

 

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ORLEANS, Théùtre / Salle Touchard
SAMEDI 12 OCTOBRE – 20h30
DIMANCHE 13 OCTOBRE – 16h00

« EMBARQUEMENT IMMÉDIAT »
Marius STIEGHORST, direction

- Dimitri CHOSTAKOVITCH
Tahiti Trot

- Claude DEBUSSY
En bateau de la « Petite suite » (Orchestration : Henri BĂŒsser)

- Claude DEBUSSY
Golliwogg’s Cake-Walk de « Children’s corner » (Orchestration : AndrĂ© Caplet)

- Maurice RAVEL
Concerto pour piano en Sol Majeur
Maroussia GENTET, piano

Entracte

- Modeste MOUSSORGSKI
Tableaux d’une exposition (Orchestration : Ravel)

boutonreservationRÉSERVEZ VOTRE PLACE
sur le site de
l’Orchestre Symphonique d’OrlĂ©ans

  

 

octobre_embraquement_immediat

  

 

Saison 19-20 OSO Orchestre symphonique d orleans classiquenews annonce critique saison 2019 2020

 

 

  

 

CD, critique. RAVEL l’exotique. MUSICA NIGELLA (1 cd Klarthe records)

RAVEL exotique musica nigella critique cd annonce concerts classiquenews klarthe records critique classiquenews KLA083couv_lowCD, critique. RAVEL l’exotique. MUSICA NIGELLA (1 cd Klarthe records) – Belles transcriptions (signĂ©es TakĂ©nori NĂ©moto, leader de l’ensemble) dĂ©fendues par le collectif Musica Nigella : d’abord le triptyque ShĂ©hĂ©razade (1903) affirment ses couleurs exotiques fantasmĂ©es, tissĂ©es, articulĂ©es, soutenant, enveloppant le chant suave et corsĂ© de la soprano Marie Lenormand (que l’on a quittĂ©e en mai dans la nouvelle production des 7 pĂ©chĂ©s de Weill Ă  l’OpĂ©ra de Tours). En dĂ©pit d’une prise mate, chaque timbre se dessine et se distingue dans un espace contenu, intime, rĂ©vĂ©lant la splendeur de l’orchestration ravĂ©lienne ; dĂ©sir d’Asie ; onirisme de La FlĂ»te enchantĂ©e ; sensualitĂ© frustrĂ©e de L’indiffĂ©rent. La soliste convainc par son intelligibilitĂ© et la souplesse onctueuse de son instrument.

La sensualitĂ© aĂ©rienne, oxygĂ©nĂ©e de Ravel s’affirme dans l’introduction et allegro de 1905 – enchantement et sortilĂšges de la harpe ; volet central du cycle, les Trois poĂšmes d’aprĂšs MallarmĂ©, partitions de maturitĂ© de 1913 qui tĂ©moignent de l’extrĂȘme sensibilitĂ© du compositeur dans le choix de ses textes, eux-mĂȘmes porteurs d’un exotisme au delĂ  des clichĂ©s folkloriques. Solistes et instrumentistes en expriment le climat d’extase et d’adieu, la souplesse grave et amĂšre, parfois suspendue Ă©nigmatique (harmonies chromatiques de « Placet futile »), jusqu’au mystĂšre planant du dernier « Surgi de la croupe et du bond», Ă  la dĂ©clamation hallucinĂ©e comme une invocation « étrange »(dixit Ravel), vers l’autre monde
 Dommage nĂ©anmoins que le livret ne publie pas les textes complets.

Puis c’est le balancement lancinant de Tzigane (1924), Ă©noncĂ© comme une mĂ©lopĂ©e elle aussi Ă©trange, venue d’ailleurs, capable de dĂ©flagrations d’une sensualitĂ© torride dont la transcription ici exprime la texture brute, bel effet de timbres, et rĂ©vĂ©rence Ă  nouveau au talent du Ravel magicien des couleurs et des mĂ©lodies enchantĂ©es.

Illustrant le thĂšme d’un exotisme colorĂ©, la derniĂšre piĂšce Rhapsodie espagnole (1907), contemporaine de L’heure espagnole, plonge en plein rĂȘve ibĂ©rique de Ravel : chaque instrumentiste veille aux Ă©quilibres de l’émission, selon le caractĂšre de chacune des 4 sĂ©quences : langueur un rien inquiĂšte du PrĂ©lude Ă  la nuit ; Ă©noncĂ© subtil (arachnĂ©en) de la courte Malagueña ; qui comme la Habanera qui suit, exprime l’exquise tentation de Ravel pour l’allusion la plus onirique. Jamais strictement narratifs ou illustratifs, les instrumentistes de Musica Nigella savent mesurer ce qui se joue sous chaque note : l’éclosion d’un soupir, la respiration d’un court sentiment. Tout Ravel est lĂ  dans ce jeu des Ă©quilibres et des nuances, entre langueur, enchantement, ivresse et jubilation instrumentale. Superbe programme qui est donc comme une cĂ©lĂ©bration de l’invention et de la rĂ©volution ravĂ©liennes.

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CD, critique. RAVEL l’exotique. MUSICA NIGELLA (1 cd Klarthe records) – enregistrement rĂ©alisĂ© en juin 2018 en Pas-de-Calais.

Shéhérazade
Introduction et allegro
Trois poÚmes de Stéphane Mallarmé
Tzigane, Rapsodie de concert
Rapsodie espagnole

Ensemble Musica Nigella
Takénori Némoto, direction musicale et transcription
Marie Lenormand, mezzo-soprano
Pablo Schatzman, violon
Iris Torossian, harpe

https://www.klarthe.com/index.php/fr/enregistrements/ravel-lexotique-detail

CD, critique. Alain LefĂšvre, piano. MY PARIS YEARS (1 cd Warner classics, nov 2016)

LEFEVRE-ALAIN-cesar-franck-Prelude-choral-fugue-critique-cd-review-cd-classiquenews-alain_lefevre_my_paris_years_cover~2205CD, critique. Alain LefĂšvre, piano. MY PARIS YEARS (1 cd Warner classics, nov 2016). NĂ© Français mais quĂ©bĂ©cois de cƓur, le pianiste Alain LefĂšvre publie un album clĂ© dans son journal intime et artistique, totalement dĂ©diĂ© Ă  PARIS et donc intitulĂ© My Paris Years
 Aux cĂŽtĂ©s de ses propres compositions (prochain album Ă  venir sous la mĂȘme Ă©tiquette Warner classics), l’interprĂšte, dĂ©fenseur depuis toujours d’AndrĂ© Mathieu (avec lequel jouait son propre pĂšre), choisit ici des Ă©critures qui font sens, selon le thĂšme parisien : Satie (GymnopĂ©dies Ă©videmment), Ravel, Debussy et l’immense CĂ©sar Franck dont on se rĂ©jouit de rĂ©Ă©couter PrĂ©lude, Choral et fugue, morceau de choix et de fulgurance de plus de 20mn : sorte de plongĂ©e introspective postwagnĂ©rienne qui n’en finit pas d’interroger de souterraines perspectives. FidĂšle Ă  une maniĂšre qui lui est propre, Alain LefĂšvre en dĂ©roule l’écriture contrapuntique avec un soin de clartĂ© murmurĂ©e, une Ă©loquence feutrĂ©e qui sait aussi en souligner les vertiges comme la puissante architecture, en superposition et rĂ©bus, peu Ă  peu dĂ©mĂȘlĂ©s.

FRANCAIS ET QUEBECOIS… un album parisien en forme de rĂ©conciliation. Paris est un asile enracinĂ© dans son identitĂ© profonde, un temps malvĂ©cu en raison de l’arrogance française, surtout parisienne Ă  l’égard de sa seconde patrie, le QuĂ©bec. Mais comme toujours chez les Français qui suspectent et minimisent ce qu’ils ne voient pas immĂ©diatement, – l’éloignement les rend aveugles et crĂ©tins (il faut bien le dire), il suffit de retourner en terres quĂ©bĂ©coises pour comprendre l’amour de la nation francophone outre Atlantique pour la culture française et la langue de Baudelaire ou de Rimbaud. C’est donc dans une fluiditĂ© toute quĂ©bĂ©coise que le pianiste dĂ©ploie ses affinitĂ©s françaises. L’artiste dĂ©voile ce qui importe dans le fait d’ĂȘtre Français et QuĂ©bĂ©cois, un pur esprit de synthĂšse et de rĂ©conciliation, une fraternitĂ© musicale.
Les Satie prolongent ce goĂ»t du pianiste pour la lenteur et la suspension Ă©nigmatique. Les couleurs y sont lĂ  encore trĂšs nuancĂ©es et idĂ©alement dessinĂ©es sans incision, dans l’épaisseur de la suggestion. EsquissĂ©es, en demi teintes (N°2, « lent et triste »). La Pavane de Ravel nous fait entendre les rĂ©sonances de l’enfance rĂ©activĂ©e par un Ravel Ă©merveillĂ© et comme langoureux. Tandis que ses Debussy coulent comme une onde emperlĂ©e, Ă  l’articulation dĂ©taillĂ©e et chantante (« Arabesque »).

VoilĂ  donc un recueil on le rĂ©pĂšte clĂ© dans la carriĂšre du pianiste et de l’homme : Paris, en forme de cĂ©lĂ©bration, et aussi allusivement une maniĂšre d’hommage Ă  la mĂ©moire de son maĂźtre parisien, Pierre Sancan. Un tĂ©moignage pour la beautĂ© fraternelle et la cristallisation d’un idĂ©al français et quĂ©bĂ©cois : belle pierre Ă  l’édifice de la culture francophone quĂ©bĂ©coise, alors que se tourne avec dĂ©bats et frictions, la question de la laĂŻcitĂ© de l’Etat, de l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique.

 

 

 

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CD, critique. Alain LefĂšvre, piano. MY PARIS YEARS (1 cd Warner classics, nov 2016).

LIRE aussi notre critique du CD, Ă©vĂ©nement, critique. Mathieu : Concerto n°4 ; Rachmaninov : Rhapsodie op.43 – Jean-Philippe Sylvestre, piano / Orchestre MĂ©tropolitain / Alain Trudel, direction – 1 cd ATMA classiques / ACD22768 – novembre, 2018

 

 

 

LIVRE, Ă©vĂ©nement, annonce. D. E. INGHELBRECHT (1880-1965) : MOUVEMENT CONTRAIRE, SOUVENIRS D’UN MUSICIEN (La CoopĂ©rative)

ingelbrecht mouvement contraire editions la cooperative souvenir d'un chef critique annonce livre classiquenews DE Inghelbrecht critique livre classiquenews operLIVRE, Ă©vĂ©nement, annonce. D. E. INGHELBRECHT (1880-1965) : MOUVEMENT CONTRAIRE, SOUVENIRS D’UN MUSICIEN (La CoopĂ©rative). Dans Mouvement contraire ressuscite le Paris lĂ©gendaire de PellĂ©as, des Ballets Russes de Diaghilev puis des Ballets SuĂ©dois de Rolf de MarĂ©, de la crĂ©ation parisienne jalonnant les deux guerres du XXĂš. Les (trĂšs inspirĂ©es) Ă©ditions de La CoopĂ©rative rĂ©Ă©dite un texte majeur (et jusque lĂ  oubliĂ©) dans l’histoire de la musique Ă  Paris au XXĂš, les souvenirs du chef DĂ©sirĂ©-Émile Inghelbrecht, nĂ© en 1880, mort en 1965 et acteur principal Ă  l’OpĂ©ra-Comique, au TCE, Ă  la salle Pleyel, etc
, fondateur du National de France. Une personnalitĂ© du milieu musical Ă  Paris, proche de Debussy et de Ravel : un dĂ©fenseur zĂ©lĂ© et inspirĂ© de la crĂ©ation musicale dans la premiĂšre moitiĂ© du XXĂš siĂšcle, soit pendant la rĂ©volution esthĂ©tique orchestrĂ©e par Ravel et Debussy. Ses souvenirs Ă©ditĂ© Ă  la maturitĂ© et aprĂšs guerre en 1947, jette un regard amusĂ©, dans un style littĂ©raire original, sur les annĂ©es de jeunesse et de formations, les rencontres et les Ɠuvres clĂ©s dĂ©couvertes alors, le milieu des artistes Ă  l’époque d’un « ùge d’or » de la crĂ©ation musicale en France et surtout Ă  Paris. Sa position est privilĂ©giĂ©e : le gendre du peintre des chats Steinlen, et l’époux de la danseuse et chorĂ©graphe suĂ©doise Carina Ari (1897-1970) cĂŽtoie naturellement le tout Paris artistique, la ruche bouillonnante des planches et des salles de concerts. Du prĂ©sent qui le concerne Ă  la parution de l’ouvrage (au mitemps des annĂ©es 1940), Inghelbrecht remonte le fil de son histoire personnelle et artistique jusqu’à l’enfance. C’est une Ă©criture rĂ©trospective, du prĂ©sent aux origines. A rebours.

En 29 chapitres et un essai discographique, le texte rĂ©vĂšle un observateur plein d’humour, d’une perspicacitĂ© honnĂȘte et fidĂšle, un esprit libre Ă  la critique affĂ»tĂ©e, Ă  l’analyse facile et souvent juste sur les histoires humaines et le jeu du goĂ»t, sur les humeurs et les tendances du Paris « branché «  d’alors ; on y goĂ»te en particulier, les citations et commentaires concernant les gĂ©nies approchĂ©s, Debussy et Ravel (dont les Ă©lĂ©ments sur la vie sont des plus rares).

En couverture l’ancien Conservatoire de Musique de Paris, rue BergĂšre, en 1900, longuement Ă©voquĂ© par Inghelbrecht. une quarantaine de document iconographique complĂštent cette riche et indispensable Ă©vocation du Paris musical, vĂ©cu en son coeur artistique.

 
 
 

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LIVRE, Ă©vĂ©nement, annonce. D. E. INGHELBRECHT (1880-1965) : MOUVEMENT CONTRAIRE / SOUVENIRS D’UN MUSICIEN (La CoopĂ©rative) – ISBN 979-10-95066-26-2 – 320 pages, brochĂ©, sous jaquette illustrĂ©e, 21 €.

PLUS D’INFOS sur le site des Ă©ditions de La CoopĂ©rative :

https://www.editionsdelacooperative.com/découvrez-nos-auteurs/d-e-inghelbrecht/

 
 
 

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CD, Ă©vĂ©nement, critique. Maurice Ravel : 1875-1937 : Ma mĂšre l’Oye / ShĂ©hĂ©razade / Le Tombeau de Couperin, Orchestre Les SiĂšcles, FX Roth – (1 CD – Harmoni mundi / – Avril 2018)

ravel mamere loye oye critique cd review cd les siecles fx roth maestro clic de classiquenews compte rendu critique cd classqiue news musique classique newsCD, Ă©vĂ©nement, critique. Maurice Ravel : 1875-1937 : Ma mĂšre l’Oye / ShĂ©hĂ©razade / Le Tombeau de Couperin, Orchestre Les SiĂšcles, FX Roth – (1 CD – 56 mn – Harmoni mundi / HMM905281 – Avril 2018). Ma MĂšre L’Oye, ici, dans sa version complĂšte est ce ballet fĂ©erique dont chef et instrumentistes soulignent la richesse inouĂŻe, appelant le rĂȘve, l’innocence et l’émerveillement total ; les interprĂštes montrent combien Ravel inscrit la fable instrumentale dans l’intimitĂ© et la pudeur les plus ciselĂ©es, dans cette sensibilitĂ© active dont il a le secret. Rien n’est dit : tout est suggĂ©rĂ© et nuancĂ© avec le goĂ»t le plus discret mais le plus prĂ©cis.
La partition de 1912 marque une rĂ©volution dans l’esthĂ©tique symphonique française, – marquante par la cohĂ©rence et l’ambition du langage instrumental, marquante surtout par l’extrĂȘme raffinement de l’écriture qui explore et rĂ©invente, aprĂšs Rameau, Berlioz, les notions de couleurs, de nuances, de phrasĂ©s. Ravel est un peintre, d’une Ă©loquence vive, soucieux de drame comme de sensualitĂ© dans la forme. Il veille aussi Ă  la spatialitĂ© des pupitres, imagine de nouveaux rapports instrumentaux : c’est tout cela que l’étonnante lecture des SiĂšcles et de leur chef fondateur François-Xavier Roth nous invite Ă  mesurer et comprendre.

Ravel enchante les contes de Perrault
Magie des instruments historiques

 

ravel-maurice-portrait-compositeur-dossier-ravel-classiquenewsDĂšs le dĂ©but, l’orchestre chante l’onirisme par ses couleurs dĂ©taillĂ©s, la pudeur des secrets par des nuances infimes et murmurĂ©es ; cette Ă©lĂ©gance dans l’intonation qui fait de Maurice Ravel, le souverain français du rĂ©cit et du conte. La douceur magicienne se dĂ©voile avec une puissance d’évocation irrĂ©sistible (par la seule magie des bois : Pavane puis Entretiens de la Belle et de la BĂȘte) ; ainsi se prĂ©cise cette Ă©nigme poĂ©tique qui est au coeur de la musique, dans les plis et replis d’une Valse, claire et immĂ©diate Ă©vocation d’un passĂ© harmonique rĂ©volu ?, en sa voluptĂ© languissante et dansante.
Le geste du chef, les attaques des instrumentistes cultivent la transparence, la clartĂ©, un nouvel Ă©quilibre sonore qui transforment le flux en musical en respirations, Ă©lans, dĂ©sirs caressĂ©s, pensĂ©es, souvenirs
 FX Roth sur le sillon tracĂ© par Ravel fait surgir l’activitĂ© des choses enfouies qui ne demandaient qu’à ressusciter sous un feu aussi amoureusement sculptĂ©. MĂȘme tendresse et mystĂšre ineffable de « Petit Poucet » (hautbois puis cor anglais nostalgiques, prĂ©cĂ©dant les bruits de la nature la nuit,
 trĂšs court tableau qui prĂ©figure ce que Ravel dĂ©veloppera dans L’Enfant et les sortilĂšges). MĂȘme climat du rĂȘve pour « Laideronnette, impĂ©ratrice des Pagodes », autre songe enivrĂ© dont la matiĂšre annonce la texture de Daphnis et Chloé 
Voici assurĂ©ment une page emblĂ©matique de cet Ăąge d’or des la facture française des instruments Ă  vents (Roussel Ă©crit Ă  la mĂȘme pĂ©riode Le Festin de l’AraignĂ©e ; et Stravinksyn bientĂŽt son Sacre printanier, lui aussi si riche en couleurs et rythmes mais dans un caractĂšre tout opposĂ© Ă  la pudeur ravĂ©lienne).

