CD. Mantova : Livres 4,5,6 de madrigaux de Monteverdi (Paul Agnew, Les Arts Florissants)

MANTOVA-mantoue-cd-livres-4-5-6-Paul-agnew-Les-Arts-Florissants-cd-400CD. Mantova : Livres 4,5,6 de madrigaux de Monteverdi (Paul Agnew, Les Arts Florissants). La lecture rĂ©vèle un souci linguistique et surtout un travail spĂ©cifique sur l’expression de la langueur monteverdienne. ComparĂ©e aux versions d’autres interprètes britanniques,  plus anciens (dont Anthony Rooley depuis dĂ©modĂ©e Ă  laquelle participait dĂ©jĂ  Paul agnew… il y a plus de 20 ans) et identifiables par des voix blanches souvent en manque d’expressivitĂ© comme de vertiges langoureux,  comparĂ©e aussi Ă  la version rĂ©fĂ©rentielle de l’italien Alessandrini,  Les Arts Florissants accomplissent une voie mĂ©diane qui prend le meilleur des options entre suprĂŞme articulation et lisibilitĂ© (souci majeur dĂ©fendu avec la grâce que l’on sait par leur fondateur William Christie) et abandon sensuel,  les deux esthĂ©tiques Ă©tant d’autant plus complĂ©mentaires que Paul Agnew ajoute sa propre signature : un sens de l’Ă©coute rare,  qui dĂ©coule en 2014 Ă©videmment de son expĂ©rience de chanteur soliste : le tĂ©nor vedette qui a rĂ©ussi ses prises de rĂ´les Ă©vĂ©nement Ă  la suite du lĂ©gendaire JĂ©lyotte entre autres chez Rameau, convainc totalement par la combinaison jubilatoire des voix retenues,  leur cohĂ©sion millimĂ©trĂ©e,  le chambrisme suave et articulĂ© qui met toujours la force incantatoire et le plus souvent blessĂ©e du verbe en avant.  Notre seule rĂ©serve si l’on prend pour principe strict de comparer deux choses Ă©gales,  reste la notion de florilège et de sĂ©lection. S’il ne s’agit pas hĂ©las d’une intĂ©grale puisqu’elle s’appuie sur une collection de madrigaux choisis d’un Livre l’autre,  le fini,  le raffinement de l’esthĂ©tique, le soin du geste vocal hissent la rĂ©alisation madrigalesque qui en dĂ©coule au nombre des meilleures propositions discographiques. On attend en toute logique les deux recueils suivants avec attention : volumes 1 (Cremona, ce dernier annoncĂ© en fĂ©vrier 2015) puis volume 3 (Venezia). Ce premier opuscule Mantova (volume 2) plonge au coeur du laboratoire montĂ©verdien Ă  Mantoue, quand pour le Duc Vincent de Gonzague, Claudio plus rĂ©formateur et audacieux que jamais, “osait” inventer avec son Orfeo de 1607, l’opĂ©ra baroque.

Suivons pas Ă  pas la progression des interprètes Ă  travers les jalons de ce premier volume conçu comme un florilège. Le premier titre du Livre IV (1603) : Sfogava con le stelle d’après Rinuccini) fait valoir fusion, clartĂ©, prĂ©cision d’une sonoritĂ© totalement fondue des voix dont l’Ă©coute et la flexibilitĂ© frappante offrent une expressivitĂ© nette et suave.
Si ch’io vorrei morire est sur un mode davantage expressif : le madrigal apporte une saveur complĂ©mentaire au souci d’intelligibilitĂ©, celle du drame qui sous tend chaque madrigal. Toutes les pièces s’imposent comme autant de miniatures passionnĂ©es.

Le sublime Anima dolorosa d’après Guarini creuse encore repli et gouffres de l’âme, ces vertiges introspectifs marquĂ©s par la langueur, dĂ©sormais inscrits dans la quĂŞte de chaque pièce : amoureuse certes mais surtout ardente et insatisfaite.

Piagn’ e sospira inspirĂ© du Tasse saisit par son itinĂ©raire tortueux, montĂ©e harmonique dissonante qui heurta tant le conservatisme religieux d’un Artusi : c’est lĂ  aussi une plongĂ©e sans issue dans une introspection suspendue, irrĂ©solue, un gouffre de ressentiments inĂ©luctables, tragiques et mĂŞme graves (prĂ©figuration de La Sestina Ă  venir…).

 

 

Livres IV, V, VI de madrigaux de Monteverdi (1603, 1605, 1614)

Accomplissement madrigalesque par Paul Agnew

CLIC_macaron_20dec13Puis Ă  partir de Cruda Amarilli : les 5 perles sĂ©lectionnĂ©es du Livre 5 (toutes sur les poèmes de Battista Guarini) expriment davantage encore cette mĂŞme plĂ©nitude et surtout langueur (que des victimes de l’amour). A croire que Monteverdi est plus sensible aux plaintes et dĂ©plorations qu’Ă  la sublimation exaltĂ©e et conquĂ©rante du sentiment amoureux… Dans ce voyage intĂ©rieur, Era l’anima mia semble explorer le continent silencieux de la psychĂ© : les interprètes rendent tangible cette Ă©trangetĂ©,  – intĂ©rioritĂ© secrète et Ă©nigmatique qui naĂ®t du silence et meurt avec lui en un murmure dont Paul Agnew et ses complices, savent ciseler la profonde langueur comme un poison qui envoĂ»te et hypnotise (c’est du Wagner avant l’heure : l’amour est un poison, et la passion, un envoĂ»tement…).