La direction de François-Xavier Roth Ă©blouit par sa constance dĂ©taillĂ©e, murmurĂ©e, enveloppante et caressante : un idĂ©al de couleurs sensuelles et de nuances tĂ©nues, d’une pudeur enivrante.
D’un tempĂ©rament suggestif et allusif, Ravel atteint dans la version pour orchestre et dans le finale « ApothĂ©ose / le jardin fĂ©erique », un autre climat idĂ©al, berceau d’interprĂ©tations multiples, entre plĂ©nitude et ravissement. La concrĂ©tisation d’un rĂȘve oĂč l’innocence et l’enfance s’incarnent dans le solo du violon
 cĂ©leste, d’une tendresse enfouie (avant l’explosion de timbres en une conclusion orgiaque).

Magistral apport des instruments d’époque. A tel point dĂ©sormais que l’on ne peut guĂšre imaginer Ă©couter ce chef d’Ɠuvre absolu, sans le concours d’un orchestre avec cordes en boyau, bois et cuivres historiques.

Plus onctueuse encore et d’une lĂ©gĂšretĂ© badine qui enchante par la finesse de son intonation, la suite d’orchestre « Le Tombeau de Couperin », saisit elle aussi par la justesse du geste comme de la conception globale. L’orchestre se fait aussi arachnĂ©en et prĂ©cis qu’un
 clavecin du XVIIIĂš français, mais avec ce supplĂ©ment de couleurs et d’harmonies qui sont propres Ă  un orchestre raffinĂ©, d’autant plus suggestif sur instruments historiques. Le caractĂšre de chaque danse hĂ©ritĂ©e du siĂšcle de Rameau (Forlane, Menuet, surtout le Rigaudon final qui est rĂ©vĂ©rence Ă  Charbier et sa Danse villageoise
) s’inscrit dans une Ă©toffe filigranĂ©, intensifiant le timbre et l’élĂ©gance dans la suggestion. LĂ  encore, exigence esthĂ©tique de Ravel, le retour aux danses baroques s’accompagnent aussi d’une rĂ©vĂ©rence aux amis dĂ©cĂ©dĂ©s, comme un portrait musical et cachĂ© : Ă  chaque danse, l’ĂȘtre auquel pense Ravel. D’oĂč l’orthodoxie musicale du compositeur vis Ă  vis du genre : le Tombeau est bien cet hommage posthume au dĂ©funt estimĂ© (« tombĂ© sur le champs de bataille »). On peine Ă  croire que ces piĂšces initialement pour piano, trouve ainsi dans la parure orchestrale, une nouvelle vie. Leur identitĂ© propre, magnifiĂ©e par le chatoiement nuancĂ© des instruments historiques. Magistrale rĂ©alisation. Avec le cd Daphnis et ChloĂ©, l’un des meilleurs (Ă©galement saluĂ© par un CLIC de CLASSIQUENEWS).

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CLIC D'OR macaron 200CD, Ă©vĂ©nement, critique. Maurice Ravel : 1875-1937 : Ma mĂšre l’Oye / ShĂ©hĂ©razade / Le Tombeau de Couperin. 1 CD – 56 mn – Harmoni mundi / HMM905281 – Avril 2018 – CLIC de CLASSIQUENEWS.COM de mars 2019.

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tracklisting :

Ma mĂšre l’Oye
Ballet (1911-12)
1 – PrĂ©lude. TrĂšs lent / 3’05
2 – Premier tableau : Danse du rouet et scĂšne. Allegro / 1’58
3 – Interlude. Un peu moins animĂ© / 1’15
4 – DeuxiĂšme tableau : Pavane de la Belle au bois dormant. Lent / 1’38
5 – Interlude. Plus lent / 0’50
6 – TroisiĂšme tableau : Les Entretiens de la Belle et de la BĂȘte. Mouvement de valse modĂ©rĂ© / 4’00
7 – Interlude. Lent / 0’40
8 – QuatriĂšme tableau : Petit Poucet. TrĂšs modĂ©rĂ© / 3’32
9 – Interlude. Lent / 1’20
10 – CinquiĂšme tableau : Laideronnette, impĂ©ratrice des pagodes. Mouvement de marche / 3’24
11 – Interlude. Allegro / 1’07
12 – ApothĂ©ose : le jardin fĂ©erique. Lent et grave / 3’35

13 – ShĂ©hĂ©razade : Ouverture de fĂ©erie (1898) / 13’13

Le Tombeau de Couperin
Suite d’orchestre (1914-1917)
14 – I. PrĂ©lude. Vif : 3’00
15 – II. Forlane. Allegretto : 5’39
16 – III. Menuet. Allegro moderato : 4’42
17 – IV. Rigaudon. Assez vif : 3’16

CD Ă©vĂ©nement, critique. RAVEL : Daphnis et ChloĂ© – Les SiĂšcles, FX ROTH (1 cd HM Harmonia Mundi, 2016)

RAVEL daphnis chloe les siecles francois xavier roth orchestre classiquenews critique musique classique critique cd cd review classiquenews clic de classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. RAVEL : Daphnis et ChloĂ© (1 cd HM Harmonia Mundi, 2016). On ne cesse grĂące Ă  l’orchestre français Les SiĂšcles de mesurer l’apport et le bĂ©nĂ©fice des instruments d’époque : timbres intenses, mordants mieux caractĂ©risĂ©s, couleurs magnifiĂ©es, format sonore repensĂ©, Ă©quilibre et balance rĂ©Ă©valuĂ©s, rĂ©Ă©nergisĂ©s
 le spectre musical paraĂźt miraculeusement rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et notre Ă©coute donc notre connaissance des Ɠuvres s’en trouvent modifiĂ©es. Le bĂ©nĂ©fice nous semble essentiel, le plus grand apport en rĂ©alitĂ© depuis ces derniĂšres annĂ©es, s’agissant de la musique romantique et de la musique du XXĂš en France. De Berlioz Ă  Ravel, les champs nouvellement investis s’en trouvent prodigieusement ressuscitĂ©s. Et c’est Berlioz qui y gagne une expressivitĂ© dĂ©cuplĂ©e et donc un surcroĂźt de pertinence. Ce nouvel album Ravel confirme la justesse de la dĂ©marche interprĂ©tative et artistique des SiĂšcles tant en termes de couleurs, d’accents, de nuances, la partition en sort magnifiĂ©e et sa signification poĂ©tique, son architecture dramatique, revivifiĂ©es.
Berlioz, Ravel
 sont les champs investis et rĂ©ussis par Les SiĂšcles. On se souvient d’un album rĂ©jouissant dĂ©diĂ© au Sacre du Printemps de Stravinksy avec l’instrumentarium propre Ă  Paris au dĂ©but du XXĂš, instrumentarium pour lequel a composĂ© spĂ©cifiquement le compositeur russe ; ou encore un album superlatif rĂ©vĂ©lant comme une nouvelle Ɠuvre, La Mer de Debussy.

FX ROTH montre Ă  prĂ©sent tout ce que les timbres Ă©noncĂ©s par les instruments de facture historique apportent Ă  la comprĂ©hension des partitions : immĂ©diatement le gain en terme de transparence et de clartĂ©, d’activitĂ© intĂ©rieure, de lumiĂšre souterraine, d’architecture simultanĂ©e
 se prĂ©cise et s’affirme. Que l’on parle ici et lĂ  d’un Ravel rĂ©volutionnaire et pictural, coloriste et sensuel ; tout prend sens ici : les Ă©quilibres entre pupitres, la caractĂ©risation nuancĂ©e de chaque timbre et alliage de timbres, les phrasĂ©s, l’intention et la direction de la musique, la formidable spatialisation entre cordes, bois, cuivres, s’en trouvent Ă©lucidĂ©s, mieux dĂ©finis ; et c’est tout l’esthĂ©tisme de Raveil qui surgit sans sa fabuleuse verve magicienne. D’autant que l’orchestre rĂ©uni pour le ballet Daphnis et ChloĂ© est l’un des plus importants conçus par Maurice Ravel, fier Ă©quivalent de Richard Strauss
 mais dans cette ivresse scintillante et sonore qui lui est propre. A l’extase plurielle des timbres, – cette palette mobile et continuellement chamarĂ©e, rĂ©pond aussi le geste mĂȘme du chef et des instrumentistes : plus caractĂ©risĂ©, plus fragile, plus raffinĂ© dans la projection sonore, mais naturellement expressif
 chaque Ă©pisode dramatique gagne un tension supplĂ©mentaire et dĂšs le dĂ©but nous baignons dans la texture opalescente et colorĂ©e d’un orchestre aĂ©rien, suspendu, d’une voluptĂ©, somptueusement chantante.

ravel-maurice-portrait-compositeur-dossier-ravel-classiquenewsDans la transparence et la prĂ©cision, l’orchestre Les SiĂšcle dĂ©voile le gĂ©nie du Ravel poĂšte quand il narre ; jamais dĂ©coratif ou dĂ©monstratif : purement poĂ©tique, cristallisant des instants d’intense Ă©motion. PanthĂ©iste, forge paĂŻenne dont le souffle est celui mĂȘme de la Nature enchanteresse, la partition en 3 parties, est portĂ©e par une vivacitĂ© primitive, essentiellement dansante. Le ballet dans son Ă©coulement est un Ă©cho du Sacre de Stravinsky (partition postĂ©rieure de 1913, dont il partage le goĂ»t des instruments parisiens alors superlatifs au dĂ©but du XXĂš), mais en plus tendre et en plus onctueux, oĂč surgit des accents d’une profonde et fugace fragilitĂ©. AprĂšs la danse grotesque (et raillĂ©e) de Dorcon le jaloux; aprĂšs l’éloquence enivrante de Daphnis; le duo Daphnis et ChloĂ©, puis la danse de Lyceion, s’étire et se dĂ©ploie la grande voile onirique du soir, vaisseau orchestral porteur de mystĂšre
 Tout Ravel est lĂ  dans cette plongĂ©e irrĂ©elle et viscĂ©ralement magicienne (oĂč les nymphes rendent hommage au dieu Pan). A travers l’union des amants, l’éternitĂ© de leur amour fusionnel, Ravel fait surgir l’énigme absolue du dĂ©sir en partage et aussi l’écrin qui le prĂ©serve, le chant langoureux, – antique- d’une Nature omniprĂ©sente, perceptible dans la succession ininterrompue des Ă©pisodes contrastĂ©s.

 
 
 

FX Roth dĂ©voile la magie des timbres d’époque

Ravel panthĂ©iste, jusqu’à l’ivresse


 
 
 

Comme un peintre douĂ© pour les atmosphĂšres les plus tĂ©nues, Ravel a composĂ© une partition chatoyante et climatique aux changements et mĂ©tamorphoses permanents. L’instrumentation y est prodigieusement raffinĂ©e (mĂȘme si D’Indy, sĂ»rement jaloux reproche Ă  Ravel, l’usage systĂ©matisĂ© de la 4Ăš trompette !)
 c’est un rĂȘve ou un songe comme vĂ©cu Ă©veillĂ©, auquel le chant vocalisĂ© (non articulĂ© et sans texte) du chƓur apporte une couleur extatique propre (a capella dans la partie centrale : invocatrice, implorative, hallucinĂ©e
), creusant encore les effets de spatialisation (depuis la coulisse). Roth et les couleurs / timbres rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s de l’orchestre Les SiĂšcles, prĂ©cisent de nouvelles filiations ravĂ©liennes, celles-lĂ  mĂȘme qui convoquent dans un collectif flamboyant les grands poĂštes russes : Moussorgski, Rimsky et Stravinsky
 la culture, le gĂ©nie et l’intelligence des climats, l’hypersensiblitĂ© instrumentale du compositeur se dĂ©voilent sous un nouveau jour. Avec dans la rĂ©alisation poĂ©tique, le surgissement de l’effroyablement expressif et de l’étrangetĂ© presque exotique (« Lent », conclusion du II, avec ses Ă©lĂ©ments « insolites »). 
 
 

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Tout semble prĂ©parer Ă  la magie pure du lever du jour (plage 15), hymne irrĂ©sistible au miracle d’une Nature enfin harmonisĂ©e, magicienne lĂ  aussi : bercĂ©e par son propre rĂȘve (flĂ»te, clarinette
), l’orchestre atteint Ă  l’ivresse sonore, en une texture claire, transparente, scintillante, Ă  la fois profilĂ©e et enveloppante.

Langoureux, d’une Ă©motivitĂ© Ă  fleur de peau, dans des pianissimi Ă  peine perceptibles (Nocturne, 9, avec machine Ă  vent), mais idĂ©alement suggestifs, l’orchestre ne dĂ©crit pas, n’évoque pas : il exprime chaque enjeu de la partition, qu’il s’agisse de la puretĂ© amoureuse ; de l’ivresse onirique, de l’enchantement miraculeux (lever du jour au III, plage 15). De cette pure extase chorale et orchestrale, le chef nous mĂšne avec son orchestre scintillant jusqu’à l’orgie et la transe organique de la danse finale : la palette sonore est Ă©blouissante et subtilement investie.

CLIC D'OR macaron 200Voilà une nouvelle version désormais de référence, tant dans le raffinement de sa réalisation instrumentale, le chef sait repréciser les enjeux esthétiques et la poétique essentielle de la partition conçue par Ravel et créée sous la direction de Pierre Monteux, pour les Ballets Russes, en 1912.

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CD, Ă©vĂ©nement. MAURICE RAVEL (1875-1937) : Daphnis et ChloĂ©, ballet intĂ©gral. Les SiĂšcles ; Ensemble Aedes ; Marion Ralincourt, flĂ»te. François-Xavier Roth, direction. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistrements live, 2016 Ă  la Philharmonie de Paris, Ă  la CitĂ© de la Musique de Soissons, au ThĂ©Ăątre ImpĂ©rial de CompiĂšgne
 DurĂ©e : 55mn. CLIC de CLASSIQUENEWS

 
 
 
 
 
 

Compte-rendu, opĂ©ra. LYON, OpĂ©ra. Ravel, L’heure espagnole, 17 nov 2018. Orchestre de l’OpĂ©ra de Lyon, Jonathan Stockhammer

Compte-rendu critique. OpĂ©ra. LYON, Ravel, L’heure espagnole, 17 novembre 2018. Orchestre de l’opĂ©ra de Lyon, Jonathan Stockhammer. Deux ans aprĂšs le magnifique Enfant et les sortilĂšges, la mĂȘme Ă©quipe reprend le premier opĂ©ra de Ravel et renouvelle l’enchantement prĂ©cĂ©dent. Une rĂ©ussite exemplaire et un spectacle magique pour les oreilles et les yeux. Sur scĂšne c’est le mĂȘme dispositif ingĂ©nieux qui nous avait ravi deux ans auparavant. L’orchestre est de nouveau sur la scĂšne, masquĂ© par un tulle qui occupe l’essentiel de l’espace, un dĂ©cor minimaliste (des escaliers pivotants, des cartons qui reprĂ©sentent des horloges), l’essentiel Ă©tant projetĂ© sur le tulle.

  
 
 

RAVEL Ă  LYON : Heure enchanteresse

  
 
 

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L’univers fĂ©Ă©rique de GrĂ©goire Pont, Ă  mi-chemin entre le cinĂ©ma cartoonesque et les jeux de lumiĂšre d’une prĂ©cision exceptionnelle, ne laisse au spectateur aucun temps mort, en collant comme jamais Ă  la musique raffinĂ©e de Ravel et au livret Ă©lĂ©gant de Nohain qui repose pourtant sur une intrigue dramatiquement mince, mais enchante par les nombreuses rĂ©fĂ©rences littĂ©raires et les savoureux jeux de mots. La rĂ©alisation est d’autant plus exemplaire que la briĂšvetĂ© de l’Ɠuvre interdit toute facilitĂ© gratuite que permet la virtuositĂ© d’une technique dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ©e. On est en effet littĂ©ralement emportĂ© par ce dĂ©luge d’images qui Ă©voque l’univers d’un Tim Burton et qui mĂ©riterait pour chacune un commentaire circonstancié : les dĂ©licats jeux d’ombre, les changements de dĂ©cor Ă  vue (quand celui-ci se met en branle pour Ă©voquer le mal de mer ou que les horloges gĂ©antes se mettent Ă  tancer, puis se transforment en gratte-ciel new-yorkais), l’arrivĂ©e du poĂšte Gonzalve annoncĂ©e par un petit film en noir et blanc. On est face au mĂȘme univers graphique flamboyant, fourmillant de dĂ©tails fascinants dans lequel les interprĂštes se dĂ©placent avec une aisance confondante, grĂące Ă  une direction d’acteurs d’une prĂ©cision horlogĂšre. Le travail exceptionnel de James Bonas doit ici ĂȘtre saluĂ©, tout comme les merveilleux costumes de Thibault Vancraenenbroeck.
Le contexte hispanique est illustrĂ© certains dĂ©tails croustillants (les cornes de taureau du muletier par exemple), tandis que l’ensemble est transfigurĂ© par l’univers fabuliste animalier (Torquemada en souris, Gonzalve en lapin, Concepcion en chatte et Don Gomez en cochon), dans un vĂ©ritable festival de sons et lumiĂšres (de Christophe Chaupin), on ne peut plus idoine dans la ville qui en est le plus beau symbole. Pour cette Ɠuvre singuliĂšre oĂč la dĂ©clamation est presque plus importante que le chant Ă  proprement parler (Ă  l’exception du magnifique quintette final), les interprĂštes ont dĂ©ployĂ© un raffinement et un jeu scĂ©nique exemplaires, d’une justesse vraiment remarquable. ClĂ©mence Poussin campe une Concepcion plus vraie que nature : timbre clair, diction et projection idĂ©ales ; Quentin Desgeorges est un poĂšte attachant Ă  la voix sonore et affirmĂ©e, doublĂ© d’un acteur irrĂ©sistible ; habituĂ© aux productions du Studio OpĂ©ra (il avait magnifiquement tirĂ© son Ă©pingle du jeu dans la fĂ©Ă©rique Belle au bois dormant de Respighi la saison derniĂšre), GrĂ©goire Mour est un Torquemada Ă  la voix ductile et charmante, tandis que la verve comique de Martin HĂ€ssler en Don Gomez fait des merveilles, malgrĂ© de lĂ©gers dĂ©fauts dans la prononciation du français, dĂ©faut qui ne transparaĂźt guĂšre chez Christoph Engel qui assure une prĂ©sence vocale et scĂ©nique tout en sobre retenue.
Dans la fosse, Jonathan Stockhammer conduit avec grĂące, justesse, dans ses moindres nuances de timbre et de rythme, les forces en grande forme Orchestre de l’opĂ©ra de Lyon, contribuant Ă  parfaire une production qui mĂ©rite tous les Ă©loges.

  
 
    
 
 

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Compte-rendu. Lyon, OpĂ©ra de Lyon, Ravel, L’heure espagnole, 17 novembre 2018. ClĂ©mence Poussin (Concepcion), Quentin Desgeorges (Gonzalve), GrĂ©goire Mour (Torquemada), Christoph Engel (Ramiro), Martin HĂ€ssler (Don Gomez), GrĂ©goire Pont (concept et vidĂ©o), James Bonas (mise en scĂšnes), Thibault Vancraenenbroeck (dĂ©cors et costumes), Christophe Chaupin (lumiĂšres), Orchestre de l’opĂ©ra de Lyon, Jonathan Stockhammer (direction) / illustration : GrĂ©goire PONT / OpĂ©ra de Lyon / dĂ©cors pour L’Heure Espagnole 2018.Compte-rendu, opĂ©ra. LYON, OpĂ©ra. Ravel, L’heure espagnole, 17 nov 2018. Orchestre de l’OpĂ©ra de Lyon, Jonathan Stockhammer
 

  
 
    
 
 

CD, critique. RAVEL, DUPARC : Kozena, Ticciati (1 cd LINN)

CD, critique. RAVEL, DUPARC : Kozena, Ticciati (1 cd LINN). Percutant, vif argent, trĂšs dĂ©taillĂ© et expressif, le cycle en suite du ballet Daphnis et ChloĂ© (premiĂšre commande parisienne de Diaghilev Ă  un compositeur français pour la saison des Ballets Russes de 1912) percute et marque l’esprit par son relief trĂšs dĂ©monstratif. Pourtant il manque ici toute la sensualitĂ© trouble du Ravel Ă©perdu, dĂ©bridĂ©, mĂȘme si le finale se finit effectivement en une frĂ©nĂ©sie orgiaque (Ă  la maniĂšre de la Valse Ă  venir
).
ravel duparc kozena valses melodies robin ticciati belrin sinphonie orchester cd Linn critique cd cd review classiquenewsPuis vient les chansons de Henri Duparc (1848-1933) : l’Invitation au voyage est emblĂ©matique de tout le cycle ; si le chef dĂ©taille et articule le scintillement empoisonnĂ© Ă  l’orchestre (d’un voile post tristanesque) : Duparc, Ă©lĂšve de CĂ©sar Franck, est avec Chausson le plus wagnĂ©rien des compositeurs romantiques français, le mezzo charnu et d’une beautĂ© saisissante de Magdalena Kozena, pose problĂšme sur son articulation du français. On pert ici 60 % de la comprĂ©hension du texte : or alchimiste de la note et du texte, Du parc exige pour ĂȘtre rĂ©ussi, une maĂźtrise idĂ©ale de l’intelligibilitĂ© et d e l’intonation ; ainsi on reste trĂšs rĂ©servĂ© sur son articulation et l’intelligibilitĂ© du français. La diphtongue Ă©chappe totalement Ă  la chanteuse donnant ici, « ta moidre », au lieu de « ton moindre »  pourtant la couleur de la voix est proche du sublime, exprimant la dignitĂ© blessĂ©e, vĂ©nĂ©neuse d’un Duparc vĂ©ritablement envoĂ»tĂ© par Wagner.
PhydillĂ© (1882) est la plus convaincante, Ă©perdue, radicale, d’une passion lĂ  encore wagnĂ©rienne, et tristanesque : Duparc a fait le chemin et le pĂšlerinage de Bayreuth (avec Chabrier en 1879), au point, qu’il ne s’en remit jamais


Les Valses nobles et sentimentales font valoir le mĂȘme sens du dĂ©tail et du mordant expressif de l’Orchestre Deutsches Symphonie Berlin dont Robin Ticciati est devenu le directeur musical en titre depuis 2017 : si Daphnis est une immersion dans le grand bain hĂ©doniste et suave d’un Ravel presque lascif voire orgiaque (finale), ici rĂšgnent la ciselure et le raffinement des climats, d’une tendresse Ă©merveillĂ©e. CaractĂ©risĂ©e, pudique aussi, la direction s’affine et atteint Ă  cette cristallisation suggestive dont Ravel, conteur magicien dĂ©tient la secret. L’écoute approfondie met en lumiĂšre les qualitĂ©s du chef en terme de flexibilitĂ© et d’accents par sĂ©quence, avec un souci de respect des indications dynamiques.

Belle lecture et surtout bel engagement pour la musique française postromantique et moderne. Reste que la transition entre la derniĂšre des chansons de Duparc (PhydillĂ©) enchainĂ©e directement Ă  la vivacitĂ© expressive et pleine de panache provocant des Valses de Ravel, n’est pas une continuitĂ© des plus heureuses. Petite erreur dans la conception du programme.

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CD, critique. Ravel & Duparc: « Aimer et mourir » – Danses et mĂ©lodies. Magdalena KoĆŸenĂĄ, mezzo. Deutsches Symphonie-Orchester BERLIN. Robin, Ticciati, direction – 1 cd LINN records

+ d’infos sur le site de LINN records
http://www.linnrecords.com/recording-aimer-et-mourir.aspx

Lyon : L’Enfant et les SortilĂšges de Ravel et Colette


ravel-maurice-enfant-sortileges-opera-582-390-homepageLYON, OpĂ©ra. Ravel : L’Enfant et les sortilĂšges : 1er-5 novembre 2016.
Lyon affiche l’un des sommets lyriques du XXĂš siĂšcle français : ciselĂ©, miniaturiste 
 fruit de la collaboration enchantĂ©e entre Colette qui signe le livret et Maurice Ravel. Pour se faire, les jeunes chanteurs du Studio de l’OpĂ©ra de Lyon s’impliquent et prĂ©sentent leur travail vocal et dramatique dans une nouvelle production. Dans une grande maison normande, un enfant paresseux est sommĂ© par sa mĂšre de rester dans sa chambre jusqu’au dĂźner. RestĂ© seul, submergĂ© par la colĂšre, il s’attaque alors aux objets et animaux qui l’entourent, arrachant les pages de son livre, brisant sa tasse chinoise, martyrisant l’Ă©cureuil capturĂ© la veille. Mais alors qu’il s’effondre sans forces dans un fauteuil, les objets soudain s’animent, bien dĂ©cidĂ©s Ă  se venger de l’enfant qui les fait souffrir


Une féérie lyrique
Dans un univers domestique familier, le merveilleux jaillit brusquement des objets les plus anodins, soudain muĂ©s en personnages truculents : la ThĂ©iĂšre, qui s’adresse Ă  l’Enfant dans un dĂ©licieux franglais, l’ArithmĂ©tique rĂ©citant des calculs totalement erronĂ©s, la Rainette bĂ©gayant joyeusement… Ravel s’amuse des idĂ©es fantasques de Colette en multipliant les rĂ©fĂ©rences : du jazz au baroque, de la polka Ă  la valse en passant par un duo miaulĂ©, sa partition entremĂȘle les genres musicaux. Dans la production lyonnaise, l’imagerie projetĂ©e double l’action des acteurs chanteurs soulignant les Ă©pisodes (nombreux) de pure poĂ©sie. L’enchantement Ă©tend son empire fantastique irrĂ©el Ă  mesure que la musique de Ravel brosse le portrait de chacun des acteurs d’un monde enchantĂ© jusque lĂ  inaccessible, invisible. C’est un dĂ©voilement spectaculaire qui passe par la magie de la musique.


L’Enfant et les SortilĂšges Ă  l’OpĂ©ra de Lyon

4 représentations
Les 1er, 2, 4 et 5 novembre 2016

Direction musicale : Kazushi Ono et Philippe Forget
Mise en espace : James Bonas
Solistes du Studio de l’OpĂ©ra de Lyon
Choeur et orchestre de l’OpĂ©ra de Lyon

Fantaisie lyrique en 2 parties, 1925
Livret de Colette
En français
Nouvelle production

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RAVEL ET L’OPERA
 LABYRINTHE D’UNE PENSEE EXIGEANTE. A la diffĂ©rence du piano qui n’inspire plus le compositeur Ă  partir de 1920, la voix et son prolongement dramatique, occupent sa vie durant, l’auteur de l’Enfant et les sortilĂšges. C’est une passion continue, dĂ©clarĂ©e, qui par perfectionnisme, ne trouvant pas tout de suite, une forme nouvelle capable de renouveler un genre qui n’a guĂšre changĂ©, et mĂȘme qui n’a pas â€œĂ©voluĂ© d’un pouce”, ne se concrĂ©tise que sur le tard, Ă  l’époque de la pleine maturitĂ©. Certes il y eut les cycles courts, exercices plutĂŽt qu’aboutissements, tous expressions d’une passion Ă  demi assouvie: ShĂ©hĂ©razade dĂšs 1898, puis, entre autres, ses trois cantates pour le Prix de Rome: Myrrha (1901), d’aprĂšs le Sardanapale de Byron, Alcyone (1902) d’aprĂšs Ovide, Alyssa (1903), soit trois essais lyriques qui n’eurent coup sur coup, aucun effet sur le jury du Prix. Avec le scandale que l’on sait, prĂ©cipitant mĂȘme le destin du Concours, taxĂ© de ringardisme injuste et dangereux.

Une Heure exquise : De L’heure espagnole à L’enfant cruel et puni

Ravel pense surtout Ă  fusionner action et musique, dans le sens d’une parfaite fluiditĂ©, et d’un accomplissement immĂ©diat. Pas de contraintes, aucune pression du cadre, quel qu’il soit. Le compositeur fut-il comme on l’a dit, convaincu par le cinĂ©ma, au point d’y reconnaĂźtre un moment “la forme” tant recherchĂ©e? Peut-ĂȘtre.
Quoiqu’il en soit, les premiĂšres mentions autographes de L’heure espagnole, indiquent cet esprit allant de la partition, portĂ©e par une action non contrainte, “lĂ©gĂšre et bon enfant”. Pauvre Ravel: quand il propose son oeuvre Ă  l’OpĂ©ra-Comique, les censeurs crient tout d’abord, Ă  la vulgaritĂ© devant un sujet oĂč il est question d’amant cachĂ© dans une horloge et que l’on transporte jusqu’à la chambre de l’épouse. Mais la premiĂšre a lieu le 19 mai 1911.

Ravel s’est longuement expliquĂ©. AprĂšs le scandale des Histoires naturelles dont la prosodie prĂ©pare directement celle de L’heure espagnole, et le quiproquo sur ses rĂ©elles intentions, le compositeur a prĂ©cisĂ© l’objet de sa premiĂšre oeuvre thĂ©Ăątrale. C’est une relecture du buffa italien, dans le style d’une conversation, oĂč le chant est proche d’un parlando expressif, souvent ironique voire sarcastique: d’une finesse inaccessible et redoutablement pertinente, le compositeur aime souligner le “mĂ©lange de conversation familiĂšre et de lyrisme ridicule”. Ravel parle d’une fantaisie burlesque qui prolonge l’expĂ©rience du Mariage de Moussorsgki, un compositeur dont il se sent proche. Les lignes vocales ondulent, se cabrent avec Ă©lĂ©gance, favorisant les portamentos; l’articulation s’autorisent des contractions de syllabes, des prĂ©cipitĂ©s dĂ©clamatoires expressifs. Ici, l’épouse, Conception, aussi sĂ©duisante qu’infidĂšle,  mariĂ©e Ă  Torquemada, l’horloger de TolĂšde, Ă©reintĂ©e par les beaux parleurs Inigo et Gonzalve, qui ne concrĂ©tisent jamais, minaude et se fixe sur le muletier Ă  l’allure chaloupĂ©e, Ramiro, un costaud pudique Ă  son goĂ»t.
L’humour ravĂ©lien, dĂ©licat et subtil qui jubile Ă  jouer des registres et des degrĂ©s du comique, enchante Koechlin et FaurĂ© mais exaspĂšre Lalo que le style pincĂ© et raide de Ravel, agace comme d’ailleurs bon nombre de critiques dĂ©contenancĂ©s: il parle d’un style qui serait un nouveau PellĂ©as, â€œĂ©troit, menu, Ă©triquĂ©â€. D’ailleurs, l’inimitiĂ© de Lalo Ă  l’endroit du musicien fixe une idĂ©e souvent reprise aprĂšs lui, sensibilitĂ© de Debussy, insensibilitĂ© de Ravel.  Quant aux vers de Franc-Nohain, ils sont tout autant critiquĂ©s, assassinĂ©s pour leur “platitude”. Et mĂȘme les amateurs conscients des dons de Ravel, sont aussi fatiguĂ©s de les voir gĂąchĂ©s dans un amusement de placard, quand, selon les mots de Vuillermoz, le musicien est “un magicien crĂ©Ă© pour se mouvoir dans le rĂȘve et la fĂ©erie”. Jugement juste mais sĂ©vĂšre. Pour Ravel, L’heure espagnole constitue un point d’aboutissement auquel il n’avait cessĂ© de rĂ©flĂ©chir.

L’ENFANT ET LES SORTILEGES, 1925. Un enfant pas sage sur le chemin de la compassion


Maurice_Ravel_1925Avec L’Enfant et les sortilĂšges, l’écriture de Ravel Ă©volue; du moins change-t-elle de registre. AprĂšs la fine ironie, la mordante satire, Ă  peine appuyĂ©e, le compositeur empreinte un chemin oĂč on l’attendait davantage, celui de l’onirisme et de la fĂ©erie. Qui plus est, sous le sceau de l’enfance. Avant d’occuper le poste de directeur de l’OpĂ©ra de Paris, en juillet 1914,  Jacques RouchĂ© avait demandĂ© Ă  Colette d’écrire le livret d’une fĂ©erie-ballet, tout en pressentant Ravel comme compositeur. Mais lorsque le compositeur reçoit le texte en 1916, il est soldat volontaire, peu enthousiasmĂ© par cette intrigue anecdotique.  Deux annĂ©es passent, pas de retour de flamme. Ravel semble indiffĂ©rent. Entre temps, Colette a
adressé le livret à Stravinsky.
Or, brutalement en fĂ©vrier 1919, Ravel se manifeste auprĂšs de l’écrivain et lui demande s’il est toujours possible de composer la musique. Le travail peut commencer. DĂšs le dĂ©but de son travail, Ravel songe Ă  la figure de l’écureuil (absent dans le premier texte de Colette qui accepte de l’intĂ©grer); le musicien de plus en plus inspirĂ© par son sujet, affine l’épisode des chats et surtout le duo swingant de la tasse et de la thĂ©iĂšre (qui s’exprime en franglais).

Le Music-hall et l’esprit de la comĂ©die amĂ©ricaine dĂ©poussiĂšrent le vieux genre opĂ©ra. Colette enthousiaste, encourage le musicien qui orfĂšvre sa partition jusqu’au printemps 1920. Puis viennent des semaines et des mois de dĂ©pressive inactivitĂ©. Mais sous la pression du directeur de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo, Raoul Gunsbourg qui souhaite faire crĂ©er l’ouvrage dans sa salle, Ravel doit poursuivre. Finalement, l’oeuvre tant attendue est crĂ©Ă©e le 21 mars 1925: pas moins de cinq ans pour achever une oeuvre qui dans son projet initial n’avait rien de stimulant. Au moment de sa crĂ©ation parisienne Ă  l’OpĂ©ra-Comique, le 1er fĂ©vrier 1926, le parterre resta de marbre. Arthur Honegger prit la dĂ©fense de la partition. AndrĂ© Messager de son cĂŽtĂ©, fustigea ce que Lalo avait exĂ©crĂ© de la mĂȘme façon dans L’heure espagnole: son insensibilitĂ©. Et tous les critiques s’entendirent pour ne trouver aucune entente entre le texte de Colette et la musique de Ravel.
L’intĂ©rĂȘt et la nouveautĂ© de l’oeuvre viennent principalement du relief des voix. Pas moins de 31 rĂŽles aux couleurs et aux intonations spĂ©cifiques, qui composent une brillante mosaĂŻque de tonalitĂ©s, en particulier animales (huit rĂŽles d’animaux au total!). Mais la force de la partition ne rĂ©side pas uniquement dans sa capacitĂ© d’invention et de timbres. Le sujet suit une gradation Ă©motionnelle extrĂȘmement subtile lĂ  encore. Effets lyriques, action contrastĂ©e dans la premiĂšre partie, puis, hymne Ă  la compassion, Ă  l’humanitĂ© quand l’enfant cruel et barbare, sadique et capricieux rĂ©vĂšle enfin son essence innocente, pure, compatissante. En dĂ©finitive, l’accord, texte/musique se dĂ©voile dans cette ultime partie dont la tendresse et l’appel au pardon atteignent des sommets d’émotions tissĂ©s sur le mode miniaturiste et pointilliste.