agnew-paul-800Et quand surgit de façon inĂ©dite, les instruments (T’amo Mia vita) : en un essor nouveau, complice, les cordes infĂ©odĂ©es aux mĂ©andres du texte souverain semblent plus encore libĂ©rer la voix dans son exploration imprĂ©vue. Les Arts Florissants, guides inspirĂ©s, expriment dans le Livre V de 1605, la dĂ©couverte par Monteverdi d’un monde ignorĂ© jusque lĂ  : celui de l’individualitĂ© ardente, dĂ©sirante, consciente et nouvellement conquĂ©rante de sa propre psychĂ©. Mais c’est une conquĂŞte partagĂ©e dĂ©sormais par un cercle d’âmes Ă©panouies, exaltĂ©es comme l’indique le dernier madrigal E cosi a poco a poco… accomplissement en effectif renforcĂ© …. oĂą se distingue le duo amoureux / langoureux qui contraste avec l’ensemble des solistes, chĹ“ur d’humanitĂ©s, lĂ  aussi très finement  individualisĂ©es. Le Livre VI (Ă©ditĂ© en 1614) marque Ă©videmment une avancĂ©e dans la maturation Ă©motionnelle et l’approfondissement du sentiment. C’est mĂŞme, après la crĂ©ation mantouane d’Orfeo, une nouvelle construction littĂ©raire dont tĂ©moignent dĂ©sormais d’amples sections : d’abord le Lamento d’Arianna et la Sestina, composĂ©s chacun en plusieurs parties auxquelles le souffle printanier et d’une innocence juvĂ©nile de Zefiro torna fait contraste : il tempère l’envoĂ»tement dĂ©ploratif et mĂŞme funèbre des deux pièces ambitieuses. Ici les voix magistralement ciselĂ©es s’alanguissent mais sans s’exaspĂ©rer ni sombrer dans l’extase impuissante ou dĂ©munie : aucune ombre ni tension mais l’expression franche d’âmes sensibles et sincères.

L’intĂ©rĂŞt du disque va croissant : le Lamento d Arianna (seul trace de l’opĂ©ra du mĂŞme nom) marque bien l’essor impuissant face Ă  la mort et cet expressionnisme hallucinant, allusif, totalement saisissant : plainte d’une indicible langueur – Ă  la fois Ă©purĂ©e et profonde-, qui organise toutes les voix au diapason de celle qui fut abandonnĂ©e par ThĂ©see. Sommet de la prière lugubre, la Sestina frappe par la fusion des voix, la justesse des intonations, l’Ă©quilibre articulĂ© de chaque prière des amants rĂ©unis, dĂ©munis, au sĂ©pulcre de l’AimĂ©e. La pudeur et la complicitĂ© expressive dont font preuve les chanteurs rĂ©unis autour de Paul Agnew (dont l’excellente basse Cyril Costanzo, rĂ©cent laurĂ©at du jardin des Voix, 2013) Ă©clairent toute la vibration d’une partition traversĂ©e par l’affliction la plus mortelle.

Enfin, en guise de conclusion, retour au Livre V avec l’ambitieux Questi vaghi avec instruments (22ème opus sĂ©lectionnĂ© ans ce florilège)… d’une tendresse partagĂ©e, celle d’une douceur et effusion nouvelles : il fallait bien cet apaisement final pour se remettre des gouffres et visions qui prĂ©cèdent.
Ce chant pastoral Ă©voque l’entente miraculeuse d’un choeur en cĂ©lĂ©bration portĂ© par une certitude indĂ©fectible: le contraste avec la brĂ»lure d’amour des premiers madrigaux de ce florilège Mantova,  est frappant.  MĂŞme dans la dĂ©tente Monteverdi reste un orfèvre du verbe auquel le collectif de solistes rĂ©uni par Paul Agnew sait apporter suavitĂ©,  souplesse,  richesse des nuances. .. une prodigieuse palette d’affects qui parle autant au coeur qu’Ă  l’esprit.  La rĂ©volution baroque est en marche et l’auteur d’Orfeo a dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© l’impensable en 1607, avec la crĂ©ation de l’opĂ©ra ni plus ni moins. Les madrigaux tĂ©moignent de cette maturation miraculeuse ; ils recueillent toutes ces avancĂ©es comme un laboratoire. Autant dire que ce premier volume est totalement convaincant ; d’un mĂ©tier prĂ©cis et investi. VoilĂ  qui annonce un cycle madrigalesque passionnant : les deux prochains volumes Cremona (annoncĂ© en fĂ©vrier 2015) puis Venezia Ă©claireront encore l’apport très abouti, orfĂ©vrĂ© de Paul Agnew. L’intĂ©grale reprend du service au concert : les Livres VII et VIII sont interprĂ©tĂ©s par les Arts Florissants en 2015 Ă  travers une tournĂ©e internationale.

Des madrigaux, un texte littĂ©raire… Fidèle Ă  sa ligne Ă©ditoriale, le label Les Arts Florissants Ă©dite en complĂ©ment aux madrigaux de Monteverdi, une courte nouvelle inĂ©dite, intitulĂ©e La Sybille et la fresque des illusions par RenĂ© de Ceccatty, visiblement inspirĂ© par La Chambre des Ă©poux du peintre Mantegna (fresque rĂ©alisĂ©e au palais ducal de Mantoue). La valeur du verbe commandĂ© et mis en parallèle avec le florilège madrigalesque n’en prend que plus de valeur : il y gagne mĂŞme un sens redoublĂ©, confrontĂ© au drame vocal conçu par Claudio. A lire.

VOIR notre reportage vidéo Mantova, Madrigali, volume 2 : Livres IV,V,VI de madrigaux de Monteverdi par Les Arts Florissants, Paul Agnew.

 

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