 

 

CD. Nocturnes. Natacha Kudritskaya, piano (Debussy, Ravel
 1 cd Deutsche Grammophon)

piano natacha kudritskaya piano cd critique compte rendu debussy ravel Decaux cd critique CLASSIQUENEWS clic de classiquenews novembre 2015 nocturnesrectodef-1024x1024CD. Nocturnes. Natacha Kudritskaya, piano (Debussy, Ravel
 1 cd Deutsche Grammophon). Mille ivresses et rĂȘves de la nuit
 Sous l’emprise des grands magiciens, Debussy et Ravel, rĂ©vĂ©lant aussi la puissance onirique d’Abel Decaux, la pianiste ukrainienne Natacha Kudritsakya dĂ©croche le CLIC de classiquenews de novembre 2015. En ondine nocturne (pour reprendre le Premier volet du Gaspard ravĂ©lien ici abordĂ© en fin de rĂ©cital), la pianiste nouvellement recrutĂ©e par DG (Deutsche Grammophon), Natacha Kudritskaya enchante littĂ©ralement passant d’un Ă©pisode l’autre avec une subtilitĂ© introspective qui garde malgrĂ© la grande diversitĂ© des rives et paysages explorĂ©s, une cohĂ©sion de ton, une unitĂ© de style trĂšs aboutie… Premier album sous Ă©tiquette DG plutĂŽt rĂ©ussi car outre la performance intimiste trĂšs intĂ©riorisĂ©e de la jeune ukrainienne, ce rĂ©cital intitulĂ© « Nocturnes » sert idĂ©alement son sujet : le choix des partitions, leur enchaĂźnement selon la proximitĂ© des climats et la parentĂ© des tonalitĂ©s enchaĂźnĂ©es, dĂ©signent une sensibilitĂ© pertinente, astucieuse mĂȘme qui fait de son parcours trĂšs personnel, un jardin intĂ©rieur, une sĂ©rie d’humeurs climatiques, poĂ©tiquement justes, et aussi une carte de visite trĂšs investie qui change des « performances » Ă©clectiques habituelles (souvent bĂąclĂ©es, et sous couvert d’une intimitĂ© dĂ©voilĂ©e : saupoudrage plutĂŽt que confessions sincĂšres). Les Nocturnes que compose la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya affichent toutes les nuances expressives de la nuit, climats de berceuse enivrĂ©e, enchantĂ©e… balancements mystĂ©rieux, Ă©nigmatiques et suspendus (GymnopĂ©die n°1 puis Gnossiennes 4 et 3 de Satie); crĂ©pitements plus narratifs  des deux Debussy suivants (Les soirs illuminĂ©s, et surtout Feux d’artifice).

CLIC D'OR macaron 200Les teintes nocturnes qui y figurent, dĂ©ploient des Ă©clats divers, d’une grande richesse de caractĂšre, Ă  la fois tenus, tĂ©nus, d’une dĂ©licatesse suggestive souvent irrĂ©sistible. Debussy, Satie, surtout Ravel et le moins connu mais si prenant Abel Decaux (atonal avant Schoenberg) sont tous ici manifestement inspirĂ©s par l’enchantement, les promesses et les terreurs aussi de la nuit. InterprĂšte ciselĂ© des auteurs français (on lui connaĂźt un prĂ©cĂ©dent cd Rameau, trĂšs articulĂ©), la pianiste dĂ©ploie pour chacun, un jeu souvent intĂ©rieur, en rien dĂ©monstratif ni artificiel, rĂ©solument investi par la souple Ă©toffe sonore qui trouve en particulier chez Ravel, un Ă©quilibre parfait entre narration aiguĂ« et transparence Ă©thĂ©rĂ©e confinant Ă  l’abstraction.

Kiev, puis Paris (CNSM), sont les étapes formatrices de la jeune ukrainienne qui travaille vraiment et sérieusement la musique à 15 ans (grùce à un concours pour lequel elle devait réviser, progresser, convaincre). Une double culture russe et français dont Alain PlanÚs, son professeur à Paris, qui veille au respect des partitions lui a transmis aussi le goût des claviers anciens.

Natacha Kudritskaya comme un livre de confidences secrĂštes nous prĂ©cise (livret Ă  l’appui) sa conception des mondes de la nuit… Nuit enchantĂ©e, romantique et souverainement debussyste… (immersion chantante Ă  la fois Ă©toilĂ©e et argentĂ©e de Clair de lune, emblĂšme poĂ©tique de tout le recueil…)  jusqu’au fantastique ravĂ©lien de Scarbo du formidable recueil ravĂ©lien “Gaspard de la nuit” : plongĂ©e inquiĂ©tante, hypnotique dans une nuit fantastique plus trouble voire angoissante, celle du nabot terrifiant et grimaçant d’une Ă©lectricitĂ© animale (Scarbo) dont le rire final baisse le rideau de cette formidable scĂšne crĂ©pusculaire. Une nuit de rĂ©vĂ©lation et de dĂ©voilement ultime qui d’ailleurs rejoint le Debussy mĂ»r de 1917, soit Ă  quelques mois de sa mort, dans “Les soirs illuminĂ©s par l’ardeur du charbon” : autre facette d’une nuit dĂ©cisive et hallucinĂ©e.

Feux d’artifice (du mĂȘme Debussy) assemblent miroitements et crĂ©pitements ; l’Ă©pisode exige une souplesse trĂšs articulĂ©e de la main droite, en particulier pour exprimer le chant Ă©thĂ©rĂ© de l’onde malgrĂ© l’incessant balayage des arpĂšges en vagues rĂ©guliĂšres, traversant tout le spectre du clavier. MĂȘlant Ă©clairs et sourde tension, le jeu doit ĂȘtre expressif et liquide, puis d’un voluptĂ© irradiante, incandescente, jusque dans le dernier accord qui s’achĂšve comme un songe murmurĂ© : l’esprit d’une nuĂ©e de comĂštes traversant le ciel, illuminant d’un feu fugace la voĂ»te Ă©toilĂ©e. MaĂźtrisant les passages et les Ă©quilibres tĂ©nus, la pianiste affirme un jeu richement dynamique et structurĂ©, d’une grande intensitĂ©. Le livret prĂ©sente en complĂ©ment de la prĂ©sentation gĂ©nĂ©rale, un choix d’extraits des poĂšmes signĂ©s Verlaine, Baudelaire, Louis de LutĂšce, Aloysius Bertrand (pour son Gaspard de la nuit originel de 1842).

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Les 4 volets d’Abel Decaux (mort en 1943) sont dans le thĂšme et outre leur modernitĂ© envoĂ»tante, d’une importance musicale capitale: datĂ©s entre 1900 et 1907, ils prĂ©figurent l’atonalisme de Schoenberg car son impressionnisme tant Ă  la fragmentation et l’implosion, l’exploration et l’expĂ©rimentation ; rappel Ă©tant fait grĂące Ă  la pertinence et la justesse du programme, que le sĂ©rialisme est une crĂ©ation … française; l’Ă©lĂšve de Dubois, Massenet, organiste prodigieux ressuscite sous les doigts plus qu’inspirĂ©s de la pianiste ukrainienne; sourde inquiĂ©tude et atmosphĂšre du rĂȘve dans le premier Ă©pisode (Minuit passe) qui semble tourner la page du Tristan wagnĂ©rien par sa rĂ©sonance lugubre et magique. La Ruelle approfondit encore la menace et la torpeur grise quand La Mer est de loin le plus impressionnant tableau des quatre : le souffle, l’ampleur des horizons Ă©voquĂ©s, le tumulte et le sentiment d’infini qui frĂŽle l’abstraction en font une piĂšce particuliĂšrement envoĂ»tante. L’expression du rĂȘve (nocturne) d’un compositeur qui se rĂȘvait d’abord marin.

Ceux de FaurĂ© enivrent eux aussi (Nocturnes n°7 et 8), – quoique parfois semblant demeurĂ©s inexorablement sur la rive tonale, prĂ©servĂ©e fermement avec une flamme mĂ©lodique Ă©perdue (deuxiĂšme sĂ©quence du n°7 aprĂšs 4mn), qui s’Ă©mancipe, dĂ©roulant sa fine tresse aĂ©rienne.

 

 

 

 

Pianiste enchanteresse

 

 

paino-natacha-nocturnes-debussy-faure-ravel-abel-decaux-satie-clic-de-classiquenews-cd-critique-classiquenews-cd-critique---kudritskayaEnfin le triptyque de Gaspard de la nuit (trois poĂšme pour piano de 1908) affirment le caractĂšre de trois tableaux sonores et dramatiques qui sont harmoniquement et architecturalement, les plus raffinĂ©s : narratif, allusifs, prodigieux d’Ă©conomie et de scintillements expressifs. Ravel, l’un des plus fins dramaturges du XXĂšme siĂšcle-, y Ă©tincelle de subtilitĂ©, d’intelligence thĂ©Ăątrale : le toucher tout en suggestion emperlĂ©e, – plus rentrĂ© que dĂ©monstratif, affirme une ondine des plus Ă©vanescentes dont le souffle rappelle le PellĂ©as debussyste : Natacha Kudritskaya en retient l’idĂ©e d’un corps ivre de sa voluptĂ©, d’une mĂ©lancolie irrĂ©sistible.

Le Gibet est plus sombre et d’un balancement lancinant, Ă  la façon d’une mĂ©canique intĂ©rieure qui rĂ©vĂšle davantage l’exposition et l’abandon, la tension et la dĂ©tente ; tout y semble prĂ©cipitĂ© dans un lent effondrement … plus marin que nocturne. La pianiste a le talent de faire jaillir ce sourd crĂ©pitement de l’ombre vers l’ombre, en un jaillissement sonore canalisĂ©, serti comme un gemme Ă  l’Ă©clat feutrĂ© qui s’efface comme un songe et meurt dans l’obscuritĂ© d’oĂč il avait jailli.

Scarbo d’une nervositĂ© plus dramatique, expose cependant d’Ă©gales couleurs scintillantes en un feu impressionniste oĂč jaillit peu Ă  peu de façon plus tranchĂ©e mais fugace, les traits du nabot moqueur, mystĂ©rieux, fatal. Le geste souple et scintillant de la pianiste convainc d’un bout Ă  l’autre de ce fabuleux triptyque : le plus enchanteur jamais Ă©crit pour le clavier, n’affectant ni la virtuositĂ© ni les brumes germaniques, mais fondant sur sa trame resserrĂ©e, contrastĂ©e (Ravel n’aime pas s’Ă©pancher), l’exposĂ© prĂ©cis, glaçant de son sujet fantastique, essentiellement poĂ©tique, plus hugolien que shakespearien. LĂ  encore ce jeu de nuances, de subtiles rĂ©fĂ©frences, et d’un crĂ©pitement effectivement nocturne qui surgissant de l’ombre, y revient toujours, dĂ©signe un tempĂ©rament pianistique d’une absolue maturitĂ© ; convaincante, Natacha Kudritskaya privilĂ©gie non sans raison et justesse, l’Ă©pure et le repli, la douceur expressive, plutĂŽt que l’affirmation et la dĂ©monstration que l’on regrette chez ses confrĂšres, y compris les plus grands. De sorte qu’au sortir d’une Ă©coute enchantĂ©e, l’auditeur comprend comme le visuel de couverture le laisse entendre, que Natacha Kudritskaya est un lutin terrestre qui a la tĂȘte dans les Ă©toiles, une musicienne rĂȘveuse qui a le goĂ»t des poĂšmes. Superbes qualitĂ©s. TaillĂ©e pour les correspondances et l’introspection.

 

 

CD. Nocturnes. Natacha Kudritskaya, piano (Debussy, Ravel
) 1 cd Deutsche Grammophon

VOIR le clip vidéo de Natasha Kudritskaya jouant Clair de Lune de Debussy à la Sorbone à Paris, une nuit inspirante

L’Heure espagnole Ă  Nantes et Ă  Angers

Angers Nantes OpĂ©ra. Ravel : L’Heure Espagnole, 9-23 septembre 2015. CrĂ©Ă©e  Ă  l’OpĂ©ra-Comique en mai 1911, la comĂ©die musicale imaginĂ©e par Ravel joue avec dĂ©lices et subtilitĂ© des genres mĂȘlĂ©s, Ă  la fois chronique rĂ©aliste et fĂ©erie aux parfums allusivement espagnole (l’action se dĂ©roule Ă  TolĂšde au XVIII Ăšme).
Maurice_Ravel_1925Épouse de l’horloger Torquemada, Concepcion s’ennuie ferme : elle compte les heures et ne peut guĂšre solliciter le poĂšte Gonzalve, apparemment Ă©pris mais qui repousse toujours toute effusion. C’est un sĂ©ducteur impuissant qui la rend chĂšvre. Aussi quand paraĂźt le beau muletier Ramiro, la jeune femme s’éprend aussitĂŽt de lui
 Le vaudeville un rien coquin et savoureux inspire Ă  Ravel, une forme inĂ©dite, musicalement extrĂȘmement sophistiquĂ©e, Ă  la mesure de son gĂ©nie comme orchestrateur toujours audacieux, jamais en manque d’inspiration et d’expĂ©rimentation. Outre le raffinement de son langage musical, la justesse de sa prosodie (les rĂ©citatifs et dialogues sont d’une prĂ©cision exceptionnelle), Ravel subjugue encore aujourd’hui par la modernitĂ© du sujet : il y est bien question du dĂ©sir fĂ©minin. Concepcion aime les hommes et exprime son dĂ©sir de façon manifeste sous couvert de l’anecdote et de la comĂ©die. La libertĂ© de ton, la franchise des situations, souvent trĂšs comiques (les hommes cachĂ©s dans les horloges Ă  la barbe de Torquemada), tout cela rĂ©invente la scĂšne thĂ©Ăątrale Ă  l’aube de la premiĂšre guerre, et souligne l’originalitĂ© d’un Ravel dĂ©cidĂ©ment inclassable : son imaginaire lyrique relĂšve dĂ©jĂ  d’un impressionnisme surrĂ©aliste rĂ©ceptif Ă  l’activitĂ© de la psychĂ© ici fĂ©minine : seule le personnage de Concepcion et dans une moindre mesure, Ramiro grĂące au regard que lui porte la jeune espagnole, ont vraiment de l’épaisseur. Il n’en fallait pas moins pour rebuter l’audience parisienne, jamais trĂšs ouverte Ă  tant de nouveautĂ©s poĂ©tiques.

 

 

heure-espagnole-angers-nantes-opera-presentation-classiquenews-septembre-2015

 

 

C’est la premiĂšre production lyrique d’Angers Nantes OpĂ©ra dirigĂ©e par le chef Pascal RophĂ©, directeur musical de l’ONPL

Nantes, La Cité : les 9 et 11 septembre 2015

Angers, Centre de CongrĂšs: les 22 et 23 septembre 2015

CouplĂ©es Ă  L’Heure espagnole : la quatriĂšme piĂšce des Miroirs de Ravel : Alborada del Gracioso (L’Aubade au bouffon) et la musique pour ballet de Manuel de Falla : Le Tricorne.

L’Heure Espagnole Ă  Nantes et Ă  Angers

Angers Nantes OpĂ©ra. Ravel : L’Heure Espagnole, 9-23 septembre 2015. CrĂ©Ă©e  Ă  l’OpĂ©ra-Comique en mai 1911, la comĂ©die musicale imaginĂ©e par Ravel joue avec dĂ©lices et subtilitĂ© des genres mĂȘlĂ©s, Ă  la fois chronique rĂ©aliste et fĂ©erie aux parfums allusivement espagnole (l’action se dĂ©roule Ă  TolĂšde au XVIII Ăšme).
Maurice_Ravel_1925Épouse de l’horloger Torquemada, Concepcion s’ennuie ferme : elle compte les heures et ne peut guĂšre solliciter le poĂšte Gonzalve, apparemment Ă©pris mais qui repousse toujours toute effusion. C’est un sĂ©ducteur impuissant qui la rend chĂšvre. Aussi quand paraĂźt le beau muletier Ramiro, la jeune femme s’éprend aussitĂŽt de lui
 Le vaudeville un rien coquin et savoureux inspire Ă  Ravel, une forme inĂ©dite, musicalement extrĂȘmement sophistiquĂ©e, Ă  la mesure de son gĂ©nie comme orchestrateur toujours audacieux, jamais en manque d’inspiration et d’expĂ©rimentation. Outre le raffinement de son langage musical, la justesse de sa prosodie (les rĂ©citatifs et dialogues sont d’une prĂ©cision exceptionnelle), Ravel subjugue encore aujourd’hui par la modernitĂ© du sujet : il y est bien question du dĂ©sir fĂ©minin. Concepcion aime les hommes et exprime son dĂ©sir de façon manifeste sous couvert de l’anecdote et de la comĂ©die. La libertĂ© de ton, la franchise des situations, souvent trĂšs comiques (les hommes cachĂ©s dans les horloges Ă  la barbe de Torquemada), tout cela rĂ©invente la scĂšne thĂ©Ăątrale Ă  l’aube de la premiĂšre guerre, et souligne l’originalitĂ© d’un Ravel dĂ©cidĂ©ment inclassable : son imaginaire lyrique relĂšve dĂ©jĂ  d’un impressionnisme surrĂ©aliste rĂ©ceptif Ă  l’activitĂ© de la psychĂ© ici fĂ©minine : seule le personnage de Concepcion et dans une moindre mesure, Ramiro grĂące au regard que lui porte la jeune espagnole, ont vraiment de l’épaisseur. Il n’en fallait pas moins pour rebuter l’audience parisienne, jamais trĂšs ouverte Ă  tant de nouveautĂ©s poĂ©tiques.

 

 

heure-espagnole-angers-nantes-opera-presentation-classiquenews-septembre-2015

 

Angers Nantes OpĂ©ra. Ravel : L’heure espagnole, 9-23 septembre 2015. Pour l’ouverture de leur saison, Angers Nantes OpĂ©ra et l’Orchestre National des Pays de la Loire s’associent et prĂ©sentent L’Heure espagnole, la « comĂ©die musicale » de Maurice Ravel, en version de concert, avec pour interprĂštes, sous la direction de Pascal RophĂ© et aux cĂŽtĂ©s des musiciens de l’ONPL, la mezzo-soprano d’origine quĂ©bĂ©coise, Julie Boulianne, le baryton basse, Didier Henry et des solistes rĂ©guliĂšrement invitĂ©s par Angers Nantes OpĂ©ra : l’excellent baryton Thomas DoliĂ©, les tĂ©nors Eric Huchet et Alexander Sprague.

 

C’est la premiĂšre production lyrique d’Angers Nantes OpĂ©ra dirigĂ©e par le chef Pascal RophĂ©, directeur musical de l’ONPL

 

 

Nantes, La Cité : les 9 et 11 septembre 2015

 

Angers, Centre de CongrĂšs: les 22 et 23 septembre 2015

 

 

CouplĂ©es Ă  L’Heure espagnole : la quatriĂšme piĂšce des Miroirs de Ravel : Alborada del Gracioso (L’Aubade au bouffon) et la musique pour ballet de Manuel de Falla : Le Tricorne.

 

 

 

 

 

Maurice Ravel
L’Heure espagnole
version de concert

 

avec

 

Julie Boulianne, ConcepciĂłn
Alexander Sprague, Gonzalve
Eric Huchet, Torquemada
Thomas Dolié, Ramiro
Didier Henry, Don Iñigo Gomez

Pascal Rophé, direction musicale
Orchestre National des Pays de la Loire

 

 

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CD, compte rendu critique. Ravel / Schmitt. Larderet, Ose, Daniel Kawka, direction (1 cd)

L'Orchestre OSE de Daniel Kawka Ă©tincelle, Ă©blouit, convainc !CD, compte rendu critique. Ravel / Schmitt. Larderet, Ose, Daniel Kawka, direction (1 cd Ars produktion). L’excellent Daniel Kawka s’attache pour ce premier disque avec Ose le nouvel orchestre qu’il a fondĂ© depuis 2013, au Ravel somptueusement coloriste et d’un souci rythmique tout autant ciselĂ©, trouble, impĂ©tueux, souvent dĂ©concertant. Preuve est faite que le maestro aborde comme peu aujourd’hui le rĂ©pertoire français du XXĂš avec une finesse convaincante voire enchanteresse.  D’emblĂ©e, le programme rĂ©jouit par sa justesse de lecture et l’intelligence du couplage, regroupant 3 Ɠuvres esthĂ©tiquement proches, datables du dĂ©but des annĂ©es 1930. La superbe lecture du Concerto pour piano pour la main gauche (1929) de Ravel, convainc : dĂšs le dĂ©but, les climats scintillants, riches en rĂ©sonances multiples (effet de gong), associant parfums d’Asie et rumeurs guerriĂšres, comme en un voile obscur et diffus fourmillent, menaçants et suractifs, avant que les cordes orientent magiquement et subtilement le flux musical, vers la lumiĂšre enfin reconquise : dĂ©chirement et aube oĂč jaillissent des harmonies dissonantes d’un monde instable. C’est euphorie orchestrale aux miroitement inouĂŻs montre l’hypersensibilitĂ© du chef et de ses instrumentistes : ils offrent un tapis exceptionnellement vibrant et palpitant au pianiste soliste, lui aussi en phase Ă©motionnelle avec ses confrĂšres. L’intĂ©rioritĂ©, l’appel Ă  la paix, au rĂȘve, au songe s’expriment et se  libĂšrent au fur et Ă  mesure ; l’Ă©quilibre prĂ©servĂ© piano et instrumentiste rĂ©tablit cette verve narrative de l’Allegro central, oĂč Ravel fait scintiller chaque famille d’instruments avec un relief mordant parfois jazzy (les deux Concertos font suite Ă  la dĂ©couverte par Ravel de l’urbanitĂ© amĂ©ricaine lors d’un voyage aux States, de 5 mois en 1928), produisant cette facĂ©tie presque innocente que Daniel Kawka sait ciseler avec la finesse et ce goĂ»t de la vibration dĂ©taillĂ©e, entre ivresse et quasi implosion contrĂŽlĂ©e, que nous lui connaissons (et qui faisait par exemple tout l’intĂ©rĂȘt de ses Wagner dijonais en 2014). La jubilation des instruments fait sens avec d’autant plus de cohĂ©rence que le chef caractĂ©rise chaque sĂ©quence sans omettre le flux organique qui les relie l’une Ă  l’autre.

kawka daniel daniel profilIntercalaire d’un onirisme non moins prenant, et ici enregistrĂ©e en premiĂšre mondiale, la version pour piano et orchestre du poĂšme symphonique “j’entends dans le lointain” d’un Florent Schmitt sexagĂ©naire (1929), est une sublime immersion poĂ©tique de 11 mn (inspirĂ©e du vers du LautrĂ©amont des Chants de Maldoror) qui comme les deux Ravel, fait valoir et la brillance feutrĂ©e du soliste et les couleurs de l’orchestre, sans omettre, la maĂźtrise du chef Ă  assembler les parties en une totalitĂ© organique, d’un flux mobile et irisĂ©. Du matĂ©riau musical façonnĂ© par l’Ă©lĂšve de Massenet et de FaurĂ© et qui fut Prix de Rome en 1900 puis membre de l’Institut en 1936, Daniel Kawka fait entendre les Ă©lans cosmiques d’une partition qui soigne et l’intime et l’expression d’un espace plus vaste, parfois inquiĂ©tant parfois flamboyant, colorĂ© par le cri, la douleur, l’angoisse nĂ©s de la guerre. Sans jamais Ă©paissir la texture orchestrale, toujours partisan de la clartĂ© et d’une souveraine transparence, le maestro trĂšs inspirĂ© par le rĂ©pertoire offre une leçon de direction, Ă  la fois claire et profondĂ©ment habitĂ©e. Schmitt fait entendre sa rĂ©signation face Ă  la fatalitĂ© : rien n’empĂȘche la barbarie humaine, rien ne peut juguler l’horreur qu’a l’homme Ă  produire l’innommable. D’une sensualitĂ© debussyste et d’une douleur faurĂ©enne, la partition originellement pour piano seule (et l’une des plus difficiles du rĂ©pertoire comme l’est le Gaspard de la nuit de Ravel), dĂ©ploie des sonoritĂ©s inĂ©dites, fortes, intenses, violentes au diapason d’une conscience qui semble mesurer la terreur absolue qu’impose la guerre. Le geste du chef rĂ©tablit la gravitĂ© inquiĂ©tante de la partition : l’une des plus captivantes de son auteur avec La TragĂ©die de SalomĂ© ou “Le petit elfe Ferme-l’Ɠil“, toutes deux, partitions du dĂ©but de la carriĂšre de Schmitt (propres aux annĂ©es 1910).

 

 

Daniel Kawka et son orchestre OSE Ă©blouissent dans Ravel

 

 

CLIC D'OR macaron 200Le programme se conclut avec le Concerto en sol, achevĂ© en 1931, en trois mouvements : Allegramente, Adagio assai et Presto, d’une ivresse constellĂ©e de subtilitĂ©s instrumentales et rythmiques d’une acuitĂ© permanente. Le chef exploite toutes les nuances et chaque accent qui intensifient l’ambiguitĂ© harmonique et rythmique en particulier dans le mouvement lent (Adagio assai) : Ă  travers l’hyperactivitĂ© des instruments et la complicitĂ© qu’Ă©tablit le piano avec ses partenaires (flĂ»te, surtout cor anglais), toute la rĂȘverie lointaine s’exprime et se libĂšre en une extase collective irrĂ©sistible. La course finale (Presto) engagĂ©e par le clavier suivi par bois et cuivres avant le basson impĂ©tueux revĂȘt des allures de marche volubile et lunaire d’un allant aussi vif que dĂ©taillĂ©. L’option instrumentale qui rĂ©tablit les justes proportions que souhaitait Ravel, en particulier les cordes Ă  maximum 60 musiciens, apporte ses bĂ©nĂ©fices, accusant la clartĂ© et la transparence de la texture enfin restituĂ©e. Dans les deux Ravel; le pianiste suit, en complice Ă©clairĂ©, le souci des nuances et l’Ă©quilibre instrumental dĂ©fendus par le chef : une entente indiscutable fait rayonner l’affinitĂ© des interprĂštes avec les Ɠuvres choisies. Immense coup de coeur et donc CLIC de classiquenews de septembre 2015.

 

 

CD, compte rendu critique. Ravel / Schmitt. Larderet, Ose, Daniel Kawka, direction. Enregistré en février 2015 à Grenoble (1 cd ARS Produktion DSD)

 

 

 

Tournée Mahler par Daniel Kawka et son nouvel orchestre : " OSE "

 

 

 

VIDEO : VOIR aussi notre reportage vidéo Daniel Kawka et OSE jouent Mahler : Mort à Venise, le chant malhérien avec le baryton Vincent Le Texier

 

 

 

CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014)

RAVEL daphnis et chloe raveldaphnisjordanCD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et ChloĂ© (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014). C’est un superbe accomplissement qui outre sa pleine rĂ©ussite dans les Ă©quilibres si tĂ©nus chez Ravel, confirme les affinitĂ©s indiscutables de Philippe Jordan avec la musique française. Le choix du programme reste trĂšs pertinent car il apporte une lecture enfin nouvelle sur Daphnis et ChloĂ©, ne serait-ce que par la prĂ©sence « rectifiĂ©e » des voix chorales, Ă©lĂ©ments essentiel ici quand il est souvent relĂ©guĂ© (Ă  tort) dans d’autres versions
 Le chƓur (opportunĂ©ment trĂšs prĂ©sent dans la prise de cet enregistrement parisien de 2014) apporte cette couleur vocale imprĂ©cise et flottante (il ne dit rien de prĂ©cis ou ne participe pas linguistiquement Ă  l’action), emblĂšme de ce nĂ©oclassicisme dont rĂȘvait Ravel. Mais que Diaghilev sut Ă©carter lors d’une reprise londonienne en 1914, goĂ»t ou Ă©conomie oblige ?

La subtilitĂ© de la partition ravĂ©lienne grandit dans cette restitution sonore oĂč les instruments pĂšsent autant que les voix. La rĂ©cente production du Roi Arthus de Chausson, rĂ©vĂ©lĂ©e dans sa parure orchestrale l’a dĂ©montrĂ© Ă  l’OpĂ©ra Bastille : Philippe Jordan sait faire chanter et parler l’orchestre parisien avec une finesse de ton rare, qui l’inscrit dans le sillon de son pĂšre, Armin. Ecoute intĂ©rieure, Ă©quilibre des pupitres, lisibilitĂ© et voile gĂ©nĂ©rique, hĂ©donisme et motricitĂ©, le chef actuel directeur musical de la Maison parisienne cisĂšle et sculpte avec autant de tact que de puissance, rĂ©vĂ©lant comme personne avant lui, – de notre propre expĂ©rience rĂ©cente, le Wagner de TannhaĂŒser ou surtout du Ring. Chambrisme et rugositĂ© vĂ©hĂ©mente d’un orchestre qui est devenu son complice. Le travail et l’entente s’écoutent ici, au service d’un Ravel Ă  la fois sensuel et impressionniste, antiquisant et onirique au delĂ  de toute imagination. La baguette Ă©claire l’oeuvre en la rendant non Ă  son raffinement prĂ©cieux mais Ă  sa sobriĂ©tĂ© enchanteresse.

Daphnis et ChloĂ© Ă©tincelle d’intelligence et d’accomplissement imprĂ©vus oubliĂ©s : une sĂ©rie de rĂ©vĂ©lation sonore en cascade grĂące Ă  la baguette enchantĂ©e du chef suisse.  La Valse surenchĂ©rit dans le registre de la sensualitĂ© instrumentale ; elle s’élĂšve encore d’une marche pour atteindre cette lascivitĂ© impudique, osant des oeillades Ă  peine voilĂ©es pour une extase enfiĂ©vrĂ©e proprement irrĂ©sistible. D’un paganisme franc et mouvant, Philippe Jordan, Ă  la fois caressant, suggestif, nerveux, fait Ă©merger les mĂ©lodies les unes aprĂšs les autres avec un sens innĂ© de la sĂ©duction comme de la continuitĂ© organique (pour ne pas dire charnelle). Cette version n’aurait pas dĂ©plu Ă  BĂ©jart pour sa chorĂ©graphie, s’il l’avait connue. Magistral. Paris a la chance de bĂ©nĂ©ficier d’un chef d’une telle maturitĂ© raffinĂ©e. Et si l’Orchestre national de Paris Ă©tait le meilleur orchestre Ă  Paris ?

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et ChloĂ© (Ballet en un acte, crĂ©Ă© le 29 mai 1913), La Valse (PoĂšme chorĂ©graphique, crĂ©Ă© le 12 dĂ©cembre 1920). Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd Erato 0825646166848, 1h08mn. EnregistrĂ© Ă  Paris en octobre 2014.

VIDEO, reportage : L’Heure espagnole de Ravel Ă  l’OpĂ©ra de Tours

TOURS-aude-estremo-concepcion-heure-espagnole-ravel-opera-de-tours-clic-de-classiquenews-avril-2015VIDEO, reportage : L’Heure espagnole de Ravel Ă  l’OpĂ©ra de Tours, les 10,12,14 avril 2015. OpĂ©ra en un acte couplĂ© avec La Voix humaine de Poulenc. Entretiens avec Catherine Dune (mise en scĂšne) et Aude Estremo (Concepcion). La femme de l’horloger Torquemada, Concepcion est frustrĂ©e et malheureuse, malgrĂ© son mari, ses amants… poupĂ©e prise au piĂšge par son propre Ă©poux, un rien voyeur manipulateur, Concepcion dĂ©couvre l’amour vĂ©ritable quand elle croise le chemin du muletier…  Extraits de la production prĂ©sentĂ©e Ă  Tours sous la direction de Jean-Yves Ossonce. © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015

 

Voir aussi notre CLIP vidĂ©o de La Voix humaine et de l’Heure Espagnole Ă  l’OpĂ©ra de Tours, les 10,12 et 14 avril 2015

 
 

 

VIDEO, reportage : La Voix humaine de Poulenc Ă  l’OpĂ©ra de Tours

tours-la-voix-humaine-l-heure-espagnole-opera-de-tours-classiquenewsVIDEO, reportage : LA VOIX HUMAINE de Poulenc Ă  l’OpĂ©ra de Tours, les 10,12,14 avril 2015. OpĂ©ra en un acte couplĂ© avec L’Heure espagnole de Ravel. Entretiens avec Catherine Dune (mise en scĂšne) et Anne-Sophie Duprels (Elle). Pas de tĂ©lĂ©phone sur la scĂšne tourangelle, mais une vaste lit criblĂ© de cordes barreaux, emprisonnant Elle, l’unique hĂ©roĂŻne de l’opĂ©ra de Poulenc. Elle exprime les vertiges, tourments et frustration du dĂ©sir fĂ©minin, c’est aussi un chant Ă  la portĂ©e universelle auquel Catherine Dune envisage contrairement Ă  d’autres mises en scĂšne, une fin en forme de libĂ©ration cathartique… Extraits de la production prĂ©sentĂ©e Ă  Tours sous la direction de Jean-Yves Ossonce. © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015

 

Voir aussi notre CLIP vidĂ©o de La Voix humaine et de l’Heure Espagnole Ă  l’OpĂ©ra de Tours, les 10,12 et 14 avril 2015

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Tours, OpĂ©ra, le 10 avril 2015. Poulenc : La Voix humaine. Ravel : L’Heure Espagnole. Anne-Sophie Duprels, Elle. Aude Estremo (Concepcion)
 OSRCT. Jean-Yves Ossonce, direction. Catherine Dune, mise en scĂšne.

FamiliĂšre de la scĂšne tourangelle, la soprano Catherine Dune – qui chantait cette saison Despina de Cosi  fan Tutte de Mozart, offre ici sa premiĂšre mise en scĂšne Ă  Tours. La sensibilitĂ© et l’humanitĂ© de l’artiste se ressentent  dans l’approche du diptyque choisi par le chef et directeur Jean-Yves  Ossonce : en associant les deux drames en un acte, La voix humaine puis L’Heure espagnole, de Poulenc et Ravel respectivement, il s’agit bien Ă  travers chaque hĂ©roĂŻne : “Elle ” puis la femme  de l’horloger Torquemada, Concepcion, de deux portraits de femmes que la question du dĂ©sir et de l’amour taraude, exalte, exulte, met au devant de la scĂšne.

 
 

Nouvelle production convaincante Ă  l’OpĂ©ra de Tours

Deux portraits du désir féminin

 

heure-espagnole-ravel-opera-de-tours-aude-estremo-clip-video-classiquenews-copyright-2015Deux espaces clos, lieux de l’enfermement, unissent les deux univers lyriques mais le poids Ă©touffant du huit clos – vĂ©ritable billot sentimental  et cathartique oppresse chanteuse et spectateurs dans La Voix humaine quand les dĂ©lices doux amers, tragico comiques de la dĂ©licieuse comĂ©die  de Ravel, produisent un univers tout autre :  magique et onirique surtout fantastique et surrĂ©aliste. C’est ce second volet qui nous a le plus  sĂ©duit. … non pas tant par sa durĂ©e : presque une heure quand La voix humaine totalise  3/4 d’heure,  que par la profonde cohĂ©rence qu’apporte la mise en scĂšne.
L’Heure espagnole impose sa durĂ©e impĂ©rieuse au couple dĂ©luré  et si mal appareillĂ© de l’horloger Torquemada (en blouse et Ă  lunettes, sorte de voyeur de laboratoire), et de son Ă©pouse la belle brune Concepcion dont l’excellente Aude Estremo fait une prodigieuse incarnation : tigresses toute en contrĂŽle, la pulpeuse collectionne les amants sans ĂȘtre satisfaite, -frustration inconfortable qui on le comprend en cours de soirĂ©e n’est pas sans ĂȘtre cultivĂ©e par son Ă©poux lui-mĂȘme dont Catherine Dune fait l’observateur assidu mais discret des frasques de sa femme. La sensibilitĂ© extrĂȘme de la metteure en scĂšne sait aussi cultiver la pudeur et l’innocence quand surgit l’amour vĂ©ritable entre Concepcion et le muletier Ramiro dont le charme direct et physique contraste avec le poĂšte Gonzalvo, bellĂątre mou des corridas d’opĂ©rettes, aux Ă©lans amoureux toujours vellĂ©itaires (impeccable Florian Laconi).
Dans cet arĂšne  de pure fantasmagorie, Didier Henry a le ton juste du songe ; le baryton Alexandre Duhamel (Ramiro),  celui naturel  du charme sans esbroufe, et c’est surtout la mezzo Aude Estremo, dĂ©cidĂ©ment qui en donnant corps au personnage central,  rend son parcours trĂšs convaincant d’autant que la voix est sonore, naturellement puissante et finalement articulĂ©e. Son piquant et son tempĂ©rament L’univers dĂ©lurĂ© fantasque dĂ©fendu ici  souligne avec finesse les multiples joyaux dont la partition est constellĂ©e ; c’est un travail visuel qui s’accorde idĂ©alement Ă  la tenue de l’orchestre dont le raffinement permanent et le swing hispanisant convoquent le grand opĂ©ra : l’air de Concepcion,  qu’elle aventure qui marque le point de basculement du personnage (son coup de foudre troublant vis Ă  vis du muletier) fait surgir une vague irrĂ©pressible de candeur et de sincĂ©ritĂ© dans une cycle qui eut paru artificiel par sa mĂ©canique rĂ©glĂ©e Ă  la seconde  (les sacs  de sable que l’on Ă©ventre pour en faire couler la matiĂšre comme un sablier).

voix-humaine-anne-sophie-duprels-tours-opera-classiquenews-copyright-2015En premiĂšre partie de soirĂ©e (La Voix humaine), Anne-Sophie Duprels sĂ©duit indiscutablement par son chant velouté  et puissant Ă  la diction parfois couverte par l’orchestre. Sur un matelas dĂ©multipliĂ©, ring de ses ressentiments sincĂšres amĂšres, le chant se libĂšre peu Ă  peu dans une mise en scĂšne Ă©purĂ©e presque glaçante dont les lumiĂšres accusent la progression irrĂ©pressible : la cage qui enserre le coeur meurtri de l’amoureuse en rupture s’ouvre peu Ă  peu Ă  mesure que les cordes qui la composent et qui descendent depuis les cintres, sont levĂ©es, ouvrant l’espace ; rĂ©vĂ©lant l’hĂ©roĂŻne Ă  elle-mĂȘme en une confrontation ultime : dire, exprimer et nommer la souffrance, c’est se libĂ©rer. C’est au prix de cette Ă©preuve salvatrice – essentiellement cathartique-,  qu‘Elle prend conscience de sa force et de sa volontĂ© ; volontĂ© de dire : tu me quittes. Soit je l’accepte. Laisser faire, lĂącher prise, renoncer. … autant d’expĂ©riences clĂ©s que la formidable soprano Ă©claire de sa prĂ©sence douce et carressante, nuancĂ©e et intense.

Dans la fosse, en maĂźtre des couleurs et des teintes atmosphĂ©riques, Jean Yves Ossonce fait couler dans la Voix humaine le sirop onctueux et ductile de l’ocĂ©an de sensualitĂ© dont a parlĂ© Poulenc,  lequel semble compatir avec Elle ; le chef trouve aussi le charme d’une dĂ©contraction Ă©lĂ©gantissime de l’Heure Espagnole, dont le dialogue idĂ©al avec la mise en scĂšne et les dĂ©cors suscite un formidable cirque nocturne, enchanteur et rĂ©aliste Ă  la fois. La profondeur se glisse continĂ»ment dans cet Ă©loge feint de la lĂ©gĂšreté  La rĂ©ussite Ă©tant totale, voici aprĂšs le formidable Trittrico de Puccini prĂ©sentĂ© en mars dernier (prĂ©cision et sĂ©duction cinĂ©matographique), la nouvelle production de l’OpĂ©ra de Tours  qui crĂ©e lĂ©gitimement l’Ă©vĂ©nement dans l’agenda lyrique de ce printemps. A voir au Grand ThĂ©Ăątre de Tours les 10, 12 et 14 avril 2015.

 

 

 

APPROFONDIR : voir notre clip vidĂ©o La Voix humaine et l’Heure espagnole au Grand thĂ©Ăątre de Tours les 10,12,14 avril 2015

 

 

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Illustrations : © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015

Tours, OpĂ©ra : La Voix humaine, L’heure espagnole, les 10,12,14 avril 2015

heure-espagnole-ravel-opera-de-tours-aude-estremo-clip-video-classiquenews-copyright-2015VIDEO,clip. Tours: La Voix humaine,L’heure Espagnole. Les 10,12,14 avril 2015. Catherine Dune met en scĂšne deux portraits du dĂ©sir fĂ©minin : La Voix humaine sur un vaste lit, sorte de ring oĂč s’exacerbent les jalons d’une catharsis Ă©motionnelle ; puis L’Heure espagnole dont le dispositif visuel plonge dans une fantasmagorie onirique d’une profonde cohĂ©rence. Deux interprĂštes se distinguent : Anne-Sophie Duprels qui incarne “ELLE”, Ăąme dĂ©vastĂ©e certes mais promise Ă  une renaissance imprĂ©vue ; puis Aude Estremo dont le personnage de Concepcion, sauvage et fragile Ă  la fois, dominateur et contrĂŽlĂ© n’est pas sans rappeler par sa finesse de ton et sa forte intĂ©rioritĂ©, les femmes chez Bunuel… Nouvelle production Ă©vĂ©nement au Grand ThĂ©Ăątre de Tours. RĂ©alisation : Philippe-Alexandre Pham © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015. LIRE aussi notre prĂ©sentation de La Voix humaine et de L’Heure espagnole Ă  l’OpĂ©ra de Tours.

 

 

 

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Sensible et en tension, la soprano Anne-Sophie Duprels incarne “Elle”, la voix palpitante et sur le fil,  de Poulenc et Cocteau (illustrations © CLASSIQUENEWS.TV 2015)

 

 

 

 

 

Opéra de Tours
LA VOIX HUMAINE
FRANCIS POULENC

L’HEURE ESPAGNOLE
MAURICE RAVEL

   
Catherine Dune, mise en scĂšne
Jean-Yves Ossonce, direction  

boutonreservationVendredi 10 avril 2015 – 20h
Dimanche 12 avril 2015 – 15h
Mardi 14 avril 2015 – 20h

Conférence, samedi 28 mars 2015, 14h30
Grand Théùtre, Salle Jean Vilar
entrée gratuite

distributions

LA VOIX HUMAINE
Tragédie lyrique en un acte 
Livret de Jean Cocteau
Création le 6 février 1959 à Paris
Editions Ricordi

Direction : Jean-Yves Ossonce
Mise en scĂšne : Catherine Dune
DĂ©cors : Elsa Ejchenrand
Costumes : Elisabeth de Sauverzac
LumiÚres : Marc DelaméziÚre

Elle : Anne-Sophie Duprels

L’HEURE ESPAGNOLE
Comédie musicale en un acte
Livret de Franc-Nohain, d’aprùs sa piùce
Création le 19 mai 1911 à Paris
Editions Durand

Direction : Jean-Yves Ossonce
Mise en scĂšne : Catherine Dune
DĂ©cors : Elsa Ejchenrand
Costumes : Elisabeth de Sauverzac
LumiÚres : Marc DelaméziÚre

Conception : Aude Extremo
Gonzalvo : Florian Laconi
Torquemada : Antoine Normand
Ramiro : Alexandre Duhamel
Don Inigo Gomez : Didier Henry

Compte rendu, opĂ©ra. Montpellier. OpĂ©ra ComĂ©die, le 29 fĂ©vrier 2015. Maurice Ravel : L’Enfant et les SortilĂšges. Dima Bawab, Olivier Brunel, solistes et choeur Jeune OpĂ©ra
 Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. JĂ©rĂŽme Pillement, direction. Sandra Pocceschi, mise en scĂšne.

Opera Junior propose aux jeunes de Montpellier et de sa rĂ©gion de participer Ă  la production d’un opĂ©ra dĂšs la premiĂšre jeunesse. FondĂ© en 1990 par Vladimir Kojoukharov, il est pilotĂ© depuis 2009 par JĂ©rĂŽme Pillement, qui dirige en l’occurrence l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon pour les deux reprĂ©sentations uniques de cette nouvelle production de L’Enfant et les SortilĂšges de Ravel dans une mise en scĂšne de Sandra Pocceschi.

L’Ă©clat de la jeunesse, entre ironie et tendresse

Maurice_Ravel_1925L’Enfant et les SortilĂšges est une Ɠuvre unique dans son genre, bouleversant effectivement les canons de l’opĂ©ra « traditionnel ».Sur le livret de Colette racontant l’histoire d’un enfant capricieux perdu dans ses fantaisies, Ravel exprime en permanence de la tendresse et de l’ironie. Dans la succession des nombreuses scĂšnes, le compositeur dĂ©ploie ses talents d’orchestrateur avec une minutie frappante. Ainsi, ces sketches, par leur durĂ©e, sont des miniatures savantes et savoureuses. Le rĂ©sultat est d’un naturel dĂ©licieux, Ravel mettant en musique avec sympathie les personnages imaginĂ©s par Colette avec toute la force de son talent, riche en nuances.
Le projet artistique de Sandra Pocceschi est pragmatique et surtout trĂšs esthĂ©tisant. Dans une grande Ă©conomie de moyens, avec une grande intelligence (peut-ĂȘtre trop parfois), elle donne une cohĂ©sion plastique et thĂ©matique Ă  l’Ɠuvre. Si quelques choix restent un peu Ă©sotĂ©riques et quelques scĂšnes sont traitĂ©es avec une rĂ©serve confondante, le spectacle demeure un vĂ©ritable succĂšs. L’Ɠil et l’esprit en permanence chatouillĂ©s par les talents combinĂ©s de la metteure en scĂšne et Giacomo Strada, Cristina Nyffeler et Geofrroy Duval (pour les dĂ©cors, costumes et lumiĂšres respectivement).
Le travail d’acteur de la jeune distribution se distingue, dont quelques personnalitĂ©s du casting. Dima Bawab interprĂšte le Feu et le Rossignol avec virtuositĂ© et candeur, Olivier Brunel, ancien de l’OpĂ©ra Junior, est une Horloge pleine de caractĂšre ! En ce qui concerne les jeunes interprĂštes nous les saluons dans la totalitĂ©, tous engageants et engagĂ©s. Anya Van den Bergh dans le rĂŽle de l’enfant est touchante Ă  souhait, le petit vieillard (l’arithmĂ©tique) est chantĂ© par Elysa Brodu, rayonnant de charisme et au jeu d’acteur vraiment superbe. Heureusement, on a dĂ©cidĂ© de donner le rĂŽle de La Princesse Ă  une jeune (en principe Le Feu, Le Rossignol et La Princesse devant ĂȘtre interprĂ©tĂ©s par la mĂȘme chanteuse), puisque cela nous a permis de dĂ©couvrir la voix et la prestance de la sensible et percutante Marie SĂ©niĂ© au chant trĂšs Ă©motif, inspirant des frissons.

JĂ©rĂŽme Pillement dirige son orchestre en bonne forme. Il se montre maĂźtre du langage ravĂ©lien et traite la partition avec tout le sĂ©rieux qu’elle mĂ©rite, sans jamais tomber dans un expressionnisme kitsch. Les vents sont heureux et curieux ; le chef a une science du rythme fantastique ! Le chƓur de l’OpĂ©ra emmenĂ© Ă  chanter avec le chƓur des jeunes est tout aussi investi et l’effet sur l’auditoire est remarquable. Le spectacle n’est pas prĂ©sentĂ© en diptyque (comme trĂšs souvent le cas dĂ» Ă  la durĂ©e de moins d’une heure de l’opus), et devient donc davantage accessible pour les jeunes et les familles prĂ©sentes dans la salle qui sans aucun doute se rĂ©galent. Opera junior reste une initiative et un spectacle pas comme les autres. Un projet et des jeunes artistes Ă  suivre. FĂ©licitations Ă  toute l’Ă©quipe !

CD. Jean Martinon (1910-1976) : Chicago Symphony Orchestra. The complete recordings (10 cd RCA Sony classical. 1964-1969)

martinon-jean-complete-recordings-chicago-symphony-orchestra-1964---1969-10-cd-box-CLIC-de-classiquenews-mars-2015-compte-rendu-critiqueCD. Jean Martinon (1910-1976) : Chicago Symphony Orchestra. The complete recordings (10 cd RCA Sony classical. 1964-1969). Le coffret Sony classical regroupe quelques unes de perles inestimables du Martinon amĂ©ricain alors au sommet de sa vibrante sensibilitĂ© orchestrale, comprenant la fin de son engagement Ă  la direction musicale du Chicago Symphony Orchestra soit 10 albums, Ă©ditĂ©s dans leurs pochettes et prĂ©sentations recto / verso d’origine, entre 1964 et 1969 (avec toutes les notices originelles). Le chef qui devait ensuite (1969 Ă  1973) se dĂ©dier au National de France, laisse ici une empreinte forte de son hĂ©ritage symphonique. A ceux qui pensent que son activitĂ© Ă  Chicago ne fut qu’un passage, l’Ă©coute des bandes tĂ©moignent d’une finesse d’approche irrĂ©sistible, Martinon opĂ©rant par clartĂ©, mesure, Ă©quilibre, transparence, rĂ©ussissant dĂšs le premier album (Ravel et Roussel, les piliers de son rĂ©pertoire) une plĂ©nitude de son et une profondeur dans l’approche, idĂ©ales. La suite n°2 de Bacchus et Ariane saisit par sa langueur Ă©lĂ©gantissime, aux rĂ©sonances de l’ombre, une lecture introspective d’une infinie poĂ©sie qui fouille jusqu’Ă  la psychanalyse le dialogue du dieu et de son aimĂ©e enivrĂ©e….

 

 

 

Eteint en 1976, le Français Jean Martinon réalise une carriÚre mirifique qui passe par la direction du Chicago Symphony Orchestra

Miroitant symphonisme de Martinon

 

Martinon Jean 4CLIC_macaron_2014Trop courte approche qui prolonge ses excellentes gravures pour Philips de 1954 : fragilitĂ© palpitante, agogique murmurĂ©e, le chef semble Ă©tirer le temps et recrĂ©er l’oeuvre en creusant chaque mesure, lui apportant une rĂ©sonance Ă©nigmatique et spirituelle d’une incroyable puissance suggestive. Que ce chef a Ă  nous dire, laissant contradictoirement, la partition respirer par elle-mĂȘme, dĂ©voilant d’insondables richesses sonores, d’imprĂ©visibles failles mystĂ©rieuses qui alternent avec des frĂ©missements Ă©chevelĂ©s d’insectes conquĂ©rants… De l’ombre Ă  la transe, la traversĂ©e bouleverse par son intelligence, sa sensualitĂ©, sa prĂ©cision et sa dĂ©licatesse rythmique.Ce Roussel est l’enregistrement le plus ancien du legs Sony (il s’agit des archives RCA), remontant Ă  novembre 1964 (mais Martinon connaĂźt son Roussel depuis au moins 10 ans dĂ©jĂ !). Le Ravel (Daphnis et ChloĂ©) dĂ©ploie une opulence flamboyante, exploitant toutes les ressources de l’orchestre en combinaisons sonores et instrumentales, en nuances millimĂ©trĂ©es. Du grand art.

 

CT  CTH ARTS CSOSymphoniste scintillant et dramatique, Martinon domine trĂšs largement aussi l’interprĂ©tation de VarĂšse (Arcana) et Frank Martin (Concerto pour 7 instruments Ă  vent, Chicago mars 1966) ; de mĂȘme Nielsen (et sa Symphonie n°4 “inextinguible”, octobre 1966), L’ArlĂ©sienne, Suites 1 et 2 (avril 1967) ; l’Ă©blouissant Mandarin merveilleux (Suite de concert, avril 1967) ; trĂšs intĂ©ressant, le programme du cd 6 qui regroupe la Symphonie n°4 de Martinon (Le jardin vertical : Adagio misterioso : un Ă©cho du christianisme sincĂšre et hautement spirituel de l’auteur qui fut aussi un alpiniste assidu – la partition lui a Ă©tĂ© commandĂ©e pour les 75 ans de l’Orchestre de Chicago), et la n°7 en un mouvement (mais 8 sĂ©quences caractĂ©risĂ©es) de Peter Mennin (1923-1983), l’un des plus europĂ©ens des compositeurs amĂ©ricains (ses 9 symphonies sont composĂ©es avant 30 ans). Le cd 8 est un enchantement ravĂ©lien (Rapsodie espagnole et surtout, manifeste d’intelligence et de raffinement Ă©quilibrĂ©, Ma MĂšre l’Oye, Chicago, avril 1968). L’Ă©nergique et lumineuse Symphonie n°1 de Bizet (douĂ©e d’un tension ciselĂ©e aux cordes ce dĂšs le premier mouvement) comme le Songe d’une nuit d’Ă©tĂ© de Mendelssohn respectivement enregistrĂ©s en avril 1968 et mai 1967, attestent de la maturitĂ© artistique de l’orchestre nĂ©e de sa complicitĂ© avec le chef Français. Ce legs de l’intĂ©grale enregistrĂ© Ă  Chicago montre le degrĂ© d’accomplissement et d’approfondissement artistique auquel un maestro hexagonal a su mener l’un des meilleurs orchestres amĂ©ricains : l’Ă©largissement du rĂ©pertoire, la culture de la musique de son temps, le retour rĂ©gulier tel un ressourcement salutaire, aux impressionnistes français dĂ©notent une claire conscience musicale qui savait jouer et penser la musique : ici se situe sa proximitĂ© avec FurtwĂ€ngler qu’il apprĂ©cia etpu observer, plus que tout autre… AprĂšs Martinon, parfait continuateur de son prĂ©dĂ©cesseur Fritz Reiner, c’est Solti qui recueillera les fruits du Français menant la phalange jusqu’Ă  l’incandescence, au dĂ©but des annĂ©es 1970.

 

 

Jean Martinon (1910-1976) : Chicago Symphony Orchestra. The complete recordings (10 cd RCA Sony classical. 1964-1969). Parution annoncée le 16 mars 2015.

 

 

Benjamin Millepied prĂ©sente Daphnis et ChloĂ© Ă  l’OpĂ©ra Bastille

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeParis, OpĂ©ra Bastille. Daphnis et ChloĂ© : Millepied, Ravel, 10mai>8 juin 2014.  A 36 ans, le danseur et chorĂ©graphe Benjamin Millepied new yorkais depuis 20 ans,  se voit offrir un pont d’or : prenant en octobre 2014, ses fonctions de directeur de la danse de l’OpĂ©ra de Paris en succession de Brigitte LefĂšvre, directrice depuis 1995. L’époux Ă  la ville de l’actrice sublimissime Natalie Portman, rencontrĂ©e sur le tournage de Black Swan dont il a signĂ© la chorĂ©graphie (2012), Benjamin Millepied propose en mai et juin 2014, comme un avant-goĂ»t de ses aptitudes pour Paris, un baptĂȘme prĂ©cĂ©dant son entrĂ©e officielle dans la Maison parisienne.

L’ex principal dancer du New York City Ballet (2002) signe une premiĂšre chorĂ©graphie dĂ©sormais trĂšs attendue : Daphnis et ChloĂ© d’aprĂšs Maurice Ravel crĂ©Ă©e Ă  partir du 10 mai 2014 Ă  l’OpĂ©ra Bastille. Le nouveau ballet s’inscrit au programme d’une  sĂ©rie couplĂ©e avec Balanchine (14 reprĂ©sentations au total). La soirĂ©e du 3 juin est diffusĂ©e en direct depuis l’OpĂ©ra Bastille dans les salles de cinĂ©ma.

Comme en 1913, Stravinsky compose une Ɠuvre atypique, inclassable, visionnaire et aussi prophĂ©tique (en ce sens qu’elle annonce la modernitĂ©), Daphnis et ChloĂ© bĂ©nĂ©ficie de la musique de Maurice Ravel l’une des plus Ă©blouissantes qui soit, vĂ©ritable dĂ©fi pour l’orchestre et aussi, terreau fertile pour l’imaginaire des chorĂ©graphes.  L’intention de Benjamin Millepied est d’écarter le dĂ©roulement chorĂ©graphique du prĂ©texte strictement narratif (livret et texte de Longus), pour tenter une nouvelle divagation suggestive en lumiĂšres, couleurs, formes, proche de l’infini de la musique.

Soirée George Balanchine / Benjamin Millepied

Etoiles, premiers danseurs et corps de Ballet

Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris

Philippe Jordan, direction

LE PALAIS DE CRISTAL

NOUVELLE PRODUCTION

GEORGES BIZET, musique (Symphonie en ut majeur)

GEORGE BALANCHINE, Chorégraphie (Opéra de Paris, 1947)

CHRISTIAN LACROIX Costumes

DAPHNIS ET CHLOÉ

CRÉATION

MAURICE RAVEL Musique (Versionintégrale) 

BENJAMIN MILLEPIED, chorégraphie

DANIEL BUREN, décors

Le programme de l’OpĂ©ra Bastille met en regard deux chorĂ©graphes ayant travaillĂ© pour le NY City Ballet, George Balanchine, son fondateur, et Benjamin Millepied, qui y suivi toute sa formation de danseur et de chorĂ©graphe. Sur une Ɠuvre de jeunesse de Bizet, La Symphonie en ut majeur (gorgĂ©e de saine juvĂ©nilitĂ©), George Balanchine signe, en 1947, sa premiĂšre crĂ©ation pour le Ballet de l’OpĂ©ra, Le Palais de cristal, Ă©pure formelle frappante par sa proposition Ă  relire et renouveler aussi l’art de la mesure, l’équilibre de la danse française, hommage Ă  la Compagnie et au style français.

Avec Daphnis et ChloĂ©, Benjamin Millepied signe sa troisiĂšme crĂ©ation pour le Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Prologeant le geste et la pensĂ©e balanchiniens, le jeune chorĂ©graphe, directeur de la danse de l’OpĂ©ra de Paris, s’inspire des rythmes et des couleurs de la « symphonie chorĂ©graphique » pour orchestre et chƓur de Ravel. Les deux ballets sont dirigĂ©s par Philippe Jordan, qui accompagne, pour la premiĂšre fois, les danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra.

14 reprĂ©sentations du 10 mai au 8 juin 2014 Ă  l’OpĂ©ra Bastille

INFORMATIONS / RÉSERVATIONS

TĂ©lĂ©phone : 08 92 89 90 90 (0,337€ la minute) -  tĂ©lĂ©phone depuis l’étranger : +33 1 71 25 24 23

Internet : www.operadeparis.fr

Aux guichets : au Palais Garnier et Ă  l’OpĂ©ra Bastille
- de 11h30 Ă  18h30 le premier jour d’ouverture des rĂ©servations de chaque spectacle.  De 14h30 Ă  18h30 tous les jours de la semaine sauf dimanche et jours fĂ©riĂ©s.

CD. HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel (2012)

HJ_LIM_cd erato ravel scriabineCD. HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel (2012). Fougue, vitalitĂ©, profondeur : le piano roi de HJ Lim. Paris, aoĂ»t 2010, elle donnait une intĂ©grale des Sonates de Beethoven, d’une verve et d’un panache dĂ©jĂ  ahurissant (lire notre compte rendu du Beethoven par HJ Lim). La revoici pour Erato aprĂšs avoir enregistrĂ© cette intĂ©grale Beethoven rayonnante et Ă©nergique Ă  l’Ă©poque chez Emi et l’avoir redonnĂ© en concert en octobre 2012, la toujours jeune pianiste corĂ©enne (moins de 30 ans en 2014), revient en France ce 10 mars 2014 Ă  Paris pour un rĂ©cital Ă©vĂ©nement et sort simultanĂ©ment un nouveau disque dĂ©diĂ© aux valses et Sonates de Ravel et Scriabine, pertinente Ă©vocation de la fougue poĂ©tique du Paris des annĂ©es 1900-1920. (La Valse de Ravel est jouĂ©e en quatre mains devant Diaghilev au printemps 1920). Le feu digital  de HJ Lim est toujours aussi ardent voire audacieusement percussif (bel allant du “trĂšs franc” des Valses nobles et sentimentales de 1911), puis toucher liquide et perlĂ© quasi Debussyste, c’est Ă  dire d’une immatĂ©rielle suggestivitĂ©, de la derniĂšre valse ravĂ©lienne (Épilogue), vrai Ă©coute aux univers suspendus et Ă©nigmatiques. L’enchaĂźnement avec la Sonate n°4 de Scriabine est parfaite : mĂȘme suggestivitĂ© tendue, mystĂ©rieuse d’un mouvement Ă  l’autre, oĂč le pianiste compositeur enfin libĂ©rĂ© de sa charge de professeur au conservatoire de Moscou peut exprimer ici (1903) une fiĂšvre autobiographique surdimensionnĂ©e : du dĂ©miurgique divin dans une trĂšs vive sensibilitĂ© humaine (envol tourbillonnant, rhapsodique, lisztĂ©en du Prestissimo volando final)…

Piano envoûtant

CLIC D'OR macaron 200La finesse et la subtilitĂ© de la pianiste trĂšs inspirĂ©e se dĂ©voilent ici sans retenue mais avec une pensĂ©e infaillible qui assure au tempĂ©rament en verve, l’unitĂ© organique entre chaque sĂ©quence trĂšs caractĂ©risĂ©e (rubato captivant des deux PoĂšmes de Scriabine). EnchaĂźner la Sonate n°5 de Scriabine (un condensĂ© de jaillissement vaporeux) puis la Valse de Ravel montre d’Ă©tonnantes similitudes compositionnelles, une fraternitĂ© d’univers personnels troublants. MĂȘme leur inventivitĂ© classique ou passionnĂ©ment romantique paraĂźt interchangeable : classicisme de la Sonatine de Ravel, foudroiement des Sonates de Scriabine… mais chiasme rĂ©vĂ©lateur ici, concernant les Valses, les caractĂšres s’inversent : Ravel est bien un visionnaire inclassable et Scriabine, quĂȘteur d’infini, un classique mais si subtil et sensuel facĂ©tieux… La Valse est le point d’orgue d’un rĂ©cital oĂč triomphent le goĂ»t et le tempĂ©rament d’une musicienne de haute voltige : son clavier est vaporeux, vĂ©neneux, d’une transe superlative. C’est peu dire.

Ravel, Scriabine, comme beaucoup ont aimĂ© en peinture affronter dans leur pĂ©riode cubiste, Braque et Picasso : un mĂȘme gĂ©nie Ă  … quatre mains. De tout Ă©vidence ce jeu des confrontations, affinitĂ©s, allusions miroitantes distingue d’abord le toucher funambule, arachnĂ©en de la pianiste corĂ©enne HJ LIM. La syncope fĂ©erique, l’ivresse intĂ©rieure, la cabrure Ă©nigmatique (dĂ©cidĂ©ment le premier des deux PoĂšmes opus 32 de Scriabine reste notre prĂ©fĂ©rĂ©, plage 16)… Il y a une Ă©vidente parentĂ© de ton, de style, de caractĂšre entre les deux compositeurs : c’est toute la valeur de ce programme magnifiquement conçu, subtilement emportĂ© par une pianiste au talent trĂšs original. Dans l’arĂšne des grands du piano, au registre fĂ©minin, les vrais talents sont rares : aux cĂŽtĂ©s des Alice Sara Ott et surtout Yuja Wang chez DG, HJ LIM fait figure de challenger.

Prochain concert de HJ LIM à Paris, le 10 mars 2014 au Théùtre du Palais Royal (Ravel, Chopin, Beethoven). Réservations : 01 42 97 40 00 ou www.theatrepalaisroyal.com

HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel. 1 cd Erato. Enregistrement réalisé en avril 2012 à Liverpool.

Ravel en compositeur lyrique

Ravel et l’Ă©criture lyrique
De l’Heure espagnole
Ă  l’Enfant et les sortilĂšges

(2007, 70 ans de la mort de Maurice Ravel)

A la diffĂ©rence du piano qui n’inspire plus le compositeur Ă  partir de 1920, la voix et son prolongement dramatique, occupent sa vie durant, l’auteur de l’Enfant et les sortilĂšges. C’est une passion continue, dĂ©clarĂ©e, qui par perfectionnisme, ne trouvant pas tout de suite, une forme nouvelle capable de renouveler un genre qui n’a guĂšre changĂ©, et mĂȘme qui n’a pas “Ă©voluĂ© d’un pouce”, ne se concrĂ©tise que sur le tard, Ă  l’Ă©poque de la pleine maturitĂ©. Certes il y eut les cycles courts, exercices plutĂŽt qu’aboutissements, tous expressions d’une passion Ă  demi assouvie: ShĂ©hĂ©razade dĂšs 1898, puis, entre autres, ses trois cantates pour le Prix de Rome: Myrrha (1901), d’aprĂšs le Sardanapale de Byron, Alcyone (1902) d’aprĂšs Ovide, Alyssa (1903), soit trois essais lyriques qui n’eurent coup sur coup, aucun effet sur le jury du Prix.

Une Heure exquise
Ravel pense surtout Ă  fusionner action et musique, dans le sens d’une parfaite fluiditĂ©, et d’un accomplissement immĂ©diat. Pas de contraintes, aucune pression du cadre, quel qu’il soit. Le compositeur fut-il comme on l’a dit, convaincu par le cinĂ©ma, au point d’y reconnaĂźtre un moment “la forme” tant recherchĂ©e? Peut-ĂȘtre.
Quoiqu’il en soit, les premiĂšres mentions autographes de L’heure espagnole, indiquent cet esprit allant de la partition, portĂ©e par une action non contrainte, “lĂ©gĂšre et bon enfant”. Pauvre Ravel: quand il propose son oeuvre Ă  l’OpĂ©ra-Comique, les censeurs crient tout d’abord, Ă  la vulgaritĂ© devant un sujet oĂč il est question d’amant cachĂ© dans une horloge et que l’on transporte jusqu’Ă  la chambre de l’Ă©pouse. Mais la premiĂšre a lieu le 19 mai 1911. Ravel s’est longuement expliquĂ©. AprĂšs le scandale des Histoires naturelles dont la prosodie prĂ©pare directement celle de L’heure espagnole, et le quiproquo sur ses rĂ©elles intentions, le compositeur a prĂ©cisĂ© l’objet de sa premiĂšre oeuvre thĂ©Ăątrale. C’est une relecture du buffa italien, dans le style d’une conversation, oĂč le chant est proche d’un parlando expressif, souvent ironique voire sarcastique: d’une finesse inaccessible et redoutablement pertinente, le compositeur aime souligner le “mĂ©lange de conversation familiĂšre et de lyrisme ridicule”. Ravel parle d’une fantaisie burlesque qui prolonge l’expĂ©rience du Mariage de Moussorsgki, un compositeur dont il se sent proche. Les lignes vocales ondulent, se cabrent avec Ă©lĂ©gance, favorisant les portamentos; l’articulation s’autorisent des contractions de syllabes, des prĂ©cipitĂ©s dĂ©clamatoires expressifs. Ici, l’Ă©pouse, Conception, aussi sĂ©duisante qu’infidĂšle,  mariĂ©e Ă  Torquemada, l’horloger de TolĂšde, Ă©reintĂ©e par les beaux parleurs Inigo et Gonzalve, qui ne concrĂ©tisent jamais, minaude et se fixe sur le muletier Ă  l’allure chaloupĂ©e, Ramiro, un costaud pudique Ă  son goĂ»t.
L’humour ravĂ©lien, dĂ©licat et subtil qui jubile Ă  jouer des registres et des degrĂ©s du comique, enchante Koechlin et FaurĂ© mais exaspĂšre Lalo que le style pincĂ© et raide de Ravel, agace comme d’ailleurs bon nombre de critiques dĂ©contenancĂ©s: il parle d’un style qui serait un nouveau PellĂ©as, “Ă©troit, menu, Ă©triquĂ©”. D’ailleurs, l’inimitiĂ© de Lalo Ă  l’endroit du musicien fixe une idĂ©e souvent reprise aprĂšs lui, sensibilitĂ© de Debussy, insensibilitĂ© de Ravel.  Quant aux vers de Franc-Nohain, ils sont tout autant critiquĂ©s, assassinĂ©s pour leur “platitude”. Et mĂȘme les amateurs conscients des dons de Ravel, sont aussi fatiguĂ©s de les voir gĂąchĂ©s dans un amusement de placard, quand, selon les mots de Vuillermoz, le musicien est “un magicien crĂ©Ă© pour se mouvoir dans le rĂȘve et la fĂ©erie”. Jugement juste mais sĂ©vĂšre. Pour Ravel, L’heure espagnole constitue un point d’aboutissement auquel il n’avait cessĂ© de rĂ©flĂ©chir.

Un enfant pas sage sur le chemin de la compassion
Avec L’enfant et les sortilĂšges, l’Ă©criture de Ravel Ă©volue; du moins change-t-elle de registre. AprĂšs la fine ironie, la mordante satire, Ă  peine appuyĂ©e, le compositeur empreinte un chemin oĂč on l’attendait davantage, celui de l’onirisme et de la fĂ©erie. Qui plus est, sous le sceau de l’enfance. Avant d’occuper le poste de directeur de l’OpĂ©ra de Paris, en juillet 1914,  Jacques RouchĂ© avait demandĂ© Ă  Colette d’Ă©crire le livret d’une fĂ©erie-ballet, tout en pressentant Ravel comme compositeur. Mais lorsque le compositeur reçoit le texte en 1916, il est soldat volontaire, peu enthousiasmĂ© par cette intrigue anecdotique.  Deux annĂ©es passent, pas de retour de flamme. Ravel semble indiffĂ©rent. Entre temps, Colette a adressĂ© le livret Ă  Stravinsky.
Or, brutalement en fĂ©vrier 1919, Ravel se manifeste auprĂšs de l’Ă©crivain et lui demande s’il est toujours possible de composer la musique. Le travail peut commencer. DĂšs le dĂ©but de son travail, Ravel songe Ă  la figure de l’Ă©cureuil (absent dans le premier texte de Colette qui accepte de l’intĂ©grer); le musicien de plus en plus inspirĂ© par son sujet, affine l’Ă©pisode des chats et surtout le duo swingant de la tasse et de la thĂ©iĂšre. Le Music-hall et l’esprit de la comĂ©die amĂ©ricaine dĂ©poussiĂšrent le vieux genre opĂ©ra. Colette enthousiaste, encourage le musicien qui orfĂšvre sa partition jusqu’au printemps 1920.
Puis viennent des semaines et des mois de dĂ©pressive inactivitĂ©. Mais sous la pression du directeur de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo, Raoul Gunsbourg qui souhaite faire crĂ©er l’ouvrage dans sa salle, Ravel doit poursuivre. Finalement, l’oeuvre tant attendue est crĂ©Ă©e le 21 mars 1925: pas moins de cinq ans pour achever une oeuvre qui dans son projet initial n’avait rien de stimulant. Au moment de sa crĂ©ation parisienne Ă  l’OpĂ©ra-Comique, le 1er fĂ©vrier 1926, le parterre resta de marbre. Arthur Honegger prit la dĂ©fense de la partition. AndrĂ© Messager de son cĂŽtĂ©, fustigea ce que Lalo avait exĂ©crĂ© de la mĂȘme façon dans L’heure espagnole: son insensibilitĂ©. Et tous les critiques s’entendirent pour ne trouver aucune entente entre le texte de Colette et la musique de Ravel.
L’intĂ©rĂȘt et la nouveautĂ© de l’oeuvre viennent principalement du relief des voix. Pas moins de 31 rĂŽles aux couleurs et aux intonations spĂ©cifiques, qui composent une brillante mosaĂŻque de tonalitĂ©s, en particulier animales (huit rĂŽles d’animaux au total!). Mais la force de la partition ne rĂ©side pas uniquement dans sa capacitĂ© d’invention et de timbres. Le sujet suit une gradation Ă©motionnelle extrĂȘmement subtile lĂ  encore. Effets lyriques, action contrastĂ©e dans la premiĂšre partie, puis, hymne Ă  la compassion, Ă  l’humanitĂ© quand l’enfant cruel et barbare, sadique et capricieux rĂ©vĂšle son essence innocente, pure, compatissante. En dĂ©finitive, l’accord, texte/musique se dĂ©voile dans cette ultime partie dont la tendresse et l’appel au pardon atteignent des sommets d’Ă©motions.

Illustrations
Vuillard, Intérieur et scÚne domestique (DR)
Portrait de Colette (DR)
A propos de Ravel, Cocteau parlait de “chef des petits maĂźtres de l’impressionnisme”, remarquable par la texture extrĂȘment raffinĂ©e de sa palette et de ses couleurs. Un commentaire qui pourrait tout aussi convenir s’agissant des toiles de Vuillard.

Ravel par Jean Echenoz (Editions de Minuit)

Vertiges du vide. Tout en Ă©tant scrupuleusement fidĂšle Ă  la rĂ©alitĂ©, l’art de l’écrivain a ce don rare de rĂ©inventer la trame du rĂ©el
 Quoi de plus prodigieux et finalement de plus proche Ă  la musique ?

ravel par Jean EchenozRetisser les fragiles et presque insignifiants dĂ©tails vĂ©cus, produire une tenture recomposĂ©e qui, dans l’écriture des fils nouvellement associĂ©s, exprime au plus juste l’essence des choses et des sentiments
 En rĂ©Ă©crivant Ravel, en particulier ses dix derniĂšres annĂ©es (de dĂ©cembre 1927 Ă  dĂ©cembre 1937), Jean Echenoz apporte un Ă©clairage particulier : il sait rĂ©inventer les faits, rĂ©enchanter le fil vĂ©cu pour en distiller, fidĂšle Ă  l’esprit des Ɠuvres du compositeur, fidĂšle Ă  sa personnalitĂ© secrĂšte autant que discrĂšte, l’esprit Ă©vanescent et la subtilitĂ© trompeuse.
Ravel est donc le dixiĂšme roman de l’écrivain, nĂ© Ă  Orange en 1947, prix MĂ©dicis en 1983, pour Cherokee ; prix Goncourt en 1999, pour Je m’en vais.
L’apport de l’écrivain renouvelle le genre biographique. C’est que, ce qui nous est donnĂ© Ă  lire, plutĂŽt qu’une narration documentĂ©e s’apparente pleinement au genre du roman. Pas une Ă©vocation prĂ©cise de dates, ni un catalogue d’Ɠuvres scrupuleusement Ă©numĂ©rĂ©es mais le fruit d’une vision subjective qui met en lumiĂšre une partie de la vie, plutĂŽt que d’aborder la totalitĂ© de la carriĂšre (pour dĂ©couvrir la vie entiĂšre du musicien, se reporter Ă  la biographie de Marcel Marnat, chez Fayard). La sensibilitĂ© de la plume ajoute ce soupçon de poĂ©sie en choisissant prĂ©cisĂ©ment d’accompagner le compositeur dans son dernier voyage, achevĂ© avec son dĂ©cĂšs dans une clinique d’Auteuil, le 28 dĂ©cembre 1937. Au dĂ©part, l’auteur, auditeur rĂ©gulier de Ravel et intĂ©ressĂ© par les annĂ©es 1930, souhaitait tisser une fiction oĂč la figure de ValĂ©ry Larbaud et de Ravel, se seraient croisĂ©es

Mais au final, c’est la personne de Ravel qui devient centrale. TĂ©moin, documentaliste aussi, Echenoz se familiarise avec l’homme. S’abreuver de la matiĂšre historique pour rompre la fadeur des faits, des successions d’évĂ©nements.
Analyste, Echenoz traque au plus juste les manies du musicien : chaussures impeccables, costumes tirĂ©s Ă  quatre Ă©pingles, gauloises, voitures… figure de la musique française, surtout aprĂšs la mort de Debussy, Ravel travaille son image Ă  la façon d’une incarnation cinĂ©matographique oĂč chaque attitude fait signe. Le portrait est millimĂ©trĂ© et ne laisse place Ă  aucune fantaisie ni dĂ©tente. Le dandy aimait la vie mondaine sans rien dĂ©masquer de sa vie propre. C’est un quinquagĂ©naire comblĂ© par le succĂšs et une tournĂ©e –harassante- aux Etats-Unis qui l’attend au dĂ©but du livre, en 1927. Rien n’est omis dans l’évocation de cette tournĂ©e triomphale aux AmĂ©riques, en 1928. A son retour, Ravel apparaĂźt dans sa grandeur solitaire, aux bords de l’angoisse et du malaise : « 
 le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nƓud de sa cravate Ă  pois. »
La plume assemble et redirige les Ă©lĂ©ments rĂ©els comme pour mieux traquer sa proie. Ravel parle de ses journĂ©es Ă  ne rien faire, habitĂ© par l’idĂ©e d’un vide inĂ©luctable. Il semble souffrir : insomnies incontrĂŽlables, insatisfaction profonde quant Ă  son Ɠuvre. Il semble nous dire : « qu’ai-je rĂ©ellement dit ? Quel est le sens de tout ce que j’ai Ă©crit et composĂ© ? ». Il y a un fossĂ© et un dĂ©calage de plus en plus oppressants entre l’Ɠuvre du compositeur et les sentiments de l’homme. L’écriture d’Echenoz reconstruit aussi des parallĂšles fascinants : entre Ravel et Faulkner, qui avaient la mĂȘme taille (1,61m) et jusqu’à Conrad, dont le compositeur Ă©tait lecteur et qui conclue son Ɠuvre quand Ravel recueille palmes et lauriers que la sienne suscite

Plus la machine romanesque avance, plus le portrait s’affine et le style est affĂ»tĂ© : le musicien semble accablĂ© par le poids d’un secret trop lourd Ă  porter seul. Et la musique ? Le miroir torturant de sa propre impuissance, pas une dĂ©livrance ni un baume. Une mĂ©canique dĂ©shumanisĂ©e : « Bref c’est une chose qui s’autodĂ©truit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul Ă©largissement du son. »
Jusqu’à ce jour de 1932, oĂč un accident dĂ©cide dĂ©finitivement de cette course Ă  l’abĂźme : en vĂ©ritĂ© infiniment plus qu’une narration historique ou compassĂ©e, le regard de l’écrivain opĂšre par un jeu de distanciation mesurĂ©e et parfaitement conscient, le dĂ©voilement des enjeux, ce qui est pour chaque nouvelle partition, Ă  l’Ɠuvre dans l’Ɠuvre.
Ce Ravel est d’abord un objet littĂ©raire ; ni biographie, ni fiction ; un texte mĂ©dian, Ă©poustouflant et dĂ©lectable. Que les mĂ©lomanes, ravĂ©liens avertis ou amateurs, y retrouvent leur Ravel tel qu’en lui-mĂȘme, dans la succession des dĂ©tails de la vraie vie, au demeurant trĂšs/trop rares (l’homme est demeurĂ© volontairement Ă  l’écart de la scĂšne mĂ©diatique), ajoute Ă  la valeur de ce texte marquant.

 

Jean Echenoz : Ravel (Editions de Minuit), parution : avril 2006, 128 pages

Lorin Maazel et Alice Sara Ott jouent Ravel

arte_logo_175Concert Ravel par Maazel et AS Ott. Arte, le 2 juin 2013, 19h   …   Lorin Maazel a pris les rĂȘnes de l’Orchestre philharmonique de Munich en septembre 2012. À 82 ans, son dynamisme, son goĂ»t de l’aventure, sa curiositĂ© rayonnent. Depuis trois ans, il porte une attention particuliĂšre aux artistes Ă©mergents.
Alice Sara Ott Ă©tait soliste pour l’un de ses premiers concerts Ă  la tĂȘte de la Philharmonie de Munich. La jeune pianiste germano-japonaise a dĂ©jĂ  remplacĂ© des stars comme Lang Lang ou HĂ©lĂšne Grimaud. Son jeu fluide, naturel, a un petit cĂŽtĂ© espiĂšgle, sans rien de surfait, qui a impressionnĂ© le public autant que la critique. Un talent qui n’a pas Ă©chappĂ© Ă  Lorin Maazel.

Pour leur premier concert ensemble, ils interprĂštent le Concerto en sol majeur de Ravel, composĂ© dans l’esprit de Mozart et de Saint-SaĂ«ns. Alice Sara Ott en apprĂ©cie tout particuliĂšrement les accents jazzy et l’approche chambriste du seul concerto que Ravel ait Ă©crit pour piano Ă  deux mains. Lorin Maazel a lui-mĂȘme interprĂ©tĂ© toutes les Ɠuvres du compositeur français, en tant que violoniste et chef d’orchestre. De brefs extraits montrent Lorin Maazel, Alice Sara Ott et l’orchestre lors des rĂ©pĂ©titions Ă  Munich.
Pour le rappel, Lorin Maazel et l’Orchestre philharmonique de Munich, jouent La Valse, autre partition irrĂ©sistible de Maurice Ravel.
Enregistré le 26 septembre 2012 à la Philharmonie im Gasteig, à Munich
Maurice Ravel , Concerto en sol majeur, La Valse
Direction : Lorin Maazel
Piano : Alice Sara Ott
Orchestre philharmonique de Munich

CD. Stravinsky: Le sacre du printemps (Jordan, 2012)

CD. Philippe Jordan fĂȘte avec voluptĂ© les 100 ans du Sacre de Stravinsky   …   EnregistrĂ© en mai 2012 Ă  l’OpĂ©ra Bastille, ce nouvel album (le 2Ăš dĂ©jĂ ) de Philippe Jordan avec l’Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris confirme les prĂ©ludes amorcĂ©s entre chef et musiciens : une entente Ă©vidente, un plaisir supĂ©rieur pour vivre la musique ensemble. Depuis leur Symphonie Alpestre de Strauss, montagne philharmonique d’une prodigieuse narration sonore frappĂ©e du sceau de l’imagination climatique, les interprĂštes se retrouvent ici en mai 2012 pour deux autres sommets de la musique symphonique française et spĂ©cifiquement parisienne. Dans l’histoire des Ballets Russes, le PrĂ©lude comme le Sacre du printemps indiquent clairement un point d’accomplissement pour les deux compositeurs : l’ivresse Ă©rotique et l’enchantement semi conscient s’impose Ă  nous dans un PrĂ©lude d’une dĂ©licatese infinie; quant au Sacre, voilĂ  longtemps que l’on n’avait pas Ă©coutĂ© direction aussi parfaite et Ă©quilibrĂ©e entre prĂ©cision lumineuse (dĂ©tachant la tenue caractĂ©risĂ©e et fortement individualisĂ©e de chaque instrument protagoniste) et expressionnisme symboliste !

Le Sacre enchanté de Philippe Jordan

stravinsky_debussy_prelude_faune_sacre_printemps_naive_cd_philippe_jordan_opera_de_parisLa baguette de Philippe Jordan aime ciseler dans la suggestion mais aussi ici, mordre dans l’ivresse libĂ©rĂ©e des timbres associĂ©s d’une infinie inventivitĂ© ; le chef s’appuie sur la maniĂšre et le style supraĂ©lĂ©gant des instrumentistes parisiens dont les prĂ©dĂ©cesseurs en mai 1913 dans la fosse du TCE avaient fait la rĂ©ussite rĂ©volutionnaire de la partition. Jordan ajoute une prĂ©cision Ă©lectrique et incandescente, une vision de poĂšte architecte aussi qui sait unifier, structurer, dĂ©velopper une dramaturgie supĂ©rieurement aboutie… et frappante par son relief, sa vivacitĂ©, comme des teintes plus dĂ©licatement nimbĂ©es et voilĂ©es.
Fureur et ivresse des timbres associĂ©s. ComparĂ©e Ă  tant d’autres versions soit rutilantes, soient sĂšches, soit littĂ©ralement narratives, Philippe Jordan apporte aussi le mystĂšre et l’enchantement, toute la poĂ©sie libre des instruments sollicitĂ©s. Quelle maestria ! Quelle conviction dans la tension progressive… La voluptĂ© de chaque Ă©pisode est nourrie d’un onguent magicien ; l’expĂ©rience lyrique du chef, directeur musical de l’OpĂ©ra, en est peut-ĂȘtre pour beaucoup et l’on se dit que Nicolas Joel n’aura pas tout rater Ă  Paris: nommer le fils du regrettĂ© Armin Jordan, capable de vrais miracles Ă  Paris, Philippe Ă  la tĂȘte de l’orchestre maison aura Ă©tĂ© un acte convaincant qui porte aujourd’hui des fruits Ă©clatants.  Voici du Sacre du printemps et pour le centenaire de l’oeuvre, une nouvelle version de rĂ©fĂ©rence sur instruments modernes. Le champion et pionnier dans le domaine s’agissant de la partition de Stravinsky demeurant Ă©videmment le geste du français François-Xavier Roth, d’une maĂźtrise incomparable sur instruments parisiens d’Ă©poque (1913) et rĂ©vĂ©lateur en ce sens des formats sonores et des timbres instrumentaux originels… aprĂšs la tournĂ©e 2013, le disque devrait sortir fin 2013/printemps 2014.

Sur instruments modernes, le chant des instruments fait tout ici, et renforce la réussite magistrale de cet enregistrement dont on ne saurait trop souligner avec admiration le miracle de la volupté instrumentale.

Inscrire enfin le BolĂ©ro ravĂ©lien aprĂšs les deux chefs d’oeuvre Debussyste et Stravinskien est de la meilleure inspiration : une claire confirmation que l’orchestre et leur chef se montrent trĂšs inspirĂ© par la lyre symphonique française postromantique : Du PrĂ©lude au Sacre en passant par le BolĂ©ro, soit de Debussy, Stravinsky Ă  Ravel se joue ici tout le dĂ©lirant apanage, bruyant et millimĂ©trĂ© du symphonisme français. Lecture rĂ©jouissante.

Debussy: PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune. Stravinsky: le Sacre du printemps. Ravel : BolĂ©ro. Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd NaĂŻve, enregistrĂ© Ă  Paris, OpĂ©ra Bastille en mai 2012. DurĂ©e : 57mn. NaĂŻve V 5332.

CD. Teodora Gheorghiu chante l’Art Nouveau (1 cd ApartĂ©)

CD.Teodora Gheroghiu: Art Nouveau. 1 cd Aparté
Teodora Gheorghiu chnate l'Art NouveauPassionnĂ©e par la subtilitĂ© caressante des lieder de Strauss, la soprano roumaine Teodora Gheorghiu est-elle pour autant une straussienne accomplie ? Le soprano tĂ©nu, d’une fragilitĂ© arachnĂ©enne de soprano colorature cisĂšle chaque Ă©pisode du premier recueil MĂ€dchenblumen opus 22, oĂč pourtant la voix dans l’articulation du texte floral, incarne l’extrĂȘme sophistication musicale avec une grĂące indiscutable, mais qui parfois paraĂźt un rien… tendue. L’Ă©trangetĂ© flottante des 3 suivants, OphĂ©liens, lui sied peut-ĂȘtre mieux mĂȘme si l’enchantement purement straussien (Wasserrose), qui clĂŽt le dernier du cycle prĂ©cĂ©dent opus 22, Ă©tait proche du sublime (c’est son lied prĂ©fĂ©rĂ©). Mais la langueur Ă©tale, elle aussi d’une pĂąle et morne complainte de Sie trugen ihn auf der Bahre bloß, s’apparente sans effort ni appui Ă  la petite sƓur de… Zerbinette ? L’Ă©clat sans maniĂ©risme d’aucune sorte, le soin du verbe, l’agilitĂ© sur le souffle, l’abattage d’une fine Ă©lĂ©gance confirment aussi l’art de la diseuse.

Il y a comme une douce et tendre blessure dans le timbre, proche parfois par son grain serrĂ© d’une Anne-Catherine Gillet, elle aussi diseuse hors pair et rĂ©cente Juliette chez Gounod, inoubliable. Parfaite ainsi pour les Ăąmes angĂ©lique et pure de l’opĂ©ra romantique par exemple (candeur enfantine du 12: Blaues Sternlein), Teodora Gheorghiu sait aussi nuancer et colorer avec gravitĂ© et profondeur une voix qui n’aurait Ă©tĂ© rien que… sans saveur. C’est pourquoi la ciselure des connotations si explicites et d’une remarquable finesse dans les 6 Zemlinsky nous paraissent majeures (Fensterlein, nacht bist du zu, puis Ich geh’des Nachts, francs et flexible car plus dans le medium).

Teodora Gheorghiu chante l’Art Nouveau

Classe roumaine d’une nouvelle diseuse

MĂȘme puretĂ© Ă  la fois embrasĂ©e et tragique pour les Cinq mĂ©lodies populaires grecques de Maurice Ravel: trĂšs belle entrĂ©e avec Le RĂ©veil de la MariĂ©e, intimitĂ© tragique de “LĂ -bas, vers l’Ă©glise”... Dans les mĂ©lodies  harmonisĂ©es par le compositeur français, la diva capte toute l’activitĂ© intĂ©rieure souvent douloureuse des textes sans affectation, retrouvant l’Ă©pure, la simplicitĂ© du trait d’un Ravel trĂšs inspirĂ© par le souffle des mĂ©lodies rurales et populaire. Certes on objectera que la voix est petite, parfois serrĂ©e et le français pas toujours idĂ©alement articulĂ©e ni brillant dans les aigus notamment (Ă©cueil ordinaire des sopranos lĂ©gers), mais l’Ă©nergie et l’intensitĂ© ciselĂ©e font la rĂ©ussite de ce rĂ©cital Art Nouveau aussi riche que techniquement et stylistiquement redoutable. Le timbre est idĂ©al pour le climat de langueur nacrĂ©e et blanche de la ” Ballade de la reine morte d’aimer “… Suggestive, d’une musicalitĂ© rentrĂ©e et introspective, Teodora sculpte de la mĂȘme maniĂšre, avec une distinction sincĂšre, sophistication naturelle (divin oxymore et signe d’un accomplissement) les derniers lieder de Respighi, Ă  l’archaĂŻsme lui aussi riche en connotations et images. antiquisantes entre autres… et d’une profondeur picturale (enchantement funambule d’Acqua). TrĂšs beau rĂ©cital.

Teodora Gheorghiu, soprano. Art Nouveau: mélodies et lieder de Ricahrd Strauss, Zemlinsky, Ravel, Respighi. Jonathan Aner, piano. 1 cd Aparté AP054. Enregistré en Suisse, décembre 2012.